Site de Françoise Nore

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Pourri

pourri, puer, punaise, putain, pute

 

"– Putain, ça pue !

Punaise, oui, ça a toujours été pourri, chez cette pute".

 

 

       Tout arrive … même une phrase qui a sûrement été déjà prononcée des centaines, voire des milliers de fois, à tout le moins la première partie du dialogue ci-dessus. On peut parier que l'écrasante majorité de ceux qui l'ont prononcée ignoraient qu'ils unissaient, en une phrase aussi brève, deux mots issus d'un étymon commun.

       Cette famille est intéressante à étudier car elle rassemble des mots qui, hormis leur initiale, n'ont apparemment rien en commun d'un point de vue formel : pourrir, puer, putain. En outre, cela nous donne l'occasion de faire un petit peu de grammaire historique, étape nécessaire pour comprendre comment la langue a pu aller de pūtere "puer" à putain "femme de mauvaise vie".

       Le latin était une langue à déclinaisons, qui en comprenait cinq.[1] Au fil des siècles, le latin parlé en Gaule se modifia, le système des déclinaisons s'affaiblit et passa de cinq à deux cas de déclinaisons en ancien français : le nominatif latin devenu cas-sujet (la forme des mots quand ceux-ci sont sujets) et les quatre autres cas latins confondus en un seul cas, le cas-régime (les COD, les COI, les compléments de nom ou génitifs et les compléments prépositionnels). De ce fait, les noms avaient deux formes en ancien français, selon qu'ils étaient sujets ou compléments. Par exemple, le nom au cas-sujet compain (à l'origine du contemporain copain) avait compagnon pour cas-régime.[2] C'est ce système de formes doubles, cas-sujet et cas-régime, que l'on retrouve dans la famille que nous examinons ici.

       L'ancêtre de cette famille, donc, est un verbe du latin classique, pūtere "être pourri", "sentir très mauvais". En latin populaire, c'est-à-dire dans le latin parlé en Gaule, cette forme pūtere devint *pūtire, forme non attestée à l'écrit comme l'indique l'astérisque mais que l'on reconstitue d'après son descendant en ancien français, le verbe puir "sentir très mauvais", attesté en 1176. On postule que, sous l'influence d'autres verbes à finale en -uer, puir prit la forme puer, attestée au XIIIe siècle.[3]

       Pūtere eut un autre descendant, en latin classique cette fois, l'adjectif verbal pūtidus "puant". En ancien français, pūtidus donna l'adjectif put qui avait deux sens : "puant", signification conforme à son étymon, et "mauvais, sale, méchant". Cet adjectif d'ancien français eut naturellement une forme féminine, pute, qui signifiait "puante". Puis cet adjectif se substantiva, comme le montre une attestation datée d'environ 1200. Ce nom pute prit alors le sens de "prostituée", reflétant les connotations négatives de l'adjectif masculin put "puant" et "mauvais, sale, méchant". Ce qui en dit long sur l'image des prostituées …

       De façon régulière, comme nous l'avons dit en introduction, ce nom pute au cas-sujet avait son correspondant au cas-régime ; il s'agit de la forme putain, attestée à l'écrit en 1121. Ce nom avait le sens de "femme de mauvaise vie". Comme nous l'avons déjà vu plusieurs fois dans cet ouvrage, le hiatus chronologique n'est pas significatif ; putain est indubitablement le cas-régime de pute. Il est toutefois intéressant de noter le fait suivant : généralement, par intuition, on pense que pute est une abréviation de putain, et donc que putain est le premier des deux noms. Il n'en est rien ; il s'agit de deux formes différenciées d'un même nom, nécessairement apparues ensemble, cas-sujet pour pute, cas-régime pour putain.

       Le latin classique pūtere eut plusieurs autres dérivés, notamment en latin. Nous citerons ici un seul de ces dérivés, qui intéresse notre propos. Pūtere fournit en effet, en latin classique, le verbe putrescere "se décomposer", qui devint * putrīre en latin populaire, lequel devint à son tour pourrir en ancien français, attesté vers l'an 1050. Pourrir n'est pas un mot familier ou populaire, mais il nous a semblé intéressant de le citer ici.

       Enfin, putere s'unit à un dérivé de nasus "nez" pour fournir l'adjectif *putinasius "qui sent mauvais". Cet adjectif devint ensuite l'adjectif d'ancien français punais "puant", attesté vers 1160. Si ce mot a disparu du français, sa forme féminine a bien subsisté, puisqu'il s'agit du nom punaise, enregistré en 1256 pour désigner l'insecte désagréable que l'on connaît. Bien plus tard, en 1848, par métaphore et ressemblance de forme, punaise nomma le clou léger de petites dimensions qui nous est familier. Enfin, on enregistre en 1947 l'exclamation punaise ! que l'on connaît également. On peut valablement penser que cette exclamation est un euphémisme pour putain !, tout comme mercredi supplée merde lorsque l'on veut éviter de prononcer des mots trop forts.

       En conclusion de cette étude, on peut dire qu'un verbe du latin classique a donné des mots dont les niveaux de langue sont très, très différents, ce qui est toujours très étonnant.

 

 



[1] On doit ajouter à cela une sixième déclinaison, le vocatif, mais celui-ci n'est généralement pas compté car le nombre de ses formes est extrêmement restreint. Le vocatif était le cas de déclinaison employé lorsqu'on interpellait quelqu'un par son nom.

[2] D'autres paires de noms issus des cas-sujets et cas-régimes de l'ancien français sont parvenues jusqu'à nous, comme par exemple pâtre - pasteur.

[3] Cette transformation de puir vers puer s'inscrit dans un vaste mouvement qui fit que les verbes du troisième groupe furent, en fonction des termes disponibles, remplacés par des verbes du premier groupe ou modifiés (comme ce fut le cas pour puir) en verbes du premier groupe. Quelques exemples : choir remplacé par tomber, occire par tuer, etc. La raison de ces mutations en est bien évidemment la facilité avec laquelle on conjugue les verbes du premier groupe, contrairement aux verbes du troisième groupe, groupe des irrégularités par excellence.

 



22/01/2014
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