Site de Françoise Nore

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Journey, travel, trip

– Is it a journey ? A travel ? A trip ??

– T'inquiète, de toute façon c'est français.

 

 

 

Les Anglais sont de grands voyageurs. Partir, découvrir, ils ont de tous temps aimé. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que ce peuple d'explorateurs ait à sa disposition plusieurs mots pour nommer le voyage, en l'occurrence les noms journey, travel et trip, pour ne citer que les principaux. Mais sont-ce véritablement des mots anglais ? Que nenni : journey, travel et trip sont des mots d'ancien français empruntés par les sujets de leurs Gracieuses Majestés successives et adaptés à la phonétique anglaise. Voyons cela.

 

Le plus ancien mot anglais nommant le voyage est le nom journey, apparu dans un texte datant d'environ l'an 1200. Il s'agit d'une anglicisation du nom d'ancien français jornee (puis journee, finalement journée) qui avait déjà le sens que nous lui connaissons, celui d'"espace temporel compris entre le matin et la nuit". Mais jornee se diversifia d'un point de vue sémantique et prit entre autres la signification de "journée de voyage, de marche" ; ainsi, il fut utilisé comme mesure du temps. Ensuite, par métonymie, son sens passa de "journée de voyage" à celui de "voyage". Et c'est avec cette signification qu'il traversa le Channel : journey "voyage" était né, nos amis d'outre Manche pouvaient donc se déplacer à leur gré.

 

Toutefois, l'Anglo-Saxon étant globe-trotter dans l'âme, il lui sembla difficile de se contenter du seul journey. Et comme il affectionnait le vocabulaire de son voisin et cousin français, il lui emprunta l'un de ses verbes, le verbe aujourd'hui disparu tréper "sauter, frapper du pied", attesté sous cette forme vers 1160 et dont une forme alternative triper "sauter, danser" est présente dans un texte du XIIIe siècle.[1] Ce verbe tréper ou triper, en traversant la Manche, devint to trip "faire des pas légers" et "sauter, danser", présent dans un ouvrage datant d'environ l'an 1400.[2] Le nom trip, quant à lui, est attesté vers 1300 avec le sens de "pas légers, saut, danse".[3] Par métonymie une fois encore, cette idée de "saut" s'élargit puisque le nom anglais trip est enregistré avec le sens de "bref voyage" vers 1450. Ceci est cohérent ; rappelons-nous qu'en français, pour parler d'un déplacement de peu d'importance, il nous arrive de dire que l'on "fait un saut" quelque part.

 

Nous avons donc deux noms anglais pour désigner le voyage, journey et trip. Cela devrait être suffisant. Mais pas du tout. Les Anglais, décidément grands emprunteurs de mots, se sont de nouveau tournés vers le français. Cette fois-ci, ils ont pris à notre langue un nom dont la présence peut sembler a priori très étonnante dans une étude consacrée aux mots du voyage. Et en effet : dans un texte anglais datant d'environ 1250, on découvre le nom travail avec le sens de "labeur". L'emprunt au français ne se discute pas car les deux formes et les deux sens sont identiques. Ce nouveau nom anglais produisit ultérieurement le verbe travailen, attesté en 1300 avec le sens de "travailler dur, peiner", ce qui est logique, mais aussi avec celui de "faire un voyage". Naturellement, on va s'interroger sur le rapport sémantique entre ces deux notions. Si, généralement, le nom de voyage évoque aujourd'hui un déplacement d'agrément (hormis peut-être le voyage d'affaires, mais encore que …), si donc, de nos jours, un voyage ressortit au domaine des loisirs, ce ne fut pas toujours le cas, notamment durant le Haut Moyen Âge : on ne se déplaçait jamais par plaisir et, lorsqu'on y était contraint, le trajet était souvent long et dangereux. Toutefois, cela ne semble pas avoir freiné nos amis anglais qui conservèrent donc ce verbe travailen et l'anglicisèrent sou la forme to travel, forme sous laquelle il est attesté vers l'an 1400 avec, à partir de ce moment-là, l'unique signification, métonymique encore, de "voyager". Pour finir, on rencontre son dérivé nominal à la même époque, le nom travel "voyage".

 

En conclusion de cette étude, nous pourrions dire que les mots … voyagent, comme nous venons d'en avoir une triple preuve. En outre, ceci démontre que nombre d'unités lexicales anglaises, sous la forme contemporaine que nous leur connaissons, sont en réalité des adaptations de mots d'ancien français au système linguistique anglais. Cette langue, l'anglais, fourmille de vocables français. Parfois, la parenté est transparente : tout le monde peut identifier le français arriver derrière l'anglais to arrive. Mais qui eût jamais pensé que travel fût un descendant de travail ?



[1] Dans notre ouvrage Les Familles surprises du lexique populaire, nous étudions la famille de tréper et triper, dont plusieurs descendants sont toujours bien présents et courants (http://www.amazon.fr/Les-familles-surprises-lexique-populaire/dp/1495985377/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1400176677&sr=8-1&keywords=Fran%C3%A7oise+Nore)

[2] Nos collègues linguistes et nous-même débattons de l'étymon à prendre en considération pour le verbe to trip et hésitons entre tréper et triper. Pour notre part, nous avons choisi l'hypothèse de tréper (voir notre ouvrage cité plus haut).

[3] On notera la distorsion chronologique entre le verbe to trip, attesté vers 1400, et son dérivé nominal trip, relevé vers 1300. Comme cela se produit très souvent, on peut valablement conjecturer que ce hiatus entre les dates est dû à une documentation lacunaire qui ne nous offre pas, pour le verbe, d'exemple antérieur à 1300. Et le chercheur est très souvent confronté à ce problème lorsque ses investigations le conduisent très en arrière dans le temps.



15/05/2014
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