Site de Françoise Nore

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Articles : le parler de nos régions


Le parler de Midi-Pyrénées - A table !

Je vais trier les racines avant qu'elles périssent

 

 

Le Sud-Ouest en général et la région Midi-Pyrénées en particulier sont connus pour leur amour de la table et pour les calories que l'on peut aisément en rapporter comme souvenir de voyage ; ici, manger est une activité très importante. Cela explique probablement pourquoi les habitants de ces contrées parfumées à la graisse de canard (ou d'oie, ne soyons pas sectaires) disposent d'un lexique foisonnant pour parler nourriture et cuisine. Toutefois, le voyageur ignorant le vocabulaire local sera fort étonné de constater qu'un grand nombre de mots du français standard ont ici des significations fort différentes de celles qui lui sont familières. Examinons cela.

 

Imaginez que vous soyez invités à prendre un repas chez l'habitant midi-pyrénéen. Certes, vous vous en réjouissez d'avance, mais veillez tout d'abord à vous faire préciser l'heure du repas en question : ici, le repas du midi s'appelle le dîner ; de ce fait, celui du soir, pris vers dix-neuf ou vingt heures, est nommé le souper. Si l'on vous propose donc de "venir dîner", rappelez-vous cette nuance lexicale et ne faites pas attendre vos hôtes jusqu'au soir, car leur agacement pourrait être proportionnel au volume de leurs estomacs descendus au fin fond de leurs talons depuis midi. Pour éviter ce genre de malentendu, mieux vaut parler de repas du midi et de repas du soir, c'est plus sûr. Et, s'il est vrai qu'il existe encore de nombreuses autres campagnes françaises où l'on parle toujours du souper pour le simple repas vespéral, cette utilisation des noms dîner et souper reste particulièrement vivace dans le Sud-Ouest.

 

Bien. Maintenant que vous avez récupéré de ce jetlag lexical entre la région Midi-Pyrénées et le reste de la France, vous êtes arrivés à l'heure due. Comme vous êtes polis, vous proposez votre aide à la maîtresse de maison ; celle-ci accepte volontiers et vous confie de menues tâches. Mais, tandis que vous vous affairez, vous l'entendez dire : "Je vais trier les racines avant qu'elles périssent". Allons bon. Des racines ? On va vous proposer des racines pour tout repas ? Sans être particulièrement snobs, vous commencez à penser que les charmes de la ruralité et du retour aux sources ont leurs limites. Manger des racines, quelle drôle d'idée ; en outre, ces racines ne sont apparemment pas toutes bonnes puisqu'il paraît nécessaire de les trier, c'est-à-dire d'opérer une sélection entre celles que l'on peut consommer et celles qui doivent être destinées à la poubelle. Tout cela est curieux. Par-dessus le marché, ces mêmes racines semblent être en grand danger, car votre hôtesse redoute qu'elles ne périssent, autrement dit qu'elles ne décèdent. Au passage, vous aurez noté cette anthropomorphisation d'un élément végétal : ici, comme un humain, une plante périt, rend son dernier soupir …

 

La métaphore est charmante, mais étonnante. D'un air détaché, vous posez quelques questions. La vérité éclate alors : les racines que l'on prétend vous faire consommer sont en réalité des salsifis. Et en effet : en Midi-Pyrénées, les salsifis s'appellent des racines.[1] D'accord, mais pourquoi les trier ? L'explication est simple : trier des légumes (ou autre aliment) ne signifie pas que l'on va procéder à un choix parmi eux, mais que l'on va les éplucher (ou les laver, s'il s'agit par exemple de salade). Très bien, mais périr ? Ce n'est pas très compliqué : ici, quand un aliment périt, cela signifie qu'il se gâte, qu'il pourrit. Cela nous paraît grandiloquent, mais c'est ainsi.

 

Vous voilà rassérénés et instruits. Pourtant, l'heure tourne, et on vous propose de prendre l'apéritif[2]. Pas de problème. On boit un verre, puis un autre. Vient le moment où votre hôte se tourne vers vous et vous dit : "Allez-y, versez". Vous vous étonnez : apparemment, on attend de vous que vous fassiez le service. C'est inhabituel, mais qu'à cela ne tienne. Vous empoignez donc une bouteille, vous la débouchez. Là, vos hôtes éclatent de rire, tandis que vous êtes de nouveau plongés dans un abîme d'incompréhension : normalement, verser a le sens de "faire couler un liquide dans un récipient". Et, dans le contexte d'un apéritif, hormis le fait de remplir de nouveau les verres des commensaux, vous ne voyez pas ce que vous pouvez faire d'autre pour répondre à l'invitation qui vous a été faite de verser. Devant votre expression éperdue, on vous explique : en ces méridionales régions, verser signifie "vider son verre". Autrement dit, c'est comme si l'on versait le liquide dans le récipient qu'est sa propre gorge. Cette nouvelle image est très amusante, convenez-en.

 

Discrètement, vous vous secouez. Que d'émotions, que de découvertes. Mais bon, on va dîner (ou souper, c'est selon …). Comme vous vous levez, la maîtresse de maison vous demande : "Vous passez où ?". Vous la regardez sans comprendre. Passer ? Ben, nulle part ; vous ne comptez vous rendre nulle part puisqu'on va se mettre à table. Avec des mots choisis, vous lui faites entendre que vous allez vous asseoir. Et elle vous répond : "C'est bien ce que je vous demande : vous passez où ?". Vous réfléchissez quelque peu, et tout s'éclaire : passer n'a pas en ces lieux son sens usuel de "se déplacer d'un point à un autre" mais, de façon singulière, celui de "s'asseoir à table, prendre place à table". Observons comment le verbe de mouvement passer a acquis ici un sens plutôt statique.

 

Enfin, bon, on dîne (ou on soupe …). Tout se passe bien, sauf que le cadet de vos hôtes rechigne à finir ses racines, ce qui provoque l'ire maternelle : "Mange ! Tu sais bien que je n'aime pas qu'on fasse périr la nourriture". Encore ce périr. Nous avons vu plus haut que ce verbe signifie "s'abîmer, se gâter" lorsque l'on parle d'un aliment. Mais faire périr ? Très simple : quand on fait périr de la nourriture, on la gaspille. À son enfant qui laissera de la viande, et non du gras, sur les os de son confit de canard, une mère dira : "tu fais périr", c'est-à-dire : "tu gaspilles la nourriture".[3] On remarquera encore une fois que l'alimentation accède ici à un certain statut, dans la mesure où on lui attribue des actions ou états normalement destinés aux humains. De quoi intéresser bon nombre de psychanalystes … Ajoutons qu'on vous aura probablement demandé si vous vouliez la patte de la volaille (car les racines accompagnaient un produit de basse-cour). Ne paniquez pas, il s'agit de cette partie de la bête communément appelée la cuisse[4] par les ignares du Nord.

 

Finalement, le repas se termine, et on prend le café. À ce moment-là, votre hôte se lève, prend une boîte et vous demande si vous voulez un bonbon. Vous riez ; vous êtes un adulte, vous avez passé l'âge des friandises, vous ne mangez plus de bonbecs comme au temps de votre enfance, à n'importe quel moment de la journée. Mais le maître de maison insiste, ouvre la boîte et vous la présente. Un coup d'œil plongeant vous éclaire : ici, un bonbon n'est pas une confiserie au sens où on l'entend généralement, mais un chocolat. Il suffit de le savoir.[5]

 

Pendant que vous dégustez quelques bonbons avec votre café, le lave-vaisselle tourne. Lorsque le cycle de lavage est terminé, la maîtresse de maison se lève et dit : "Je vais frotter ma vaisselle". De nouveau, vous voilà très intrigués. Serait-ce que l'appareil soit défectueux, vu que votre hôtesse se doit d'aller frotter, c'est-à-dire nettoyer, assiettes et autres couverts ? Que non pas : en ces lieux, quand on frotte de la vaisselle (ou autre chose, au demeurant), on ne la nettoie pas, mais on l'essuie.

 

Eh bien, que de surprises. Ce fut un dîner (ou un souper) fort édifiant d'un point de vue lexical, n'est-ce pas ?

 



[1] Aimez-vous la célèbre émission de télévision Des Salsifis et des Ailes … ?

[2] Notons que l'on entend fréquemment : "Tu viens la prendre, l'apéro ?". Cela est probablement dû à une fausse coupure : la péro au lieu de l'apéro. Parfois, il faut se munir d'un décodeur à toute épreuve.

[3] Ajoutons qu'en Midi-Pyrénées, on ne racle pas les os, on les cure. Tout est question de lexique, dans la vie.

[4] Après ce repas, vous vous promettez de regarder de nouveau le film L'Aile ou la Patte

[5] Bien sûr, le nom bonbon a également le sens que nous lui connaissons en français standard, mais il a aussi ce sens étonnant de bouchée de chocolat.

 

 


03/06/2014
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Le français de Marseille et alentours - Numéro 8 - escagassé, pastissé, ravan, relégué, ruiné

 

- Je ne lui prête plus ma voiture, il me l'a encore ruinée !

- Il te l'a escagassée ?

- Escagassée ?! Non seulement il m'a pastissé tout l'intérieur, mais en plus il m'a relégué un phare ! Vé ma bagnole, un vrai ravan, maintenant !!

 

 

Rappelez-vous : nous avions laissé notre visiteur septentrional installé sur une terrasse du Vieux Port. Tout allait bien, il faisait beau, presque chaud – disons plus exactement qu'il faisait doux, puisque le thermomètre affichait seulement 25°C (quand il chute à 20°, on sort les manteaux). Donc, notre touriste goûtait aux joies du farniente en sirotant un flaï. La quiétude régnait. Toutefois, d'autres consommateurs, assis à quelques tables de la sienne, parlaient un peu trop fort à son goût. Il les regarda – non, ils ne se disputaient pas, ils avaient juste un entretien à bâtons rompus. On les entend de loin ? C'est normal, on est dans le Sud.

 

Bien malgré lui, donc, notre hôte hyperboréen entendit la conversation. On s'entretenait d'une voiture ruinée. Très étrange. Était-ce à dire que le véhicule en question n'avait plus un sou vaillant ? Pas exactement. Ici, quand un objet est ruiné, cela signifie tout simplement qu'il est fortement détérioré ; c'est, en quelque sorte, comme s'il avait été dépossédé de son bon état, ce bon état qui faisait sa richesse. Une métaphore, ça peut aller très loin dans l'association d'idées, surtout sur les rives de la Méditerranée.

 

Le malheureux propriétaire du véhicule endommagé poursuivait sa description : l'indélicat à qui il avait prêté sa voiture lui en avait pastissé l'intérieur. "Cela ne se fait pas, en effet", se dit notre visiteur par-devers lui, "on s'arrange pour ne pas renverser une bouteille de pastis dans la voiture d'autrui". Heureusement pour lui, le néophyte en langage méridional ne s'exprima pas à haute voix, sinon il eût disparu sous les lazzi : pastisser ne veut pas dire "renverser du pastis" (on est certes dans le Sud-Est, mais il y a des limites à tout). Il s'agit de la forme francisée du verbe provençal pastissa, qui vient du nom également provençal pastis, dont l'un des nombreux sens est celui de "barbouillage". Pastisser quelque chose, c'est donc le "souiller", le "salir".

 

L'homme continuait de se plaindre, et notre vacancier l'écoutait avec intérêt, car son vocabulaire s'enrichissait à vue d'œil. Il apprit ainsi que la voiture accidentée était toute escagassée. "Encore un nouveau mot", se réjouit l'étudiant improvisé. Il tendit l'oreille et comprit rapidement que la voiture était démolie, bien mal en point, mais il ignorait d'où venait ce joli verbe aux sonorités si provençales que l'on se doit de prononcer avec un fort accent tonique sur la deuxième syllabe. Notre homme se réjouissait, mais apprendre l'étymologie de ce vocable aurait probablement altéré son enthousiasme : escagasser "démolir, détruire" est la forme francisée du verbe provençal escagassa, verbe qui signifie "écraser, aplatir", etc. Mais le côté savoureux – si l'on peut dire – de ce dernier verbe vient de ce qu'il est construit sur le verbe caga, du latin cacare, et que ces deux verbes signifient … "chier". Oui, en effet, c'est très fin. Ajoutons qu'il existe aussi sous la forme pronominale s'escagasser qui signifie "se décarcasser, s'efforcer (de faire quelque chose)" et qui vient du provençal s'escagassa dont les sens sont "s'efforcer" et, surtout, "s'efforcer de chier". Comme je vous le dis. Les recherches étymologiques, c'est parfois délicieux.

 

On comprend donc sans peine que la voiture escagassée est en piteux état. Et, comme ici, on n'est pas avare de synonymes, l'étudiant buveur de flaï apprend que le véhicule est relégué. "Je comprends", se dit-il, "une voiture aussi abîmée ne peut qu'être ôtée de la vue". Grave erreur. Ici aussi, nous sommes en présence d'une métaphore : dans ces contrées de vigoureuse créativité lexicale, reléguer ne signifie pas "mettre à l'écart" comme c'est le cas par ailleurs, mais "abîmer fortement". Si on y réfléchit bien, c'est logique : on n'a pas envie de voir quelque chose d'endommagé ; donc, on le déclare mis à l'écart d'office. Les métaphores méridionales, il n'y a que cela de vrai. Certes, mais notre visiteur commence à avoir la fatigue, comme on dit par ici. Tant de mots nouveaux à la fois, ça peut facilement ensuquer.

 

Le propriétaire du véhicule pastissé, relégué, escagassé, ruiné, se taisait maintenant, tandis que ses collègues (autrement dit, ses amis) s'esclaffaient. L'un d'eux lâcha même : "C'est un vrai ravan, ta voiture, maintenant !". Et tous de rire. Sauf notre ami fraîchement arrivé, qui leva un sourcil au dessus de son verre de jaune. Un ravan ? C'est quoi, ça encore ? Un peu de réflexion, voyons, le contexte devrait aider à comprendre : un ravan, c'est quelque chose d'abîmé, de vieux, de peu de valeur ; en un mot, c'est le rebut. Eh bien, quel début de soirée, que de nouveautés, que d'émotions lexicales ; peut-être serait-il temps de gagner son hôtel. Notre voyageur régla ses consommations, se leva, s'éloigna en flânant, tandis que l'un des collègues de l'ex-propriétaire de voiture en bon état s'exclamait, en le regardant déambuler : "Eh bè ! Qu'est-ce qu'il avait, celui-là, à nous bader avec ses yeux de gobi ?". Encore des mots nouveaux ? Oui, mais nous en parlerons une autre fois !

 

 

P.S. Dans ce texte, hormis les mots méridionaux en italiques ou analysés, j'ai volontairement glissé un mot d'origine provençale, mais sans le signaler. Saurez-vous le reconnaître ?


08/11/2013
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Le français de Marseille et alentours - Numéro 7 - Calculer

Calculer, ou les mathématiques méridionales

 

 – Tu viens avec nous, au Macumba ?

– Attends, je calcule.

– Il y aura Toinou.

– Ah non, pas question, il ne me calcule jamais, celui-là !

 

 

Normalement, en français standard, calculer indique que l'on procède à une opération arithmétique, que ce soit mentalement, oralement ou scriptivement (ce dernier mot est un néologisme ? Disons qu'il n'est pas enregistré par les dictionnaires, mais il est utilisé par-ci, par-là, et vous avez immédiatement compris à quelle action réfère cet adverbe, n'est-ce pas ?).

 

Donc, généralement, quand on calcule, cela signifie qu'on additionne, ou qu'on soustrait, ou qu'on multiplie, ou qu'on divise. Et puis c'est tout. Normalement.

 

Vraiment ? Si vous pensez que la liste est close, cela signifie que vous n'avez jamais entendu s'exprimer un habitant du Sud-Est de la France. Il faut donc vous instruire et enrichir votre vocabulaire. Voici :

 

Calculer au sens de "trouver une valeur par un calcul" est, bien sûr, connu sur les rives de la Méditerranée. Mais, comme on est facilement concepteur lexical dans cette région, on a innové et enrichi le verbe calculer de deux sens supplémentaires. Dans le Midi, quand quelqu'un dit qu'il calcule après qu'on lui a demandé ou proposé quelque chose, cela signifie qu'il réfléchit, tout simplement. On comprend aisément le processus métaphorique à l'œuvre dans cette nouveauté : on calcule, autrement dit on évalue les conséquences de la réponse faisant suite à la demande ou à la proposition. Tout cela est très élaboré. Réfléchir aurait été trop simple ; ici, on crée.

 

Le second de ces sens locaux est, à première vue, plutôt étonnant, même si on peut envisager, dans ce cas également, un possible glissement métaphorique à partir du sens de "réfléchir". Calculer quelqu'un signifie en effet "prêter attention à quelqu'un" ; si on ne le calcule pas, cela signifie qu'on ne pense pas à lui, donc qu'on ne réfléchit pas à sa personne. On notera que, dans ce sens, calculer ne s'emploie jamais à l'affirmatif ; on n'entendra jamais : "Il m'a calculé". Donc, quand on entend un local se plaindre de ne pas avoir été calculé par un autre quidam, il faut comprendre qu'il déplore l'indifférence que ce dernier manifeste à son égard. Bien sûr, très souvent, ce constat s'accompagne d'une volée d'épithètes peu flatteuses pour le désinvolte, mais cela fera l'objet d'un autre article, consacré aux noms d'oiseaux provençaux. Et Dieu sait s'ils sont nombreux …

 

En attendant, vous avez appris des choses. Vraiment ? Attendez, je calcule …

 

 

 


03/11/2013
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Le français de Marseille et alentours - Numéro 6 - Vire-vire, pàti, raquer, avoir l'oeuf

– Je crois que je vais raquer.

– Toi, tu as toujours l'œuf, de toute façon !

– Tais-toi, j'ai le vire-vire, il faut que j'aille au pàti.

 

 

 Dans le Sud-Est, on n'est pas indisposé comme on peut l'être dans toute autre région française. Ici, on a des maladies inconnues, on présente des symptômes qui ne sont répertoriés dans aucun ouvrage de médecine. Et ce n'est pas rien. Vous allez voir.

 

Tout d'abord, quand on commence à se sentir patraque (voir en fin d'article), on dit qu'on a l'œuf. "Allons bon, c'est nouveau, ça !", bougonne le visiteur nordiste, encore traumatisé par ses récentes découvertes lexicales, depuis qu'il déambule, déboussolé, sur la Canebière et le Vieux Port. Pourtant, cette expression n'est pas bien difficile à comprendre : en français familier standard, on dit qu'on couve quelque chose, ce qui signifie qu'une maladie va naître. Mais, dans le Midi, on va droit au but (une habitude, à Marseille …) : si on couve, c'est parce qu'on a un œuf qui va éclore. Donc, on a l'œuf. Tout cela n'est que pure logique. Et exempt de fioritures. Droit au but, je vous l'ai dit.

 

Bon, et qu'a-t-il, notre malade méridional ? Il a le vire-vire. Voilà une maladie assez facile à diagnostiquer, même quand on n'est pas venu au monde au chant des cigales : le nom du vire-vire, terme médical dûment enregistré par l'Académie de médecine, vient bien sûr du verbe virer "tourner". Qu'est-ce qui, chez un humain, peut tourner de façon désagréable ? Très simple : la tête. Et en effet : quand, en français standard, on a la tête qui tourne, dans le Sud-Est, on a le vire-vire. C'est plus expressif. En outre, la répétition du nom souligne le côté déplaisant de la situation. Expressivité, je le dis et le répète.

 

Ce vire-vire peut avoir des conséquences encore plus ennuyeuses, puisque, apparemment, il peut donner envie de raquer. "Ça, j'ai déjà entendu", s'exclame notre voyageur, tout réconforté de se sentir en territoire lexical connu, "raquer, je connais ; ça veut dire "payer", non ?". Oui, bien sûr ; en français populaire standard, raquer signifie "payer". Toutefois, si raquer avec ce sens de "payer" est apparu dans l'argot général à la fin du XIXe siècle, il s'agit en réalité d'un très vieux verbe dont on trouve la première trace écrite dans un texte datant de 1190, un texte dans lequel raquer, sous cette même graphie, avait à cette époque le sens de "cracher, vomir". Et c'est le sens qu'il a dans le parler contemporain du Sud-Est : sur les rives de la Méditerranée, quand on raque, on vomit. Ah ! Nous y voilà ; cela éclaire le dialogue du début. Toutefois, il y a débat, et mes collègues linguistes hésitent sur l'origine de raquer : certains pensent que ce verbe est d'origine onomatopéique, d'autres lui attribuent une origine germanique, ce qui est plausible – n'oublions pas que les Ostrogoths, peuple germanique, occupèrent ce qui devint ultérieurement la Provence (notons juste au passage que nombre de mots provençaux ne sont pas originaires du latin, mais de langues germaniques. Eh oui. Théodoric le Grand est passé par là).

 

On digresse, mais notre pauvre malade ne se sent vraiment pas bien, à tel point qu'il lui faut se hâter vers les pàtis. Un grand moment de solitude pour notre égaré du Nord qui, en direct depuis sa terrasse sur le Vieux Port, commence à se sentir un peu perdu. Les pàtis. Encore une nouveauté. Qu'est-ce que c'est ? Eh bien, c'est, comment dire … la cabane au fond du jardin, tout simplement, car c'est ainsi qu'on nommait, à date ancienne, les lieux d'aisances dans le Midi. Aujourd'hui, cela n'existe – normalement – plus, mais le mot est resté : même si l'on vit dans un loft avec vue imprenable sur la Bonne Mère, on reste un Méridional 45 degrés (je vous laisse chercher l'origine de cette expression) et on va toujours au pàti, lorsque nécessité fait loi. Ajoutons que ce mot dérive de patium (lui-même dérivé du latin classique patus), qui a donc donné les pàtis, mais aussi le patio ; amusant, quand on sait qu'un patio est la cour intérieure d'une maison, un endroit généralement agréable ...

 

Au demeurant, tout cela n'est pas bien grave, si on compare ces petits troubles à une maladie des plus terribles qui peut, à tout moment, frapper n'importe quel malheureux Méridional. Ce fléau a un nom, c'est la pécole. Bien évidemment, ignorant des us locaux, le touriste du nord de la Drôme va spontanément demander : "C'est quoi, la pécole ?". Qu"il soit rassuré : ici, on aime renseigner le visiteur éperdu ; il se trouvera toujours une vingtaine de personnes pour clamer, en chœur : "La pécole, c'est la peau du cul qui se décolle". En général, cette réponse est suivie d'un éclat de rire général. Quels poètes, ces Provençaux. La rime est riche, bien sûr, et elle s'appuie en outre sur un authentique mot occitan, le nom pecolo, qui désigne, selon la définition qu'en donne Frédéric Mistral, la "crotte qui s'attache à la laine des brebis ou au bas des robes". Ce n'est certes pas très ragoûtant, mais on comprend l'image : quand cette crotte se détache, on peut avoir l'impression que l'animal perd une parcelle de son fondement … En quels termes poétiques cela est dit … Mais c'est drôle, non ?

 

Voilà un premier aperçu des termes scientifiques en usage dans le Sud-Est pour traiter des différentes pathologies humaines. Un autre article suivra, qui abordera d'autres troubles tout particuliers aux Méridionaux …

 

P.S. Pour les passionnés d'étymologie, un petit mot sur patraque, cité au tout début de cet article : il s'agit d'un nom emprunté par les marins marseillais à l'italien du nord *patracca, qui signifiait "monnaie de peu de valeur". Par plusieurs glissements sémantiques, ce sens originel en est venu à caractériser l'état d'une personne à la santé défaillante, une santé "de peu de valeur".

 

 

 


29/10/2013
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Le français de Marseille et alentours - Numéro 5 - S'engatser, fatche de con

– Je me suis engatsée tout l'après-midi sur FB, j'en peux plus !

– Tout l'après-midi, fatche de con ! T'avais rien d'autre à faire ?!

 

 

En voilà, une conversation animée. Apparemment, c'est du français. Mais, à y regarder de plus près, n'y a-t-il pas un petit air venu d'ailleurs, dans ce dialogue ? Si, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est ce que nous allons voir aujourd'hui.

 

De prime abord, sans décodeur, que comprend-on, à la lecture de cet échange ? Que la première personne qui parle est énervée, sinon exaspérée ; c'est ce que traduit le "j'en peux plus". Certes. Mais elle avait commencé en disant qu'elle s'était engatsée. Et, donc, le non initié est désemparé. Qu'est-ce que c'est que cet engatsée ? Ce n'est pas très difficile à comprendre, et le contexte aide à décrypter : s'engatser, verbe que nous trouvons personnellement plutôt savoureux (voir ci-dessous pourquoi), signifie tout simplement "se prendre la tête". La phrase est parfaitement claire, maintenant.

 

Nous avons fourni des explications sémantiques. Mais d'où vient ce verbe s'engatser ? Quelle est son étymologie ? Cela n'est pas difficile à trouver. S'engatser est la francisation du verbe italien incazzarsi qui signifie "péter les plombs", ce qui est cohérent avec la traduction de s'engatser. Toutefois, attention, il convient d'utiliser incarzzarsi avec la plus grande prudence de l'autre côté des Alpes. Pourquoi ? Parce que ce verbe est formé sur le nom cazzo, que les dictionnaires d'italien connotent comme "volgare", et en effet : en italien, le cazzo, c'est, disons, le sexe masculin, l'attribut viril, autrement dit le pénis – la bite, quoi, pour rester dans le même niveau de langue que cazzo. Donc, on ne clamera pas cazzo – ni incazzarsi – sur la Place du Capitole à Rome pour faire son intéressant, c'est évident. Mais cela ne nous renseigne pas sur l'origine de ce sulfureux cazzo. Pourtant, c'est très simple : cazzo provient du latin, comme la grande majorité du vocabulaire italien, et, plus exactement, du nom caput "tête". Ce caput, après plusieurs évolutions dont je vous fais grâce, prit la forme captum et signifia alors "capuche". Par analogie, cette forme captum et ses dérivés morphologiques désignèrent ensuite le gland et, par extension – si je puis dire … – l'ensemble du pénis. Quelle jolie évolution, de la caput latine jusqu'au cazzo italien. Remarquez, en français très populaire, on dit bien tête de nœud. Alors …

 

On arrête de rire et on note que le contemporain s'engatser, qui signifie "se prendre la tête", a pour racine première et plurimillénaire le nom caput "tête". Très intéressant, cette façon, qu'ont certains mots, de remonter jusqu'à leur première source.

 

Ajoutons que s'engatser a produit le nom féminin engatse "prise de tête", que l'on peut aussi utiliser comme interjection ; ainsi, on s'exclamera engatse !, que l'on prononcera d'un ton énervé lorsqu'on voudra dire "et merde !".

 

Eh oui, l'étymologie, ce n'est pas rien ; ça fait remonter jusqu'aux Romains, fatche de con ! Allons bon, encore une forme pas tout à fait française, bougonne notre visiteur du Nord, en direct de la terrasse du Vieux Port sur laquelle il s'est échoué (voir l'article précédent) ; "décidément, je n'y comprends rien", marmonne-t-il par devers lui, "c'est quoi, ce fatche de con ? On dirait que c'est à moitié français et à moitié italien". Oui, Monsieur le visiteur, gagné : le premier membre de l'expression fatche de con est italien. En effet, l'italien a laissé de nombreux mots dans le lexique contemporain du Sud-Est, dont cazzo et ses dérivés vus précédemment, ainsi que ce fatche qui, utilisé seul ou avec un complément, agit comme une sorte de ponctuation de la phrase méridionale : tour à tour point d'exclamation, points de suspension, point d'interrogation, il exprime l'étonnement le plus vif, sinon la stupéfaction. Selon le contexte, on le traduira par "Merde alors !" ou bien "Putain !". Mais quelle est son histoire ?

 

Ce n'est pas une histoire compliquée ; mieux, elle est des plus simples. Il s'agit tout simplement de la francisation – ou plus précisément de la provencialisation – du nom italien faccia "face, figure". Comme on le voit, il s'agit d'un mot tout fait usuel mais qui, une fois francisé et adopté sur les rives de la Méditerranée, a acquis une telle gloire et a si bien imprégné le langage autochtone qu'il est difficile, sinon impossible, de l'oublier ou de ne plus s'en servir, même lorsqu'on monte vers le Nord (c'est-à-dire lorsque le TGV a laissé Valence derrière lui ; voir les articles précédents). En outre, il est d'un usage très souple, puisqu'on peut lui adjoindre le complément que l'on souhaite (dans un registre fleuri, évidemment, comme par exemple fatche de putain !), même si c'est bel et bien le complément de con qui a eu et a toujours le plus de succès : fatche de con (bien prononcer quatre syllabes) est une sorte de produit local avec AOC ; il agit comme un véritable laissez-passer. Naturellement, vous pouvez vous exclamer "Ça alors !" ou "Par exemple !", mais ne vous étonnez pas si l'on vous jette des pierres – car vous aurez dévoilé votre condition d'estranger. Bien sûr, comme on n'est pas méchant, vous serez pardonné, à condition de ne pas vous engatser avec des locaux, sinon, fatche de con, ça va être le waï !


25/10/2013
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