Site de Françoise Nore

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BIstro, bistroquet, mastroquet, troquet


BIstro, bistroquet, mastroquet, troquet

Bistro, bistroquet, mastroquet, troquet

 

"Je préfère aller au bistro plutôt qu'au troquet".

 

 

 

       Un premier examen du schéma qui accompagne cette notice montre que trois des quatre mots de la famille étudiée maintenant ont tout d'abord signifié "cabaretier, tenancier de bar" avant d'avoir le sens qui nous est aujourd'hui familier, celui de "débit de boissons" ; ce glissement sémantique s'est effectué selon le processus de la métonymie dont nous avons déjà parlé. Seul le plus récent, bistroquet, a d'emblée signifié "bar" et n'a jamais eu que ce seul sens, parce que sa création s'est produite longtemps après que ses deux parents, bistro et troquet, eussent abandonné le sens de "cabaretier" pour adopter celui de "café, bar".

       Du point de vue de la formation des dérivés, troquet provient de mastroquet par le phénomène appelé aphérèse, qui consiste en la suppression de la première syllabe d'un mot. Troquet a ensuite croisé bistro pour donner le mot-valise bistroquet.

       Si la formation de troquet et celle de bistroquet ne posent pas de problème, il n'en va pas de même pour les deux autres termes de cette famille. L'origine de mastroquet reste incertaine puisqu'on propose, sans certitude avérée, une dérivation à partir d'un terme néerlandais, meesterke "petit patron", ou d'un terme flamand, meisterke, qui désignerait un tenancier d'auberge. Il existe en effet actuellement, dans une ville des Pays-Bas, un bar dont l'enseigne est Meisterke, mais ce nom n'apparaît nulle part comme nom de personne ni n'est un substantif néerlandais. Toutefois, le fait que cette enseigne désigne un débit de boissons plaide pour cette origine flamande ou néerlandaise de mastroquet.

       En ce qui concerne bistro, les faits sont autant obscurs, sinon davantage. On suppose une relation avec un substantif du dialecte poitevin, bistraud "petit domestique", lui aussi d'origine incertaine. On note aussi plusieurs mots, tous d'origine obscure ou inconnue, dont la forme présente des similitudes avec celle de bistro et des significations relevant du même champ sémantique : bistingo "cabaret" (daté de 1845), bustingue ou bistingue "hôtel où couchent les bohémiens" (1848) et bistringue. On pourrait également, pour mémoire, citer ici bastringue, dont l'un des sens fut "cabaret dansant" au début du XIXe siècle, même si sa forme s'éloigne de celle de bistro. La piste du petit domestique poitevin devrait toutefois être privilégiée, car bistro, tout comme mastroquet et son dérivé troquet, a d'abord désigné le tenancier de cabaret avant de nommer l'établissement lui-même. Le changement de graphie dans la finale du mot, passant de -aud à -ot (bistro a d'abord été graphié bistrot), peut s'expliquer par un effet de mode, le lexique populaire et argotique ayant produit un nombre impressionnant de mots à finale en -ot durant le XIXe siècle.

       Au demeurant, il convient de tordre ici le cou à une fameuse légende urbaine qui affirme mordicus que le substantif français bistro "bar" vient de l'adverbe russe bystro "vite" : en 1814, lors de l'occupation de Paris par les troupes du tsar Alexandre Ier, des hordes de cosaques assoiffés et pressés auraient envahi les cabarets parisiens en clamant des bystro énergiques, manifestant ainsi leur désir impérieux (c'est le cas de le dire …) de se désaltérer. Comme le français, hormis cabaret, estaminet, taverne, café, etc., etc., ne disposait d'aucun terme pour nommer ce genre d'endroit, on se réjouit fort : grâce aux Russes et à leur adverbe, on pouvait enfin donner un nom à un lieu qui faisait partie de notre quotidien … On l'aura compris, l'hypothèse russe n'est pas sérieuse, car le français avait déjà un grand choix de mots pour nommer le débit de boissons ; en outre, le mot bistrot "cabaretier" et non "bar" apparut pour la première fois dans un dictionnaire d'argot de 1884. Admettre l'hypothèse russe, c'est ignorer le formidable intérêt que suscita le parler populaire tout au long du XIXe siècle : les dictionnaires d'argot et d'expressions familières au sens le plus large étaient légion ; dès qu'un mot nouveau ou une expression inhabituelle apparaissait, les lexicographes et argotologues de l'époque s'en emparaient promptement. Si bistro était né en 1814 pour remédier à la déshydratation venue de l'Est, et s'il avait en outre vu le jour à Paris, il eût été enregistré dès l'année suivante dans tel ou tel glossaire et utilisé par nos plus grands écrivains d'alors, qui ne méprisaient pas, loin s'en faut, le parler du peuple. Il n'existe donc pas de père russe au bistro français, mais, de façon plus terroir, peut-être un ancêtre poitevin …

 

 

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Cet article est extrait de l'ouvrage suivant :

 

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24/07/2015
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