Site de Françoise Nore

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Ouvrage personnel : Les Familles Surprises du lexique populaire 1


Présentation de l'ouvrage

Qui n'a jamais exprimé de l'étonnement en découvrant une filiation étonnante entre deux mots ? Ces filiations inattendues sont ce que nous appelons des étymologies surprises : deux mots de forme différente ont une origine commune ou une origine géographique surprenante. Ce phénomène est particulièrement présent dans le lexique familier ou argotique ; on découvre en effet que des mots d'argot sont proches parents avec des mots qui relèvent du lexique standard.

 

Nous avons consacré une étude en deux volumes à ces étymologies ; voici le premier volume de ces Familles Surprises du lexique populaire :

 

 

 

 

Les Familles surprises - Create Space.jpg

 

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05/07/2014
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Les Familles surprises - 1 : troisième extrait de l'ouvrage

charabia, charade, charlatan, charrier, tchatcher

 

 

 

– C'est un vrai charlatan, on comprend rien quand il tchatche dans son charabia.

– Tu charries ? Il raconte des charades !

 

 

       Le nombre de mots réputés d'origine obscure ou inconnue est particulièrement important dans le lexique familier. Mais un peu de bon sens (associé à quelques recherches étymologiques, bien sûr …) aide souvent à lever certaines difficultés liées à l'origine de tel ou tel mot. Le nom charabia, par exemple, fait partie de ces mots dits d'origine obscure, en ce sens qu'aucune étymologie irréfutable ne se dégage des nombreuses hypothèses avancées par les chercheurs. Toutefois, si on examine, en parallèle, des mots comme charade, charrier "mystifier", charlatan, ainsi que tchatche ou son dérivé tchatcher, on observe que toutes ces forment présentent la même syllabe d'attaque cha- (ou son allomorphe tcha-) et sont toutes en rapport avec le champ sémantique de la parole. Il n'y a pas de fumée sans feu, dirait-on, ni de charabia sans rapport avec cette famille. C'est ce que nous allons approfondir.

 

       Le tableau ci-dessous montre que la famille étudiée dans cette notice est une famille transfrontalière, avec des représentants normand, espagnol, provençal et italien. Cette multiplicité des zones d'attestation est relativement fréquente lorsque l'étymon est une onomatopée, ce qui est le cas de la famille examinée ici. Une onomatopée, c'est un élément expressif qui se transmet aisément, de région en région. Et l'onomatopée à l'origine de la famille examinée ici est tcharr-, qui vise à exprimer le bavardage, la parole facile et superficielle. Nous allons en examiner ses représentants en détail.

 

       De tous les mots traités ici, le plus ancien est charlatan, attesté dès 1572 avec le sens de "bateleur", puis en 1668 avec celui d'"imposteur", sens que nous lui connaissons toujours. Charlatan est l'adaptation en français du nom italien ciarlatano, né au XVe siècle en Italie avec ce même sens de "charlatan". Ciarlatano est né d'une union entre cerretano "habitant de Cerreto" ("village dont les habitants vendaient souvent des drogues dans les marchés", précise le TLFI) et ciarlare, verbe italien signifiant "jaser, bavarder", issu directement de l'onomatopée tcharr-. Nous voyons ainsi que cette racine n'est pas en rapport avec le seul vocabulaire français.

 

       Le terme suivant, dans l'ordre chronologique des attestations écrites, est charade, adaptation française du mot provençal charrado dont le sens était simplement "conversation". Charrado dérive du verbe provençal charrá qui avait pour signification "discuter". Bien évidemment, comme sa forme le montre, charrá provient lui aussi de tcharr-. Notons qu'en français, charade a d'abord eu le sens de "discours", en 1770, un sens encore assez proche de son père provençal, avant de prendre en 1777 la signification que nous lui connaissons aujourd'hui, celle d'un jeu sous forme de rébus oral.

 

       C'est ici que charabia entre en scène. Le terme est d'abord attesté dans un document de 1802 intitulé Courrier des Spectacles et indiquant simplement : "première représentation de Charabia". On ignore s'il s'agit d'un nom propre de comédien ou de personnage d'une œuvre de fiction, ou encore d'une appellation de langue, dialecte ou patois. Faute de documents complémentaires, il est à redouter que l'on ne puisse jamais trancher. Très peu de temps après, toujours au début du XIXe siècle selon le TLFI mais sans autre précision, apparaît le mot charabiat, avec le sens de "patois auvergnat". Un peu plus tard encore, avant 1835, charabiat est relevé avec la signification d'"émigrant auvergnat", puis, sous la graphie charabia, avec le sens de "langage incompréhensible" en 1838.

 

       Pour illustrer ce que l'on écrivait au début de cet article, on remarque que la première syllabe de charabia, qui désigne un mode d'expression orale, est char-, à l'instar des autres mots en rapport avec la parole examinés ici. On peut donc valablement poser l'hypothèse selon laquelle charabia appartient à la même famille que le verbe provençal charrá "discuter".[1] Si l'on postule une descendance à partir de charrá, on reste malgré tout démunis pour donner une explication étymologique satisfaisante de la finale -bia. On peut y voir, sous la forme -biat telle qu'elle est présente dans charabiat, l'adjectif biat "béat", usité dans le Rouergue. Mais cela ferait de charabia un "discours béat", ce qui n'est pas la signification du mot.

 

       Une autre hypothèse pour expliquer la formation de charabia a été avancée : l'expression originelle aurait pu être *charra Arabia, dont la glose serait "parler l'Arabie", donc "parler arabe", autrement dit "parler un langage incompréhensible ou inconnu". La répétition du groupe -ara- aurait entraîné le phénomène dit d'haplologie, qui consiste en la suppression d'une ou de deux syllabes identiques et consécutives à l'intérieur d'un mot ou d'un groupe de mots que l'on cherche à réduire. Ainsi, *charra Arabia aurait été à l'origine de charabia. La discussion reste ouverte, cette théorie est en débat, mais l'insertion de charabia dans la famille de charrá est peu sujette à caution, d'un point de vue morphosémantique.

 

       Par ailleurs, tout le monde connaît le familier charrier "mystifier, plaisanter". Ce verbe remonte également à l'onomatopée tcharr-, mais par des voies détournées. On note en effet l'existence d'un verbe normand, charrer "jaser, plaisanter", de même origine que son homologue provençal charrá selon le TLFI.[2] Pour P. Guiraud, charrer "jaser" s'est croisé avec charrier "transporter" : quand on mystifie quelqu'un, on le transporte dans une autre dimension de la réalité. Le résultat de ce croisement fut donc charrier "mystifier", attesté en 1837, ce qui ressortit aussi à l'usage de la parole.

 

       Le dernier terme de cette famille est le substantif féminin populaire tchatche. Ce nom apparaît en Afrique du Nord, plus précisément à Alger et dans ses environs. La tchatche est la faconde, la volubilité, voire l'art de séduire par des paroles … Ce nom vient en droite ligne d'un verbe espagnol, chacharear "bavarder", lui-même dérivé du nom chachara "flot de paroles inutiles", créé à partir de la racine onomatopéique tcharr-. Tchatche donnera ensuite le verbe tchatcher, que le dictionnaire de J.-P. Colin date de 1983 pour sa première attestation écrite, mais qui est d'un usage bien plus ancien.[3] [4]

 

       En conclusion, nous pouvons dire que cette famille de mots illustre les principales difficultés rencontrées dans le cadre des recherches étymologiques : des filiations difficiles à établir, l'identification des processus dérivationnels à l'œuvre (métaphore, mot-valise, haplologie), le problème des datations … En outre, lorsque les termes à identifier ressortissent au parler populaire, la tâche est d'autant plus malaisée, car il y a trop souvent lacune de documents écrits. Mais n'est-ce pas ce qui fait tout le sel de ces recherches ?

 



[1] Sans oublier la forme sarabia, présente dans le dictionnaire historique du provençal de Frédéric Mistral. Mais sarabia peut être un simple allomorphe de charabia.

[2] On remarquera que les descendants de tcharr- sont plutôt localisés dans les régions méditerranéennes, mais l'onomatopée a pu voyager.

[3] On notera ici le décalage que l'on observe trop souvent entre d'une part l'utilisation de mots nouveaux et la connaissance que l'on peut en avoir, et d'autre part leurs dates d'entrée dans les dictionnaires. Les raisons de ce décalage sont nombreuses. Toutefois, les chercheurs du futur auront la tâche facilitée par le fait que, maintenant, tout nouveau mot apparaît de façon quasi instantanée sur la toile. On peut ainsi parier que les questions de datation de première occurrence ne poseront probablement plus problème.

[4] L'auteur de cet ouvrage est formelle : le verbe tchatcher existait dans le parler familier bien avant l'année 1983. Mais cela remonte à une époque où l'internet n'existait pas.

 

 

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Cet article est extrait de l'ouvrage suivant :

 

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04/07/2014
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Les Familles surprises - 1 : deuxième extrait de l'ouvrage

quenotte, rechigner, ricaner

 

"– Il rechigne à montrer ses quenottes au dentiste.

– Sûr, ça va le faire ricaner, le toubib".

 

 

Voici encore une famille d'origine germanique. Au vu de l'ancienneté des étymons, il est, une fois de plus, délicat d'identifier le terme premier de cette famille ; toutefois, contrairement à la lignée de galoper pour laquelle deux mots très différents ont été proposés, le cas est plus simple ici. Il s'agit de décider entre deux mots franciques parents entre eux, morphologiquement et sémantiquement ; ces deux mots sont *kinni "joue, mâchoire" et *kinan "tordre la bouche". Le problème est qu'on ne sait lequel des deux a fourni l'autre. C'est, en quelque sorte, l'histoire de la poule et de l'œuf.

 

On ne peut donc décider si *kinni ou *kinan est à l'origine de la famille que nous allons étudier. Pour cette raison, dans le graphique qui suit cette analyse, nous avons placé les deux mots sur la même ligne et les avons liés par un trait en pointillés. Cette incertitude, toutefois, ne met pas en cause la légitimité des descendants de cette famille lexicale.

 

Si l'on prend l'hypothèse selon laquelle *kinan est le premier mot de la famille, celui-ci a donné *kinni "joue, mâchoire", ainsi qu'un verbe d'ancien français, *chignier, verbe reconstitué à partir de ses dérivés en moyen néerlandais et en ancien haut allemand. Ce verbe *chignier est à l'origine d'un autre verbe d'ancien français, bien attesté celui-ci, le verbe reschinner "grincer des dents", présent dans un texte datant d'environ 1155. Très peu de temps plus tard, vers 1200, apparaît la forme rechigner, "montrer sa mauvaise humeur par l'expression de son visage", d'ans l'œuvre de Chrétien de Troyes. Ce verbe rechigner, que nous connaissons toujours, prend plus tardivement, vers la fin du XVIIIe siècle, la signification qui nous est familière, "se montrer récalcitrant à faire quelque chose". On observe que le sens de "tordre la bouche", attribué par reconstruction à l'étymon *kinan, est bien présent dans ce lointain descendant : "rechigner" à faire quelque chose, c'est "afficher son aversion", notamment en tordant la bouche.

 

Si l'on adopte la seconde hypothèse, selon laquelle *kinni "joue, mâchoire" est à l'origine de la lignée, on postule ainsi que ce nom *kinni a fourni *kinan. Ce qui est sûr et avéré par la reconstruction et la comparaison avec les langues voisines, c'est que *kinni est à l'origine de deux mots nés sur le territoire français et bien attestés à l'écrit : l'un d'eux est un nom d'ancien picard, kenne "joue", attesté vers 1200 ; l'autre est le nom normand cane "mâchoire", présent dans la littérature à la même époque. La forme cane est également attestée vers 1174, avec le sens de "dent". Ce nom normand cane eut, à son tour, ses propres dérivés, que l'on identifie au nombre de deux : tout d'abord, le nom quenotte "dent", plus précisément "petite dent" ou "dent d'enfant", attesté en 1640. La formation de ce mot est claire : à partir d'un nom, cane, on en a créé un autre grâce à l'adjonction du suffixe diminutif -ot (ou -otte), suffixe diminutif très présent dans le lexique normand.

 

L'autre mot dérivé de cane est le verbe recaner "braire", attesté en 1121, que l'on rencontre aussi sous la forme rechaner. Très vraisemblablement par croisement avec rire, recaner devint ricaner à la fin du XIVe siècle ; on observe que le sens de "braire" fut alors conservé dans cette nouvelle forme qu'est ricaner. Puis cette signification évolua : en 1538, ricaner signifiait "rire avec affectation", et, en 1690, "rire de façon stupide, sans motif", sens qui nous est toujours familier, même si, entre temps, l'évolution sémantique lui a ajouté l'idée de moquerie.

 

Quel que soit le mot à l'origine de cette famille, *kinni "joue, mâchoire" ou *kinan "tordre la bouche", on constate ici aussi une pérennité sémantique remarquable : depuis le plus ancien étymon jusqu'à nos jours, les termes de cette famille de dérivés ont conservé un sémantisme en rapport avec la bouche, et, plus précisément, avec le fait de tordre la bouche, que ce soit pour "manifester sa mauvaise humeur" ou pour "rire en se moquant". Certains sens perdurent, par delà les siècles, et c'est une bonne chose pour le chercheur en étymologie, cela lui facilite un peu l'existence …

 

 

 

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Cet article est extrait de l'ouvrage suivant :

 

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31/12/2013
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Maquereau, se maquiller

maquereau, se maquiller

 

Un maquereau qui se maquille, ce n'est pas courant.

 

 

 

À première vue, il n'existe pas de rapport entre celui qui vit de la prostitution féminine et le fait d'utiliser des produits cosmétiques. Ce lien existe pourtant ; c'est ce que nous allons démontrer.

 

Le rapport entre maquereau et (se) maquiller doit être cherché très en amont dans le temps, et en dehors des frontières françaises, car maquereau et maquiller sont d'origine néerlandaise. Ces deux mots remontent en effet au verbe de moyen néerlandais maken, qui signifie "faire". Maken a donné la forme maquier en picard, attestée vers 1250 avec un sens identique.

 

Ensuite, maquier, prononcé en deux syllabes, est devenu macquiller en français standard, prononcé en trois syllabes. Le premier sens de cette nouvelle forme est "travailler", sens relevé au milieu du XVe siècle dans le texte des Coquillards,[1] car il s'agissait déjà d'un terme argotique. Plus tard, macquiller prend la graphie maquiller et signifie "voler" ; on le rencontre dans le Jargon de l'Argot reformé de 1628, ce qui montre qu'il était resté dans le domaine de l'argot. On le relève plus tard, en 1790, avec le sens de "faire", puis, vers 1815, avec celui de "falsifier". Le sens de "se farder" apparaît vers 1840 ; on comprend ainsi que le maquillage fut perçu comme une falsification de l'apparence. Notons qu'en argot contemporain, maquiller a toujours le sens de "faire quelque chose de suspect". Tout le monde connaît, par exemple, l'expression "maquillé(e) comme une voiture volée"

 

Par dérivation interne, le moyen néerlandais a produit un autre verbe à partir de maken "faire" ; il s'agit du verbe makeln "trafiquer". Ce verbe a eu lui-même un dérivé, toujours en néerlandais, le nom makelare "intermédiaire, courtier". Et c'est ce makelare qui est à l'origine du nom français maquereau "proxénète", attesté chez nous en 1269, après adaptation du mot néerlandais à la phonologie française.[2] Le proxénète est, en effet, une sorte d'intermédiaire, si l'on peut dire. On constatera toutefois qu'un verbe de sens tout à fait anodin, le moyen néerlandais maken "faire", a eu en français deux dérivés argotiques chargés de connotations redoutables. Ce sont les surprises de l'importation lexicale …

 



[1] Il s'agit du texte du procès des Coquillards, de 1455. Les Coquillards étaient une troupe de bandits qui se faisaient passer pour des pèlerins afin d'abuser de la compassion des honnêtes gens qui leur faisaient l'aumône.

[2] Notons que, la même année, la forme féminine makerele "tenancière de maison close" est attestée dans le Roman de la Rose de Jean de Meung. La parité est une chose sérieuse, qu'on se le dise.

 

 

 


04/01/2014
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BIstro, bistroquet, mastroquet, troquet

Bistro, bistroquet, mastroquet, troquet

 

"Je préfère aller au bistro plutôt qu'au troquet".

 

 

 

       Un premier examen du schéma qui accompagne cette notice montre que trois des quatre mots de la famille étudiée maintenant ont tout d'abord signifié "cabaretier, tenancier de bar" avant d'avoir le sens qui nous est aujourd'hui familier, celui de "débit de boissons" ; ce glissement sémantique s'est effectué selon le processus de la métonymie dont nous avons déjà parlé. Seul le plus récent, bistroquet, a d'emblée signifié "bar" et n'a jamais eu que ce seul sens, parce que sa création s'est produite longtemps après que ses deux parents, bistro et troquet, eussent abandonné le sens de "cabaretier" pour adopter celui de "café, bar".

       Du point de vue de la formation des dérivés, troquet provient de mastroquet par le phénomène appelé aphérèse, qui consiste en la suppression de la première syllabe d'un mot. Troquet a ensuite croisé bistro pour donner le mot-valise bistroquet.

       Si la formation de troquet et celle de bistroquet ne posent pas de problème, il n'en va pas de même pour les deux autres termes de cette famille. L'origine de mastroquet reste incertaine puisqu'on propose, sans certitude avérée, une dérivation à partir d'un terme néerlandais, meesterke "petit patron", ou d'un terme flamand, meisterke, qui désignerait un tenancier d'auberge. Il existe en effet actuellement, dans une ville des Pays-Bas, un bar dont l'enseigne est Meisterke, mais ce nom n'apparaît nulle part comme nom de personne ni n'est un substantif néerlandais. Toutefois, le fait que cette enseigne désigne un débit de boissons plaide pour cette origine flamande ou néerlandaise de mastroquet.

       En ce qui concerne bistro, les faits sont autant obscurs, sinon davantage. On suppose une relation avec un substantif du dialecte poitevin, bistraud "petit domestique", lui aussi d'origine incertaine. On note aussi plusieurs mots, tous d'origine obscure ou inconnue, dont la forme présente des similitudes avec celle de bistro et des significations relevant du même champ sémantique : bistingo "cabaret" (daté de 1845), bustingue ou bistingue "hôtel où couchent les bohémiens" (1848) et bistringue. On pourrait également, pour mémoire, citer ici bastringue, dont l'un des sens fut "cabaret dansant" au début du XIXe siècle, même si sa forme s'éloigne de celle de bistro. La piste du petit domestique poitevin devrait toutefois être privilégiée, car bistro, tout comme mastroquet et son dérivé troquet, a d'abord désigné le tenancier de cabaret avant de nommer l'établissement lui-même. Le changement de graphie dans la finale du mot, passant de -aud à -ot (bistro a d'abord été graphié bistrot), peut s'expliquer par un effet de mode, le lexique populaire et argotique ayant produit un nombre impressionnant de mots à finale en -ot durant le XIXe siècle.

       Au demeurant, il convient de tordre ici le cou à une fameuse légende urbaine qui affirme mordicus que le substantif français bistro "bar" vient de l'adverbe russe bystro "vite" : en 1814, lors de l'occupation de Paris par les troupes du tsar Alexandre Ier, des hordes de cosaques assoiffés et pressés auraient envahi les cabarets parisiens en clamant des bystro énergiques, manifestant ainsi leur désir impérieux (c'est le cas de le dire …) de se désaltérer. Comme le français, hormis cabaret, estaminet, taverne, café, etc., etc., ne disposait d'aucun terme pour nommer ce genre d'endroit, on se réjouit fort : grâce aux Russes et à leur adverbe, on pouvait enfin donner un nom à un lieu qui faisait partie de notre quotidien … On l'aura compris, l'hypothèse russe n'est pas sérieuse, car le français avait déjà un grand choix de mots pour nommer le débit de boissons ; en outre, le mot bistrot "cabaretier" et non "bar" apparut pour la première fois dans un dictionnaire d'argot de 1884. Admettre l'hypothèse russe, c'est ignorer le formidable intérêt que suscita le parler populaire tout au long du XIXe siècle : les dictionnaires d'argot et d'expressions familières au sens le plus large étaient légion ; dès qu'un mot nouveau ou une expression inhabituelle apparaissait, les lexicographes et argotologues de l'époque s'en emparaient promptement. Si bistro était né en 1814 pour remédier à la déshydratation venue de l'Est, et s'il avait en outre vu le jour à Paris, il eût été enregistré dès l'année suivante dans tel ou tel glossaire et utilisé par nos plus grands écrivains d'alors, qui ne méprisaient pas, loin s'en faut, le parler du peuple. Il n'existe donc pas de père russe au bistro français, mais, de façon plus terroir, peut-être un ancêtre poitevin …

 

 

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24/07/2015
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