Site de Françoise Nore

Site de Françoise Nore

Rave, rêver

rave, rêver

 

– On va écouter de la techno ?

– Moi, aller dans une rave ? Non mais, tu rêves ?!?

 

 

La linguistique, la lexicologie en l'occurrence, c'est beau, cela réserve des surprises ineffables, comme par exemple de découvrir qu'un mot étranger récemment inclus dans le lexique français descend en fait d'un mot de notre propre langue. Que je vous explique.

 

À l'origine existait en ancien français le verbe resver "délirer à cause d'une maladie". Ce verbe est attesté à l'écrit pour la première fois vers 1130. Dans quelques régions, on le prononçait et l'écrivait rasver. Resver prit ensuite, par différents processus métaphoriques, les sens de "radoter" (vers 1240) et "vagabonder, errer par plaisir" (1269). En 1552, il commence à présenter l'un des sens que nous lui connaissons car il signifie alors "rêvasser". Il faudra toutefois attendre 1649 pour le trouver attesté avec sa signification actuelle de "faire des rêves en dormant".

 

Pendant toute cette évolution, l'anglais vivait sa vie normale de langue indépendante. Mais la guerre survint – la Guerre de Cent Ans, qui dura en réalité cent seize ans, de 1337 à 1453, avec heureusement des trêves. Cette guerre, qui opposa les Plantagenêts britanniques aux Valois français, eut le mérite de permettre un certain brassage linguistique. C'est ainsi qu'à force de se croiser sur les champs de bataille, on en vint à échanger des mots. Et c'est pourquoi on trouve, dans un texte anglais datant d'environ 1374, le verbe to rave avec le sens de "manifester des signes de folie". N'est-ce pas la signification du vieux verbe français resver de 1130 ? Tout à fait. To rave vient de rasver, l'autre forme de resver, que nous avons évoquée.

 

On constate donc que to rave est d'origine française. Incroyable, non ? D'autant plus que le sens de rêve et celui de rave (party) sont très différents. "Tiens, oui, c'est vrai", soulignez-vous, "d'où vient cette distorsion sémantique ?". Quelques mots préalables aux explications nécessaires : il est évident qu'en 2013, les sens de rêve et de rave sont très éloignés l'un de l'autre. En 2013. Mais ce ne fut pas toujours le cas ; relisez quelques lignes plus haut l'évolution du sens de rêver. Lorsqu'on examine la filiation entre deux mots, il faut prendre en considération le sens qu'avait le mot-parent au moment même où il fut emprunté, et bien sûr ne pas s'attacher à son sens contemporain. Comme pour le verbe to rave, ce fut donc un processus exactement similaire qui se produisit pour le nom rave.

 

Rappelons que le verbe anglais eut d'abord le sens de "manifester des signes de folie". Ensuite, ce sens s'affaiblit, la démesure est contenue puisque, en 1704, le verbe to rave signifie seulement "parler avec enthousiasme de quelque chose". Ce sont dorénavant les notions d'enthousiasme et d'excitation qui vont être présentes dans to rave et dans ses dérivés. C'est ainsi qu'en 1841, l'adjectif raving signifie "remarquable, propre à exciter l'admiration", puis le nom rave, qui existe depuis la fin du XVIe siècle, a en 1902 le sens d'"enthousiasme populaire temporaire". On rencontre ensuite ce même nom rave en 1960 avec le sens de "fête bruyante, tapageuse", et enfin en 1989 avec celui que nous lui connaissons, celui de "fête débridée et délirante (avec musique techno) (et drogues si affinités)". Remarquons que le sens contemporain du nom rave a fait une sorte de retour aux sources, puisque son ancêtre to rave avait en 1374 le sens de "manifester des signes de folie", comme l'étymon français resver "délirer", et qu'une rave, c'est un peu délirant, un peu fou. Intéressant, non ?

 



14/11/2013
3 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 139 autres membres