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Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes

Parfois, le cadre géographique d'un roman est de première importance et apparaît comme un personnage à part entière. C'est ce que l'on peut constater à la lecture du Rivage des Syrtes de Julien Gracq[1] et cela pourrait étonner, d'autant plus que l'on ne sait à quoi réfère ce nom de Syrtes. Dans la géographie de l'Antiquité, il exista certes un golfe des Syrtes, composé de deux golfes situés l'un sur la côte libyenne et l'autre sur la côte tunisienne. Mais nous sommes dans le roman de Gracq, où une mer des Syrtes sépare deux pays imaginaires, la cité-État d'Orsenna et le Farghestan, nation énigmatique au sujet de laquelle le lecteur sait fort peu. Ce toponyme d'Orsenna, ainsi que tous les autres noms de lieux présents dans l'œuvre, est une création de l'auteur. Naturellement, on n'invente pas ex nihilo, et il est manifeste que Gracq, pour désigner les lieux de sa fiction, s'est inspiré d'endroits concrets, notamment de villes et de sites italiens.[2]

 

 

La guerre plutôt que l'ennui

 

Ce pays imaginaire d'Orsenna est officiellement en guerre depuis trois cents ans avec le Farghestan, même si, au début du roman, les armes sont silencieuses depuis déjà plusieurs décennies. Pourtant, la vie quotidienne dans la seigneurie d'Orsenna est gangrenée par l'ennui : parvenu au sommet de sa prospérité, cet État opulent ne crée plus, n'innove plus, n'a plus d'idéaux. En outre, on redoute une reprise des hostilités avec le Farghestan, hostilités qui pourraient être déclenchées à tout moment car chacun des deux belligérants guette le moindre faux-pas de l'autre. Cependant, la guerre est taboue, et personne n'évoque jamais l'ennemi pluriséculaire. Ennui, immobilisme et silence, voici Orsenna.

 

C'est alors qu'Aldo, le personnage principal, originaire d'une des plus anciennes familles du pays, est envoyé par le gouvernement dans une forteresse quasi vide, située tout au sud de la cité-État, pour incorporer une équipe de surveillance qui scrute la mer des Syrtes. Les journées se ressemblent, rien ne se produit. Dans cette région aride et dépouillée, le désœuvrement gagne Aldo et, au cours de ses déambulations dans la forteresse, l'homme découvre une salle contenant de nombreuses cartes du Farghestan. Il ressent alors un sentiment mêlé de fascination et d'attrait pour ces terres inconnues. Sa fréquentation de la meilleure société de la province et une histoire d'amour avec une descendante d'une famille aristocratique du pays ne le détournent pas de ses rêves d'action : obsédé par le Farghestan, Aldo va provoquer une reprise des combats entre les deux pays. Chacun sait que la cité-État sera probablement vaincue mais la population d'Orsenna accueille cet événement avec soulagement car elle sort enfin de sa routine – la défaite et la destruction apparaissent en effet préférables à la sclérose et à la décadence.

 

 

Mortelles civilisations …

 

 

Le Rivage des Syrtes peut dérouter : le rythme du roman est lent, presque contemplatif, et le lecteur, plongé hors du temps, a tout loisir de méditer longuement avec Aldo. L'auteur privilégie en effet la description au mouvement, les faits sont plus suggérés que précisés. Mais le lecteur ne saurait s'ennuyer à la lecture de cette œuvre qui décrit magistralement une atmosphère quasi irréelle – Julien Gracq, d'ailleurs, avait lui-même qualifié son roman de "rêve éveillé". On chemine ainsi aux côtés d'Aldo dans ses promenades, on découvre avec lui les charmes cachés du Farghestan observé de loin et, tout comme lui, on ressent une certaine hâte à l'idée de faire connaissance avec ce pays inconnu, nimbé de l'auréole de l'interdit.[3] Mais cette sensation de langueur est aussi conductrice d'une certaine excitation ; chacun semble attendre, sinon espérer, l'inévitable guerre contre l'ennemi. Il s'établit alors une sorte de suspense : quand les hostilités seront-elles déclenchées ? Comment ?

 

Naturellement, on ne peut s'empêcher de penser au Désert des Tartares de Dino Buzzati, paru en 1940, ou à Héliopolis d'Ernst Jünger, publié en 1949, soit seulement deux ans avant Le Rivage des Syrtes, autres œuvres romanesques dans lesquelles le personnage principal attend et espère un destin qui le transformera et qui modifiera également son pays. Certains commentateurs littéraires jugent cette comparaison abusive ; le lecteur sera seul juge. Toutefois, on ne peut être indifférent à ce récit d'une catastrophe à la fois redoutée et souhaitée – tout, plutôt que l'immobilisme de la routine. Et on ne peut non plus faire l'économie d'une interrogation sur la durée des civilisations.

 


[1] Pour ce roman paru en 1951, Julien Gracq reçut le prix Goncourt mais le refusa car il s'élevait contre le mercantilisme du monde de l'édition.

 

[2] La description de plusieurs lieux fait naturellement penser à la République de Venise. En ce qui concerne le nom du Farghestan et des sites et villes de ce pays, l'auteur s'est clairement inspiré de toponymes du Moyen-Orient.

 

[3] L'une des descriptions littéraires les plus achevées est celle où, de nuit, Aldo observe le volcan Tängri et les lumières des habitations alentour. Le Farghestan y apparaît alors dans toute sa mystérieuse majesté.



07/01/2018
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