Site de Françoise Nore

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Gadget, hobby, vintage

gadget, hobby, vintage

 

Il a un hobby : il collectionne les gadgets vintage

 

 

J'ai déjà sévi dans des articles antérieurs sur le thème suivant : "Cette phrase contient uniquement des mots français", et je récidive aujourd'hui. Néanmoins, j'entends déjà les commentaires – "Hobby, gadget, vintage, c'est de l'anglais, ça, tout le monde le sait, voyons" –, je devine les haussements d'épaule dédaigneux, les têtes qui se détournent en un mouvement empli de suffisance, c'est de l'anglais, diantre ! Que va-t-on encore lire.

 

Ces réactions incrédules sont prévisibles. Nonobstant, nous allons démontrer la justesse de notre assertion.

 

Examinons tout d'abord hobby. À l'origine exista un très ancien verbe français, hobeler "harceler", lui-même remontant à un verbe germanique dont je vous fais grâce des diverses formes. Ce hobeler donna un dérivé, le verbe hober "bouger, remuer". Ensuite, hober fournit à son tour le nom obin "race de petit cheval d'Angleterre ou d'Irlande", attesté au XIIIe siècle. Puis cet obin fut emprunté par l'anglais ; on le trouve ainsi dans des textes anglais avec la graphie hobyn en 1298, puis avec celle de hobby vers 1400. Voici donc notre nom bien français devenu anglais. Ce hobby, nouveau sujet de ces gracieuses Majestés, eut alors la signification de "jouet d'enfant" et de "cheval de bois de manège", avant de prendre le sens, vers 1816, d'"activité de loisir" (remarquons que l'on trouve la même évolution sémantique dans le nom français dada : d'abord "cheval" dans le langage enfantin, puis "sujet, idée, occupation favorite"). Ensuite, hobby eut le mal du pays, traversa la Manche et rentra en France où il est attesté, en 1812, sous la forme hobby-horse (littéralement "cheval-cheval") ; il nomme alors, à l'identique de l'anglais, un jouet d'enfant ou un cheval de bois. Finalement, hobby-horse prend la forme simple hobby avec le sens de "loisir favori" en 1933. Ainsi, ce hobby que l'on croit anglais et que l'on s'efforce de remplacer par passe-temps est bel et bien un mot d'origine française, un nom français anglicisé revenu dans notre langue, il y a presque deux cents ans.

 

"Bon, ça a l'air cohérent", se dit le lecteur, toutefois stupéfié par une telle révélation ; "je veux bien pour hobby. Mais vintage, un mot français ?". Tout clame en effet le contraire, ne serait-ce que la prononciation bien anglaise de vintage. Et pourtant. Erreur, dubitatif lecteur. Étudions la chose de plus près.

 

L'histoire commence avec le nom d'ancien français vendenge "vin, cru", attesté vers 1200, puis "vendange", quelques décennies plus tard. Comme, en ancien français, la forme des mots changeait aisément d'une région à l'autre, on a trouvé la forme vendage "récolte d'un vignoble", puis la forme vintage, en anglo-normand, vers 1350, avec ce même sens de "vendange" (rappelons que l'anglo-normand est la forme de français parlée en Angleterre après la victoire de Guillaume le Conquérant en 1066). C'est cette forme française vintage "vendange" qui devint anglaise avec ce sens et qui est attestée dans des textes anglais vers 1450. Ensuite, l'anglais vintage signifia "âge ou millésime d'un vin de qualité" en 1746, puis devint adjectif et prit le sens de "qui date d'une certaine époque" en 1883. À l'instar de hobby, cet exilé lexical réintégra lui aussi sa patrie d'origine en 1962 où il a d'abord le sens de "millésimé" ; il prit ensuite le sens que nous utilisons aujourd'hui pour désigner des objets du passé qui reviennent en grâce et sont de nouveau à la mode. Donc, vintage est bel et bien un adjectif français. Il est amusant de noter que ce mot, avec cette forme en 2013, est exactement identique – à la prononciation près – de son terme d'origine, l'anglo-normand vintage daté d'environ 1350.

 

Nous en arrivons à la troisième énigme de cet article, le nom gadget. Gadget est un mot récent puisqu'il est attesté à l'écrit en anglais en 1886 (certains linguistes anglais considèrent qu'il naquit dans les années 1850, mais cette différence chronologique est sans implication pour notre propos). À l'origine, il s'agissait là d'un mot d'argot des marins anglais qui l'utilisaient pour parler de n'importe quelle pièce mécanique dont ils ne connaissaient pas ou avaient oublié le nom ; c'était donc une sorte d'équivalent de nos truc ou bidule. Ce nom arriva en France en 1955, sous la plume de Charles Bruneau, dans une chronique linguistique que cet éminent linguiste tenait alors dans le Figaro littéraire. Puis gadget sortit du cercle des seuls initiés et se répandit en français standard au tout début des années 1960. En le citant dans son article de 1955, on peut dire que Charles Bruneau avait eu du pif …

 

Nous avons les dates de naissance – même approximatives – de gadget ; toutefois, nous ne connaissons pas sa famille. Comme c'est souvent le cas en ce qui concerne les mots d'argot, il n'est pas aisé d'en déterminer l'origine avec précision (d'en déterminer la traçabilité, comme on dit aujourd'hui, pour faire chic) puisque, ainsi qu'on peut l'imaginer, les argotophones des siècles passés consignaient rarement par écrit les filiations qui conduisaient à l'émergence des unités lexicales qu'ils utilisaient … Pour faire bref et pour ne pas vous livrer un cours de linguistique en dix-huit volumes, voici ce qui ressort de l'examen de plusieurs centaines, sinon plusieurs milliers, de mots d'argot utilisés et créés au fil des siècles dans différentes langues. Très souvent, la création argotique est spontanée : tout se passe comme si le nouveau mot jaillissait au détour d'une phrase, subitement, sans crier gare. Mais rien n'est créé ex nihilo, il y a toujours une source, un mot préexistant qui donne une partie de sa forme et / ou de son sens au nouveau mot.

 

Il faut donc trouver cette source, commencer des recherches. Et que font alors les lexicologues ? Très simple : ils se penchent en soupirant sur leurs dictionnaires et listes de mots afin de chercher quel mot bien réel et attesté pourrait avoir donné naissance au petit nouveau. C'est ce qui a été fait pour gadget. Et les résultats de l'enquête sont les suivants : le nom le plus proche de gadget, dans sa forme et dans son sens, est le français gâchette, qui désigne de petites pièces utilisées en serrurerie et en armurerie. Que le gâchette français soit à l'origine du gadget anglais est loin d'être un phénomène isolé, nous avons déjà parlé de phénomènes similaires et aurons encore l'occasion d'examiner ces étymologies surprises. D'un point de vue sémantique, la "petite pièce mécanique" française correspond à la "petite pièce mécanique au nom oublié" anglaise. Et, d'un point de vue phonétique, la prononciation par un locuteur anglais, prononciation qui conduit de gâchette à gadget, est tout à fait logique. Articulez donc gâchette à haute voix, en prononçant le nom à la française, puis avec le son "tch" au lieu du "ch", et vous verrez qu'on est tout proche de l'articulation du gadget anglais. Ainsi va la vie des lexicologues, obligés de parler tout seuls dans leurs bureaux, de prononcer d'improbables suites de mots, dans le seul but de trouver le chaînon manquant d'une filiation lexicale …

 

Donc, en résumé, gadget est d'origine française, même si ces insouciants de marins anglais du XIXe siècle n'avaient pas jugé important de le noter dans leurs calepins, entre deux accostages …

 

Pour conclure définitivement, la phrase d'introduction de cet article contient bien uniquement des mots issus de la langue française, qu'il s'agisse de l'ancien français ou du français moderne. On peut donc les utiliser sans modération.

 

 

P.S. Je ne vous ferai pas l'injure de vous demander si vous avez trouvé le jeu de mots que j'ai glissé tout à fait volontairement dans cet article …

 



20/11/2013
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