Site de Françoise Nore

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Boyau, crazy, écrabouiller, écraser

boyau, crazy, écrabouiller, écraser

 

"– Fais gaffe ! Tu écrabouilles les boyaux !

– Sorry, I'm crazy !".

 

 

 

       Tiens, une réplique en anglais … Que vient-elle donc faire dans ce dialogue français ? C'est ce que nous allons voir.

       Le plus ancien mot de la famille étudiée dans cet article est français ; il s'agit du nom féminin buele "entrailles", attesté vers 1100 dans la Chanson de Roland. Ce nom prend ensuite le genre masculin ; puis il change de forme et de sens et devient boiel "boyau" vers 1160. Enfin, sa forme définitive boyau est attestée vers 1340.

       Toutefois, la forme boiel ne disparut pas totalement, car elle produisit le verbe esboillier "étriper", attesté au XIIe siècle : étriper, c'est en effet ôter les boyaux. Esboillier lui-même eut sa propre descendance en s'unissant avec écraser pour donner en 1535, sous la plume de Rabelais, le verbe escarbouiller "écraser, broyer". Nous avons là un exemple type du phénomène du mot-valisage puisque, quelques décennies plus tard, en 1578, Ronsard utilise la forme escrabouiller, qui deviendra écrabouiller tel que nous le connaissons. D'un point de vue sémantique, on peut dire qu'écrabouiller, c'est écraser les boyaux, donc faire de sa cible une sorte de bouillie. D'ailleurs, le nom bouillie a probablement joué un important rôle d'étymologie seconde[1] et d'expressivité dans la formation définitive d'écrabouiller.

       En ce qui concerne écraser, sa première attestation écrite date de 1560.[2] Son descendant escarbouiller lui est antérieur puisqu'il est attesté en 1535, mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, un écart temporel faible entre étymon et dérivé n'est pas significatif. On peut en outre ajouter qu'escarbouiller naquit dans l'œuvre de Rabelais, grand utilisateur de mots dialectaux ou régionaux, qui n'ont probablement pas tous été enregistrés par les documents d'alors.

       Écraser constitue la surprise de la famille étudiée ici car ce verbe est d'origine anglaise ; il s'agit en effet de la forme francisée du verbe de moyen anglais to crasen "briser", attesté vers 1440. Ce verbe est lui-même dérivé du verbe to craze "broyer", attesté vers 1369. Ce qui est très intéressant, c'est que l'Online Etymology Dictionary précise, au sujet de to craze : "Probablement de l'ancien norrois *krasa "fracasser, rompre, briser", peut-être par l'intermédiaire d'un mot d'ancien français". Ce qui signifie que le norrois *krasa arriva en Normandie avec les Vikings, s'acclimata, acquit ainsi une forme française dont nous n'avons malheureusement pas de trace écrite, puis, avec ou après Guillaume le Conquérant, prit le chemin de l'Angleterre où il adopta une vie de mot anglais sous la forme to craze puis to crasen, avant de revenir sur le sol français pour devenir écraser. Ceci est un exemple tout à fait éclairant du voyage des mots à époque ancienne : Scandinavie, puis Normandie, puis Angleterre, puis France. Les mots, alors, voyageaient beaucoup.

       Au demeurant, to crasen eut sa propre existence. Il est à l'origine de l'adjectif crazy, dont le premier sens, "maladif", est attesté en 1576. Ensuite, le sens "fou", que lui connaissent tous les anglophones, est attesté en 1617. Crazy est donc frère d'écraser. N'est-ce pas un peu fou ?

 



[1] Une étymologie seconde est un mot dont la forme influence la forme d'un autre mot, les deux mots ayant des sens proches. Ainsi, ici, bouillie a favorisé la forme écrabouiller que l'on comprend comme "mettre en bouillie".

[2] Cette première attestation est présente dans l'œuvre de Ronsard, qui contient également escrabouiller, comme nous l'avons noté ci-dessus.

 

écrabouiller.jpg

 

Cet article est extrait de l'ouvrage suivant, volume 2 des Familles surprises :

 

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13/07/2014
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