Site de Françoise Nore

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Le parler du Sud-Est - escagassé, ravan


Le français de Marseille et alentours - Numéro 8 - escagassé, pastissé, ravan, relégué, ruiné

 

- Je ne lui prête plus ma voiture, il me l'a encore ruinée !

- Il te l'a escagassée ?

- Escagassée ?! Non seulement il m'a pastissé tout l'intérieur, mais en plus il m'a relégué un phare ! Vé ma bagnole, un vrai ravan, maintenant !!

 

 

Rappelez-vous : nous avions laissé notre visiteur septentrional installé sur une terrasse du Vieux Port. Tout allait bien, il faisait beau, presque chaud – disons plus exactement qu'il faisait doux, puisque le thermomètre affichait seulement 25°C (quand il chute à 20°, on sort les manteaux). Donc, notre touriste goûtait aux joies du farniente en sirotant un flaï. La quiétude régnait. Toutefois, d'autres consommateurs, assis à quelques tables de la sienne, parlaient un peu trop fort à son goût. Il les regarda – non, ils ne se disputaient pas, ils avaient juste un entretien à bâtons rompus. On les entend de loin ? C'est normal, on est dans le Sud.

 

Bien malgré lui, donc, notre hôte hyperboréen entendit la conversation. On s'entretenait d'une voiture ruinée. Très étrange. Était-ce à dire que le véhicule en question n'avait plus un sou vaillant ? Pas exactement. Ici, quand un objet est ruiné, cela signifie tout simplement qu'il est fortement détérioré ; c'est, en quelque sorte, comme s'il avait été dépossédé de son bon état, ce bon état qui faisait sa richesse. Une métaphore, ça peut aller très loin dans l'association d'idées, surtout sur les rives de la Méditerranée.

 

Le malheureux propriétaire du véhicule endommagé poursuivait sa description : l'indélicat à qui il avait prêté sa voiture lui en avait pastissé l'intérieur. "Cela ne se fait pas, en effet", se dit notre visiteur par-devers lui, "on s'arrange pour ne pas renverser une bouteille de pastis dans la voiture d'autrui". Heureusement pour lui, le néophyte en langage méridional ne s'exprima pas à haute voix, sinon il eût disparu sous les lazzi : pastisser ne veut pas dire "renverser du pastis" (on est certes dans le Sud-Est, mais il y a des limites à tout). Il s'agit de la forme francisée du verbe provençal pastissa, qui vient du nom également provençal pastis, dont l'un des nombreux sens est celui de "barbouillage". Pastisser quelque chose, c'est donc le "souiller", le "salir".

 

L'homme continuait de se plaindre, et notre vacancier l'écoutait avec intérêt, car son vocabulaire s'enrichissait à vue d'œil. Il apprit ainsi que la voiture accidentée était toute escagassée. "Encore un nouveau mot", se réjouit l'étudiant improvisé. Il tendit l'oreille et comprit rapidement que la voiture était démolie, bien mal en point, mais il ignorait d'où venait ce joli verbe aux sonorités si provençales que l'on se doit de prononcer avec un fort accent tonique sur la deuxième syllabe. Notre homme se réjouissait, mais apprendre l'étymologie de ce vocable aurait probablement altéré son enthousiasme : escagasser "démolir, détruire" est la forme francisée du verbe provençal escagassa, verbe qui signifie "écraser, aplatir", etc. Mais le côté savoureux – si l'on peut dire – de ce dernier verbe vient de ce qu'il est construit sur le verbe caga, du latin cacare, et que ces deux verbes signifient … "chier". Oui, en effet, c'est très fin. Ajoutons qu'il existe aussi sous la forme pronominale s'escagasser qui signifie "se décarcasser, s'efforcer (de faire quelque chose)" et qui vient du provençal s'escagassa dont les sens sont "s'efforcer" et, surtout, "s'efforcer de chier". Comme je vous le dis. Les recherches étymologiques, c'est parfois délicieux.

 

On comprend donc sans peine que la voiture escagassée est en piteux état. Et, comme ici, on n'est pas avare de synonymes, l'étudiant buveur de flaï apprend que le véhicule est relégué. "Je comprends", se dit-il, "une voiture aussi abîmée ne peut qu'être ôtée de la vue". Grave erreur. Ici aussi, nous sommes en présence d'une métaphore : dans ces contrées de vigoureuse créativité lexicale, reléguer ne signifie pas "mettre à l'écart" comme c'est le cas par ailleurs, mais "abîmer fortement". Si on y réfléchit bien, c'est logique : on n'a pas envie de voir quelque chose d'endommagé ; donc, on le déclare mis à l'écart d'office. Les métaphores méridionales, il n'y a que cela de vrai. Certes, mais notre visiteur commence à avoir la fatigue, comme on dit par ici. Tant de mots nouveaux à la fois, ça peut facilement ensuquer.

 

Le propriétaire du véhicule pastissé, relégué, escagassé, ruiné, se taisait maintenant, tandis que ses collègues (autrement dit, ses amis) s'esclaffaient. L'un d'eux lâcha même : "C'est un vrai ravan, ta voiture, maintenant !". Et tous de rire. Sauf notre ami fraîchement arrivé, qui leva un sourcil au dessus de son verre de jaune. Un ravan ? C'est quoi, ça encore ? Un peu de réflexion, voyons, le contexte devrait aider à comprendre : un ravan, c'est quelque chose d'abîmé, de vieux, de peu de valeur ; en un mot, c'est le rebut. Eh bien, quel début de soirée, que de nouveautés, que d'émotions lexicales ; peut-être serait-il temps de gagner son hôtel. Notre voyageur régla ses consommations, se leva, s'éloigna en flânant, tandis que l'un des collègues de l'ex-propriétaire de voiture en bon état s'exclamait, en le regardant déambuler : "Eh bè ! Qu'est-ce qu'il avait, celui-là, à nous bader avec ses yeux de gobi ?". Encore des mots nouveaux ? Oui, mais nous en parlerons une autre fois !

 

 

P.S. Dans ce texte, hormis les mots méridionaux en italiques ou analysés, j'ai volontairement glissé un mot d'origine provençale, mais sans le signaler. Saurez-vous le reconnaître ?


08/11/2013
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