Site de Françoise Nore

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Le français de Marseille et alentours - Numéro 5 - S'engatser, fatche de con

– Je me suis engatsée tout l'après-midi sur FB, j'en peux plus !

– Tout l'après-midi, fatche de con ! T'avais rien d'autre à faire ?!

 

 

En voilà, une conversation animée. Apparemment, c'est du français. Mais, à y regarder de plus près, n'y a-t-il pas un petit air venu d'ailleurs, dans ce dialogue ? Si, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est ce que nous allons voir aujourd'hui.

 

De prime abord, sans décodeur, que comprend-on, à la lecture de cet échange ? Que la première personne qui parle est énervée, sinon exaspérée ; c'est ce que traduit le "j'en peux plus". Certes. Mais elle avait commencé en disant qu'elle s'était engatsée. Et, donc, le non initié est désemparé. Qu'est-ce que c'est que cet engatsée ? Ce n'est pas très difficile à comprendre, et le contexte aide à décrypter : s'engatser, verbe que nous trouvons personnellement plutôt savoureux (voir ci-dessous pourquoi), signifie tout simplement "se prendre la tête". La phrase est parfaitement claire, maintenant.

 

Nous avons fourni des explications sémantiques. Mais d'où vient ce verbe s'engatser ? Quelle est son étymologie ? Cela n'est pas difficile à trouver. S'engatser est la francisation du verbe italien incazzarsi qui signifie "péter les plombs", ce qui est cohérent avec la traduction de s'engatser. Toutefois, attention, il convient d'utiliser incarzzarsi avec la plus grande prudence de l'autre côté des Alpes. Pourquoi ? Parce que ce verbe est formé sur le nom cazzo, que les dictionnaires d'italien connotent comme "volgare", et en effet : en italien, le cazzo, c'est, disons, le sexe masculin, l'attribut viril, autrement dit le pénis – la bite, quoi, pour rester dans le même niveau de langue que cazzo. Donc, on ne clamera pas cazzo – ni incazzarsi – sur la Place du Capitole à Rome pour faire son intéressant, c'est évident. Mais cela ne nous renseigne pas sur l'origine de ce sulfureux cazzo. Pourtant, c'est très simple : cazzo provient du latin, comme la grande majorité du vocabulaire italien, et, plus exactement, du nom caput "tête". Ce caput, après plusieurs évolutions dont je vous fais grâce, prit la forme captum et signifia alors "capuche". Par analogie, cette forme captum et ses dérivés morphologiques désignèrent ensuite le gland et, par extension – si je puis dire … – l'ensemble du pénis. Quelle jolie évolution, de la caput latine jusqu'au cazzo italien. Remarquez, en français très populaire, on dit bien tête de nœud. Alors …

 

On arrête de rire et on note que le contemporain s'engatser, qui signifie "se prendre la tête", a pour racine première et plurimillénaire le nom caput "tête". Très intéressant, cette façon, qu'ont certains mots, de remonter jusqu'à leur première source.

 

Ajoutons que s'engatser a produit le nom féminin engatse "prise de tête", que l'on peut aussi utiliser comme interjection ; ainsi, on s'exclamera engatse !, que l'on prononcera d'un ton énervé lorsqu'on voudra dire "et merde !".

 

Eh oui, l'étymologie, ce n'est pas rien ; ça fait remonter jusqu'aux Romains, fatche de con ! Allons bon, encore une forme pas tout à fait française, bougonne notre visiteur du Nord, en direct de la terrasse du Vieux Port sur laquelle il s'est échoué (voir l'article précédent) ; "décidément, je n'y comprends rien", marmonne-t-il par devers lui, "c'est quoi, ce fatche de con ? On dirait que c'est à moitié français et à moitié italien". Oui, Monsieur le visiteur, gagné : le premier membre de l'expression fatche de con est italien. En effet, l'italien a laissé de nombreux mots dans le lexique contemporain du Sud-Est, dont cazzo et ses dérivés vus précédemment, ainsi que ce fatche qui, utilisé seul ou avec un complément, agit comme une sorte de ponctuation de la phrase méridionale : tour à tour point d'exclamation, points de suspension, point d'interrogation, il exprime l'étonnement le plus vif, sinon la stupéfaction. Selon le contexte, on le traduira par "Merde alors !" ou bien "Putain !". Mais quelle est son histoire ?

 

Ce n'est pas une histoire compliquée ; mieux, elle est des plus simples. Il s'agit tout simplement de la francisation – ou plus précisément de la provencialisation – du nom italien faccia "face, figure". Comme on le voit, il s'agit d'un mot tout fait usuel mais qui, une fois francisé et adopté sur les rives de la Méditerranée, a acquis une telle gloire et a si bien imprégné le langage autochtone qu'il est difficile, sinon impossible, de l'oublier ou de ne plus s'en servir, même lorsqu'on monte vers le Nord (c'est-à-dire lorsque le TGV a laissé Valence derrière lui ; voir les articles précédents). En outre, il est d'un usage très souple, puisqu'on peut lui adjoindre le complément que l'on souhaite (dans un registre fleuri, évidemment, comme par exemple fatche de putain !), même si c'est bel et bien le complément de con qui a eu et a toujours le plus de succès : fatche de con (bien prononcer quatre syllabes) est une sorte de produit local avec AOC ; il agit comme un véritable laissez-passer. Naturellement, vous pouvez vous exclamer "Ça alors !" ou "Par exemple !", mais ne vous étonnez pas si l'on vous jette des pierres – car vous aurez dévoilé votre condition d'estranger. Bien sûr, comme on n'est pas méchant, vous serez pardonné, à condition de ne pas vous engatser avec des locaux, sinon, fatche de con, ça va être le waï !



25/10/2013
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