Site de Françoise Nore

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Articles : les emprunts


Les différents types d'emprunts - emprunts grammaticaux

Dans l'article précédent, nous avons examiné les différents types d'emprunts lexicaux existant en français. Aujourd'hui, nous présentons les emprunts grammaticaux : contrairement à leurs homologues lexicaux qui sont identifiables par tous, les emprunts grammaticaux s'avancent insidieusement dans la langue.

 

Quand la grammaire est attaquée

 

Les emprunts grammaticaux sont en effet des structures étrangères qui s'introduisent de façon insidieuse dans notre langue en dissimulant leur origine derrière des mots français ; ces emprunts, les plus sournois d'entre tous, s'attaquent à la grammaire, fondement même de toute langue.

De nos jours, c'est bien sûr l'anglais qui exporte sa syntaxe, principalement par l'intermédiaire de mauvaises traductions et d'adaptations littérales de certains de ses mots et expressions. Nous sommes ici aux confins de l'emprunt et du calque et en avons pour preuve les exemples suivants, entendus à la radio et à la télévision, de véritables transgresseurs des règles du français :

 

l'actuelle situation

une extrêmement belle maison

 

On sait qu'en français, à quelques exceptions près[1], tous les adjectifs se placent après le nom. User de structures comme celles qui sont rapportées ci-dessus n'est donc pas naturel, et l'on peut alors s'interroger sur la part de snobisme qui entre dans l'utilisation d'une telle syntaxe.

Cet exemple n'est pas unique ; d'autres formes calquées sur l'anglais apparaissent ici ou là. Aussi est-il pénible de lire, à l'image de l'ordre anglais, un groupe de mots comme celui-ci :

 

les premières cinq années

 

Cette syntaxe des plus fautives est un calque de l'anglais the first five years ; elle nous choque, mais il se pourrait qu'elle n'étonne personne, ou presque, dans les décennies à venir, si on ne la combat pas dès aujourd'hui.

 

Traductions et calques hasardeux

 

Dans l'article précédent, nous avions évoqué le cas des calques, ces emprunts qui consistent en une traduction littérale d'un mot ou d'un groupe de mots étrangers. Dans certains cas, ces calques s'apparentent aux xénismes dans la mesure où ils nomment des réalités jusqu'alors inconnues en France, comme par exemple sky-scraper qui a donné gratte-ciel. On peut donc accepter gratte-ciel car le type de construction nommé par ce mot n'existait pas en France à l'époque où gratte-ciel est arrivé en français. En revanche, ce qui pose problème, ce sont les traductions littérales ou les francisations hasardeuses de mots anglais et, ce, pour les raisons suivantes : soit il existe déjà des équivalents en français et il n'y a donc nul besoin d'adapter un mot étranger (pourquoi utiliser fermier, calqué sur farmer, alors qu'agriculteur convient parfaitement), soit la mauvaise traduction aboutit à un mot qui a un sens différent en français (une opportunité n'est pas une occasion).

 

Le problème est que ces mauvaises traductions et ces calques malvenus s'insinuent dans les esprits et se répandent dans le langage. Nous en proposons quelques exemples dans la liste qui suit ; si celle-ci n'est malheureusement pas exhaustive, elle a au moins le mérite de mettre en lumière quelques mots et tournures qu'il convient de ne pas utiliser :

 

termes anglais originels

traduction fautive

expression française

agenda

agenda

ordre du jour

base oneself on (to)

se baser sur

se fonder sur, s'appuyer sur

Beijing[2]

Beijing

Pékin

Belarus

Belarus

Biélorussie

concerning

concernant

au sujet de

(computer) consumables[3]

consommables (n.) informatiques

accessoires informatiques

conventional weapons

armes conventionnelles

armes classiques

definitely

définitivement

tout à fait

farmer

fermier

agriculteur

globalization

globalisation

mondialisation

Malaysian

malaisien

malais

millennium

millénium

millénaire

Myanmar

Myanmar

Birmanie

opportunity

opportunité

occasion

secular society

société séculaire

société laïque

standardization

standardisation

normalisation

tributary

tributaire

affluent

veteran

vétéran

ancien combattant

 

Comme nous l'avons dit plus haut, cette liste n'a pas la prétention de présenter tous les calques et traductions abusifs qui sévissent dans le langage de certains. Dans les articles futurs, nous aurons l'occasion (et non l'opportunité …) de présenter d'autres exemples. Gageons que ces articles seront nombreux …

 


[1] Il s'agit des adjectifs suivants : autre, beau, bon, grand, gros, haut, jeune, joli, mauvais, nouveau, petit, premier, vaste, vieux, vilain. Toutefois, lorsqu'ils sont accompagnés d'un adverbe long, le groupe ainsi formé doit être placé après le nom : une maison extrêmement belle.

On peut également antéposer les adjectifs subjectifs si l'on désire les mettre en valeur, et donc dire ainsi : une magnifique demeure.

[2] Quand il existe en français le nom français d'une ville ou d'un pays étranger, et que ce nom est bien établi depuis plusieurs siècles, c'est celui-ci qu'il convient d'utiliser, non celui de la langue d'origine. Il ne viendrait à personne l'idée de dire : Si on allait à München, pour la fête de la Bière ?

[3] En français, le suffixe -able sert uniquement à créer des adjectifs, non des substantifs.


25/11/2014
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Les différents types d'emprunts

Dans plusieurs articles à venir qui feront suite à celui-ci, nous proposerons l'examen d'emprunts faits par le français à des langues étrangères, notamment à l'anglais. Mais avant cela, il convient de présenter tout d'abord les différents aspects que ce phénomène revêt :

 

–       les emprunts sémantiques : un mot français se voit attribuer le sens d'un mot étranger qui offre avec lui une ressemblance formelle, comme par exemple l'adverbe français définitivement et son homologue anglais definitely. C'est ainsi que l'adverbe français est aujourd'hui utilisé avec le sens anglais de "tout à fait, assurément", ce qui est abusif et faux ;

 

–       les calques : ce sont des traductions terme à terme, comme par exemple les mots et expressions suivants :

 

                  honeymoon > lune de miel

                  cold war > guerre froide

                  this is not my cup of tea > ce n'est pas ma tasse de thé

 

         Parfois, la traduction peut être si mauvaise qu'elle aboutit à une hérésie, ce qui est le cas du fautif droits humains, à l'imitation de l'anglais human rights, alors que la forme correcte est bien entendu droits de l'homme ;

 

–       les xénismes : il s'agit de l'emprunt concomitant d'un nom et de l'objet ou du concept qu'il nomme, objet ou concept jusqu'alors inconnus en France et en français :

 

                  toundra, samovar, favella, etc.

 

–       les emprunts abusifs : la chose ou le concept nommés par la langue étrangère possèdent déjà un mot français, mais c'est le mot étranger qui tend à supplanter le mot français :

 

                  management "gestion"

                  coach "entraîneur"

                  dance floor "piste de danse", etc.

 

Est-il besoin de préciser que ces emprunts abusifs sont très majoritairement, sinon exclusivement, des emprunts à l'anglais ? Et c'est cette dernière catégorie qui fait polémique, car rien ne légitime l'utilisation d'un mot anglais lorsqu'un mot français lui est préexistant. Phénomène de mode, snobisme, volonté de se démarquer de la majorité parlante … Tout cela sera examiné dans les articles à venir.


23/11/2014
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En ce moment, il faut vraiment la supporter, l'équipe de France de football …

Ou : des malheurs qui arrivent quand on noie son propos dans des anglicismes irréfléchis

 

 

Que voilà une jolie phrase bien ambiguë. Il ne vous aura en effet pas échappé que cette affirmation présente deux sens tout à fait différents. Le premier sens est négatif ; de ce fait, on la comprend ainsi : "il faut subir – les mauvais résultats de – cette équipe". Le second sens est positif, ou, à tout le moins, tourné vers l'optimisme : "il faut encourager cette équipe".

 

Comment un seul et même mot peut-il ainsi avoir deux sens antinomiques ?

 

Vous l'aurez aisément deviné : la faute en revient à l'utilisation forcenée de certains anglicismes. Et ce n'est pas une histoire récente : dès la fin du XVIIIe siècle, quand de nombreux Français revinrent de l'exil auquel les avaient contraints les atrocités de la Terreur consécutive à la Révolution, ils apportèrent dans leurs bagages un vocabulaire anglais plutôt fourni. Il fut alors de bon ton, durant la première moitié du XIXe siècle, d'émailler son propos de termes anglais – c'était fashion, comme on disait alors. Certains d'entre eux passèrent à la trappe des modes langagières, d'autres perdurèrent. C'est ainsi que l'on trouve trace, dans un courrier de Louis-Philippe de 1846, du nom anglais supporter, avec le sens de "partisan politique". Le mot dut plaire infiniment car il resta dans notre langue et fut utilisé, dès le tout début du XXe siècle, en 1907 très exactement, dans le domaine sportif – cela fait donc plus de cent ans que notre pays abrite des supporters … Il ne restait plus qu'à emprunter le verbe anglais, dont la première attestation écrite date de 1963 : supporter "soutenir (un sportif, une équipe)" venait de naître.

 

Naturellement, on peut s'interroger avec raison sur la nécessité de créer un doublon lexical, sachant que soutenir existe depuis bien longtemps dans notre langue. La raison est très simple : aucune raison, justement, ne peut être invoquée ; seuls, des phénomènes de mode et de snobisme langagier sont à même d'expliquer ces intrusions capables de fausser la compréhension, comme dans le titre de cet article, empli d'ambiguïté. Aussi, pour éviter les confusions, peut-être serait-il judicieux d'utiliser le vocabulaire français, qu'en pensez-vous … ?

 

Sur ce, je vais regarder le … match ! Aïe, encore un anglicisme, un de plus. Mais alors, par quel mot pourrait-on remplacer l'anglais match ? Réponse à la mi-temps ??


15/11/2013
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De la féminisation à outrance

Depuis maintenant quelques décennies, ceux qui sévissent dans les sphères d'influence et de pouvoir cherchent à toute force à féminiser les noms de professions, de titres, de fonctions, etc., pour respecter le principe d'égalité entre les sexes. Sans entrer dans la polémique mais en traitant cette question d'un strict point de vue linguistique, il convient de se garder de l'excès de féminisation, car la langue possède des éléments préexistants à ces desiderata – mots, sens, etc. – qui s'accordent mal, voire en aucune façon, avec des décrets qui voudraient la plier à leur volonté.

 

On observe par exemple que certains noms masculins désignant des individus ont déjà des formes féminines, grammaticalement parlant, mais avec un sens tout différent. Et, si l'on tenait absolument à appliquer ces formes féminines à des personnes, l'effet en serait comique, sinon risible, dans la plupart des cas. Féminisons donc :

 

–  un batteur "musicien qui joue de la batterie" > une batteuse "engin agricole"

–  un chauffeur "conducteur de véhicule automobile" > une chauffeuse "sorte de chaise basse"

–  un gourmet "homme sachant apprécier mets et vins" > une gourmette "bracelet à mailles aplaties"

–  un pèlerin "homme qui fait un pèlerinage" > une pèlerine "manteau enveloppant"

–  un plombier "ouvrier travaillant sur les canalisations d'eau et de gaz" > une plombière "glace aux fruits confits"

 

On va donc bien réfléchir avant d'assener qu'il faut féminiser tous les noms …

 

Les exemples ci-dessus sont amusants (je dois probablement en oublier), mais, parfois, la féminisation peut prendre certains chemins des plus glissants, et l'effet est alors catastrophique. C'est notamment le cas pour les noms suivants :

 

–   un coureur (cycliste, à pied …) > une coureuse "femme de mauvaise vie"

–   un entraîneur (sportif) > une entraîneuse "hôtesse de bar"

–   un gars > une garce "femme de mauvaise vie" ou "femme méchante et désagréable"

–   un professionnel "sportif de haut niveau" > une professionnelle "prostituée"

 

Comme on le voit, les connotations de ces féminisations peuvent être redoutables et faire passer la plus honnête des dames pour une femme de petite vertu, comme on disait auparavant.

 

Au demeurant, si l'on veut vraiment la parité, pourquoi ne pas masculiniser des noms qui sont, jusqu'à présent, uniquement féminins ? Voyons ce que cela donnerait :

 

–   une bonne "employée domestique" > un bon : un bon, quoi ?

–   une repasseuse > un repasseur "affûteur, aiguiseur, rémouleur"

–   une sage-femme > un sage-homme

 

Bien. On va donc se calmer et accepter que certains noms ne puissent être adaptés au sexe opposé. C'est comme ça, c'est la vie, et, surtout, c'est la langue qui décide, la langue et son histoire, la langue et ses suffixes dérivationnels hérités du latin, donc très anciens. On ne va quand même pas, au nom d'une idéologie à la mode, mettre à bas une histoire vieille d'environ deux mille ans, n'est-ce pas ?


30/10/2013
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