Site de Françoise Nore

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Le parler du Sud-Est - moulons


Le français de Marseille et alentours - Numéro 4 - Des moulons pour cent ans de dimanches !

– Des pulls, j'en ai des moulons !

– moi, j'en ai une chiée plus douze, des wagons, je te dis !

– On a de quoi s'habiller pour cent ans de dimanches !

 

Au sud de Valence – c'est-à-dire au vrai sud, selon les habitants des régions méridionales de notre pays –, au sud de Valence, donc, et contrairement à ce qui est dit trop souvent – malveillance ? Cela ne fait pas l'ombre d'un doute –, au sud de Valence, nous y arrivons, l'humain est pondéré. Ce qui caractérise les riverains de la Méditerranée, c'est une modération en toute chose. On s'exprime calmement, les gestes sont posés, et, bien sûr, mots et expressions sont des plus mesurés ; ce n'est pas ici que l'on succombera aux sirènes de l'amplification, comme on veut le faire croire dans le grand Nord – autrement dit, au-delà de cette bonne ville de Valence, comme chacun sait. Non. Ici, on ignore l'outrance sémantique.

 

"Vraiment ? Alors, tout va bien", se dit notre immigré du Nord (voir les billets précédents), tout réconforté, tout ragaillardi, tandis qu'il emprunte le boulevard d'Athènes avant de se diriger vers la Canebière, laquelle Canebière le conduira sur le Vieux Port (rappelez-vous, nous avions laissé cet explorateur des temps modernes sur le quai de la gare Saint-Charles).

 

Hélas pour lui – mais non pour nous –, le langage du Sud-Est pratique, avec une sorte de délectation et pour notre plus grand plaisir, cette inflation sémantique si connue, cette célèbre exagération qui agit comme une image de marque. C'est ce que nous allons voir.

 

Tout d'abord, il semble que l'habitant du Sud-Est possède toute chose en plus grand nombre qu'ailleurs. Pour reprendre l'exemple cité plus haut, il n'a pas beaucoup de pulls, il en a des moulons. Qu'est-ce que ce moulon ? Ce mot vient du provençal mouloun "tas, amas". Mais, dit en provençal francisé, cela a plus de poids, si l'on peut dire. Et l'heureux possesseur de tous ces pulls peut ajouter qu'il en a en pagaille. Ce qui est, à première vue, assez étonnant : la première signification de pagaille est celle de "désordre". Ce sens est connu dans le Sud ; toutefois, vu qu'on aime bien la création lexicale, on lui en a ajouté un autre, celui de "grande quantité", dans l'expression en pagaille (en pagaio en provençal).

 

Mais l'interlocuteur de cet heureux propriétaire d'un grand dressing est encore mieux loti, puisqu'il peut avoir des wagons de vêtements. Surenchère ? Bien sûr que non. Rappelons : modération, mesure … Et, si son commensal (peut-être cette conversation se déroule-t-elle pendant un repas), et, donc, son commensal va renchérir : "Moi, j'en ai une chiée plus douze !". Là, bien sûr, on ne peut que s'incliner. Une chiée plus douze, c'est énorme. Ce n'est certes pas du dernier raffinement, mais au moins les choses sont-elles claires – et, tout un chacun l'aura aisément constaté, ce qui fait la saveur du langage du Sud-Est, c'est son expressivité, basée sur une utilisation toute démesurée de l'hyperbole. Et le résultat est plutôt drôle.

 

Nous avons vu la quantité de ce que l'on peut posséder, dans le Sud. Et la qualité ? Très simple, ce que l'on possède est du meilleur aloi, et les choses durent. Pour exprimer qu'une chose présente une certaine pérennité, on dit couramment qu'on en a pour cent sept ans. Cette expression s'est répandue dans le français familier général, mais elle est d'origine provençale. Comme on le voit, elle exprime une durée assez longue – et en tout cas normalement impossible à connaître à l'échelle de l'homme, à moins de faire partie du cercle fermé des doyens de l'humanité. Mais il semble que ce soit encore un peu bref, pour l'habitant du Sud-Est. Cent sept ans, c'est une paille, comme on dit couramment par ici – autrement dit, pas grand-chose. Non, il y a plus long. Ainsi, une chose peut durer ou avoir cent ans de dimanches. "Bigre !", s'exclame alors notre touriste du Nord, alors qu'il déambule maintenant sur la Canebière. Cent ans de dimanches ? C'est beaucoup. Certes. Si un an de dimanches fait cinquante-deux jours, cent ans de dimanches équivalent à cinq mille deux cents jours. C'est beaucoup ? Oui, mais c'est local, et c'est donc normal.

 

"Tout cela me dépasse", soupire le visiteur nordiste, ballotté par un mistral virulent ; "je vais m'asseoir là, mais j'espère que leurs parasols ne vont pas s'envoler". Et, comme le serveur s'approche, il s'informe de la résistance du matériel au vent. "Mes parasols ?!", s'offusque le serveur, "ils sont costauds, il y en a pour la vie des rats !". Qu'est-ce que cette nouvelle hypertrophie de langage ? Cela signifie, on l'aura compris, "très longtemps", voire "très, très longtemps", sinon "une éternité". Mais c'est tout de même curieux, lorsqu'on sait que l'espérance de vie de ce rongeur avoisine les trois ans. Les rats marseillais (bouches-du-rhônais, varois, etc.) jouiraient-ils d'une longévité particulière ? On se perd en conjectures sur l'origine de cette expression.

 

Quoi qu'il en soit, avec cent sept ans, cent ans de dimanches et la vie des rats, on peut constater que, même sans recourir au vieux fonds lexical provençal et en utilisant des mots du français standard, les habitants du Sud-Est possèdent un art tout particulier de la création lexicale et sémantique, certes au service d'une certaine démesure – mais, ici, on tient à ce que les choses soient bien claires, même s'il faut les amplifier. Alors, on amplifie, et on est sûr d'être bien compris. Et on est bien compris. C'est tout un art, on vous dit.

 

 

 


22/10/2013
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