Site de Françoise Nore

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Bienvenu, forfait, seyant, tissu

bienvenu, forfait, seyant, tissu

 

–       Ce tissu est très seyant.

–       Je serai donc bienvenu ?

–       Oui, sauf que tu as commis un forfait.

 

 

Une langue, c'est ingrat ; on lui offre des mots pour qu'elle s'enrichisse, pour qu'elle puisse exprimer les nuances les plus fines, mais il arrive que l'impitoyable se défasse sans état d'âme des termes qui semblent ne plus lui convenir. Toutefois, car il faut bien une morale, il arrive aussi que les délaissés prennent leur revanche par l'entremise de leur descendance, laquelle s'installe durablement dans la langue.

 

C'est ainsi que nous avons aujourd'hui, en 2013, des noms et des adjectifs dont on a occis les géniteurs et qui, contrairement à ces derniers, sont tout à fait vivants. Ce fait nous permet ainsi de créer des dialogues comme celui qui ouvre cet article. "Comment donc", vont s'exclamer les sceptiques, "les noms et les adjectifs de cet incipit improbable proviendraient de mots disparus ?". Tout à fait. Précisons que les mots dont ils sont originaires sont des verbes aujourd'hui oubliés mais bien présents dans notre langue il y a plusieurs siècles. Voyons cela en détail.

 

Il exista en ancien français un verbe tistre "tisser", attesté vers 1160. Comme sa conjugaison était relativement malaisée, verbe du troisième groupe oblige, tistre céda la place à son allomorphe tissir, attesté vers 1200, de même sens mais du deuxième groupe, ce qui pose normalement moins de problèmes. Toutefois, tissir a dû être ressenti comme étant encore trop difficile à conjuguer, surtout à une époque où le Bescherelle n'était guère répandu, et c'est pour cette raison qu'il devint finalement tisser, verbe du premier groupe attesté vers 1360, donc d'un maniement accessible à tous. (1) Toutefois, c'est bien l'ancêtre tistre qui produisit tissu, car tissu était le participe passé de tistre : on pouvait dire, par exemple, une phrase comme celle-ci : ce vêtement a été tissu ici. Puis tissu devint un nom, car un tissu est en effet une "chose tissée".

 

L'histoire de seyant est un peu plus complexe. Au départ existait un verbe seoir, aujourd'hui disparu. À la fin du Xe siècle, ce verbe signifiait "être assis". Puis, par glissement métaphorique, seoir est attesté vers 1150 avec le sens de "convenir" : ce qui est "assis" est une chose stable, qui a une assise, qui peut ainsi "convenir". Pour cette double raison sémantique, le participe présent de seoir devint le nom familier séant "postérieur, fessier" (ce sur quoi on est assis …) ainsi que l'adjectif verbal seyant "convenable", dont la forme ancienne était aussi séant. Seoir a certes disparu, mais cela ne nous empêche nullement, par exemple, de porter des vêtements seyants, même si cet adjectif ressortit aujourd'hui surtout à un lexique quelque peu recherché. Notons que seoir a également fourni sis "situé", toujours vivant mais plutôt cantonné de nos jours dans le vocabulaire administratif.

 

Bienvenu, quant à lui, est le participe passé du verbe bienvenir "accueillir favorablement", un verbe ancien, attesté pour la première fois vers 1170 mais disparu depuis longtemps, car on n'en rencontre plus que quelques rares formes conjuguées au XVIe siècle avant qu'il ne disparaisse totalement. Son infinitif fut certes quelque peu utilisé de nouveau au XIXe siècle, mais uniquement dans la littérature. Bienvenir a donc donné bienvenu mais aussi, évidemment, le nom bienvenue, qui est tout simplement la forme féminine de ce dernier.

 

Enfin, forfait au sens de "crime" (2) est le participe passé substantivé du verbe forfaire "commettre une faute grave", verbe aujourd'hui disparu mais très ancien car il est attesté dès la fin du Xe siècle. On peut encore rencontrer forfaire ça et là, mais uniquement dans des textes littéraires ; tout comme bienvenir et seoir, forfaire est sorti de l'usage commun.

 

On peut s'interroger sur la raison de la disparition des verbes à l'origine de ces formes qui, elles, ont bien survécu et sont restées vivaces. Si on peut postuler que la conjugaison non intuitive de tistre (je tis, tu tis, il tist, nous teissons, vous teissez, ils tissent) a eu raison de ce verbe, ce n'est pas le cas de bienvenir, formé sur venir, de forfaire, dérivé de faire, ni de seoir, de même origine que s'asseoir : bienvenir, forfaire et seoir n'auraient pas dû poser de problèmes de conjugaison dans la mesure où venir, faire et s'asseoir étaient déjà des plus usuels à date ancienne. La vérité est ailleurs, et il n'y a là rien d'ésotérique : on remarquera que les formes survivantes sont des participes, présent (seyant) et passé (bienvenu, forfait, tissu, sis). Cela signifie que les temps simples de conjugaison (présent, imparfait, futur, etc.) furent les premiers à disparaître, entraînant ensuite la disparition totale des conjugaisons des verbes en question. Quand un verbe n'est pas soutenu par l'utilisation de ses temps simples de l'indicatif, temps qui sont parmi les plus utilisés, notamment le présent et le futur, il y a tout lieu de penser qu'il est voué à la disparition.

 

Remarquons également que les verbes en question, tistre, seoir, bienvenir et forfaire, appartiennent au troisième groupe, le groupe des irrégularités les plus inattendues qui font toujours frémir les apprenants étrangers, voire les enfants de langue maternelle française (3), mais aussi le groupe qui a perdu un nombre important de ses membres, au fil des siècles. Dans un article ultérieur, nous évoquerons ce troisième groupe et cet aspect des choses de façon approfondie – que l'on ne s'inquiète toutefois pas, le troisième groupe reste bien présent dans la langue, pour le plus grand plaisir des manuels de conjugaison ! Au demeurant, on peut conjecturer sans prendre trop de risques de se tromper que l'appartenance de tistre, seoir, bienvenir et forfaire au troisième groupe de conjugaison fut une des causes plausibles de leur disparition du français. Mais nous reviendrons, comme promis, sur ce groupe infernal …

 

 

(1) En outre, le mouvement général du français va vers une prépondérance du premier groupe lorsqu'il s'agit de créer de nouveaux verbes. On ne crée pas de verbes du troisième groupe car on serait tout à fait incapables de leur donner spontanément une forme (nos verbes du troisième groupes sont tous hérités du latin ; ils sont soit le fruit d'emprunts à cette langue, soit l'aboutissement d'une évolution naturelle, à partir du latin parlé - malmené ! - dans la Gaule de nos ancêtres). On crée parfois des verbes du deuxième groupe lorsqu'il s'agit d'indiquer un changement d'état (ce qui est la caractéristique principale des verbes du deuxième groupe ; blanchir, par exemple, indique un changement de couleur). Mais, lorsque le français eut besoin de verbes nouveaux pour ses besoins lexicaux, ce fut des verbes du premier groupe que l'on créa. Et c'est toujours le cas, hormis quelques rares exceptions, comme alunir, attesté pour la première fois en 1921, qui fait partie du deuxième groupe.

 

(2) On ne confondra pas forfait "crime" avec forfait "tarif déterminé pour un ensemble de prestations" non plus qu'avec le troisième forfait "non participation à une compétition sportive".

 

(3) L'un des grands classiques des conjugaisons fantaisistes, souvent entendu en cours de FLE, reste le paradigme j'alle, tu alles, etc., "présent" d'aller !

 



26/12/2013
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