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Les Pardonnés : extrait n°3

       On sonna. Oleg Beskov ouvrit. Jürgen Todorov entra, salua son ami d'un hochement de tête. Les deux hommes eurent un regard esquissé vers Rudolf Wiesner qui pénétra à son tour dans l'appartement du directeur de Neue Welt. Comment affronter son visage ravagé, son chagrin. Que lui dire.

       Il faudrait qu'on parle, quand même, se dit Jürgen Todorov. Il se contient, et nous on reste muets. Mais qu'est-ce qu'on peut dire. On se sent tellement impuissants. Et on a peur de ne pas trouver les bons mots.

       Oleg Beskov posa la bouteille et demanda :

       –  Tu es en contact avec les parents d'Anna ?

       Rudolf Wiesner émit une sorte de rire bref, prit son verre, puis :

       –  Bien sûr, que je suis en contact avec eux. Les obsèques auront lieu après-demain, si c'est ce que tu veux savoir.

       Un silence épais suivit la réponse de Rudolf Wiesner.

       –  Tu penses que c'est Iouri Stoltz qui est derrière ? demanda Jürgen Todorov.

       Rudolf Wiesner sembla réfléchir, répondit enfin :

       –  Je ne pense pas grand-chose, je ne sais pas, je ne sais rien.

       Oleg Beskov prit la parole. On disait ce Stoltz arriviste et avide de pouvoir car il visait la présidence ; mais si on en croyait ce que l'on savait sur l'adjoint du ministre de l'Ordre, ce n'était pas le genre d'homme à ourdir pareilles manœuvres, ce que Jürgen Todorov confirma, d'après ses propres sources.

        Rudolf Wiesner entendait les voix de ses amis à travers le brouillard qui obscurcissait son raisonnement depuis l'attentat contre Anna Döhring. Quelle importance, au fond, que le meurtrier ou le commanditaire soit Stoltz ou un autre type du ministère de l'Ordre, ou n'importe qui, d'ailleurs – je n'ai plus ma femme et rien ne me la ramènera. Il leva la tête, lança un regard las vers ses amis, il eut envie de leur demander de se taire. À quoi bon parler sans fin, au fond vous aviez raison, j'ai voulu faire de la politique, j'ai voulu organiser une révolte contre le pouvoir mais je l'ai payé cher – et j'ai fait souffrir, aussi, avec mes bombes, alors que je croyais bien agir pour une bonne cause. Je ne sais pas qui a tué Anna, je sais simplement qu'elle n'est plus là, et je suis puni. Jamais je n'aurais dû écouter ce type qui m'a mis les bombes dans les mains, jamais.

        Mais c'est trop tard.

       Rudolf Wiesner entreprit de vider une des bouteilles d'Oleg Beskov. Le directeur de Neue Welt échangea un regard avec Jürgen Todorov. On poursuivit une conversation laborieuse afin de lutter contre le silence qui voulait s'inviter – agir comme si tout était normal, alors qu'à côté d'eux, à portée de chagrin, un ami s'écroulait dans le désespoir le plus terrifiant. On parlait, on s'enivrait de mots vides de sens car on ne savait que dire – et peut-être n'y avait-il rien à dire.

       Quelques heures plus tard, on coucha Rudolf Wiesner dans le lit d'Oleg Beskov. Au moins, cette nuit, il ne serait pas seul. Jürgen Todorov salua son chef et descendit promptement les trois étages pour s'engouffrer dans le taxi qui attendait.

       Fuir tout ce malheur. Vite.

 



11/04/2016
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