Site de Françoise Nore

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Le français de Marseille et alentours - Numéro 6 - Vire-vire, pàti, raquer, avoir l'oeuf

– Je crois que je vais raquer.

– Toi, tu as toujours l'œuf, de toute façon !

– Tais-toi, j'ai le vire-vire, il faut que j'aille au pàti.

 

 

 Dans le Sud-Est, on n'est pas indisposé comme on peut l'être dans toute autre région française. Ici, on a des maladies inconnues, on présente des symptômes qui ne sont répertoriés dans aucun ouvrage de médecine. Et ce n'est pas rien. Vous allez voir.

 

Tout d'abord, quand on commence à se sentir patraque (voir en fin d'article), on dit qu'on a l'œuf. "Allons bon, c'est nouveau, ça !", bougonne le visiteur nordiste, encore traumatisé par ses récentes découvertes lexicales, depuis qu'il déambule, déboussolé, sur la Canebière et le Vieux Port. Pourtant, cette expression n'est pas bien difficile à comprendre : en français familier standard, on dit qu'on couve quelque chose, ce qui signifie qu'une maladie va naître. Mais, dans le Midi, on va droit au but (une habitude, à Marseille …) : si on couve, c'est parce qu'on a un œuf qui va éclore. Donc, on a l'œuf. Tout cela n'est que pure logique. Et exempt de fioritures. Droit au but, je vous l'ai dit.

 

Bon, et qu'a-t-il, notre malade méridional ? Il a le vire-vire. Voilà une maladie assez facile à diagnostiquer, même quand on n'est pas venu au monde au chant des cigales : le nom du vire-vire, terme médical dûment enregistré par l'Académie de médecine, vient bien sûr du verbe virer "tourner". Qu'est-ce qui, chez un humain, peut tourner de façon désagréable ? Très simple : la tête. Et en effet : quand, en français standard, on a la tête qui tourne, dans le Sud-Est, on a le vire-vire. C'est plus expressif. En outre, la répétition du nom souligne le côté déplaisant de la situation. Expressivité, je le dis et le répète.

 

Ce vire-vire peut avoir des conséquences encore plus ennuyeuses, puisque, apparemment, il peut donner envie de raquer. "Ça, j'ai déjà entendu", s'exclame notre voyageur, tout réconforté de se sentir en territoire lexical connu, "raquer, je connais ; ça veut dire "payer", non ?". Oui, bien sûr ; en français populaire standard, raquer signifie "payer". Toutefois, si raquer avec ce sens de "payer" est apparu dans l'argot général à la fin du XIXe siècle, il s'agit en réalité d'un très vieux verbe dont on trouve la première trace écrite dans un texte datant de 1190, un texte dans lequel raquer, sous cette même graphie, avait à cette époque le sens de "cracher, vomir". Et c'est le sens qu'il a dans le parler contemporain du Sud-Est : sur les rives de la Méditerranée, quand on raque, on vomit. Ah ! Nous y voilà ; cela éclaire le dialogue du début. Toutefois, il y a débat, et mes collègues linguistes hésitent sur l'origine de raquer : certains pensent que ce verbe est d'origine onomatopéique, d'autres lui attribuent une origine germanique, ce qui est plausible – n'oublions pas que les Ostrogoths, peuple germanique, occupèrent ce qui devint ultérieurement la Provence (notons juste au passage que nombre de mots provençaux ne sont pas originaires du latin, mais de langues germaniques. Eh oui. Théodoric le Grand est passé par là).

 

On digresse, mais notre pauvre malade ne se sent vraiment pas bien, à tel point qu'il lui faut se hâter vers les pàtis. Un grand moment de solitude pour notre égaré du Nord qui, en direct depuis sa terrasse sur le Vieux Port, commence à se sentir un peu perdu. Les pàtis. Encore une nouveauté. Qu'est-ce que c'est ? Eh bien, c'est, comment dire … la cabane au fond du jardin, tout simplement, car c'est ainsi qu'on nommait, à date ancienne, les lieux d'aisances dans le Midi. Aujourd'hui, cela n'existe – normalement – plus, mais le mot est resté : même si l'on vit dans un loft avec vue imprenable sur la Bonne Mère, on reste un Méridional 45 degrés (je vous laisse chercher l'origine de cette expression) et on va toujours au pàti, lorsque nécessité fait loi. Ajoutons que ce mot dérive de patium (lui-même dérivé du latin classique patus), qui a donc donné les pàtis, mais aussi le patio ; amusant, quand on sait qu'un patio est la cour intérieure d'une maison, un endroit généralement agréable ...

 

Au demeurant, tout cela n'est pas bien grave, si on compare ces petits troubles à une maladie des plus terribles qui peut, à tout moment, frapper n'importe quel malheureux Méridional. Ce fléau a un nom, c'est la pécole. Bien évidemment, ignorant des us locaux, le touriste du nord de la Drôme va spontanément demander : "C'est quoi, la pécole ?". Qu"il soit rassuré : ici, on aime renseigner le visiteur éperdu ; il se trouvera toujours une vingtaine de personnes pour clamer, en chœur : "La pécole, c'est la peau du cul qui se décolle". En général, cette réponse est suivie d'un éclat de rire général. Quels poètes, ces Provençaux. La rime est riche, bien sûr, et elle s'appuie en outre sur un authentique mot occitan, le nom pecolo, qui désigne, selon la définition qu'en donne Frédéric Mistral, la "crotte qui s'attache à la laine des brebis ou au bas des robes". Ce n'est certes pas très ragoûtant, mais on comprend l'image : quand cette crotte se détache, on peut avoir l'impression que l'animal perd une parcelle de son fondement … En quels termes poétiques cela est dit … Mais c'est drôle, non ?

 

Voilà un premier aperçu des termes scientifiques en usage dans le Sud-Est pour traiter des différentes pathologies humaines. Un autre article suivra, qui abordera d'autres troubles tout particuliers aux Méridionaux …

 

P.S. Pour les passionnés d'étymologie, un petit mot sur patraque, cité au tout début de cet article : il s'agit d'un nom emprunté par les marins marseillais à l'italien du nord *patracca, qui signifiait "monnaie de peu de valeur". Par plusieurs glissements sémantiques, ce sens originel en est venu à caractériser l'état d'une personne à la santé défaillante, une santé "de peu de valeur".

 

 

 



29/10/2013
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