Site de Françoise Nore

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Ouvrage personnel : Les Familles surprises du lexique populaire 2


Présentation de l'ouvrage

Mettre des chips dans un chiffon ? Faire ripaille avec des rupins ? Ronchonner devant ceux qui portent des rouflaquettes ? Manger un gigot dans une guinguette ? Le lecteur peut se procurer le volume 2 de ces Familles Surprises du lexique populaire en cliquant sur ce lien :

 

 

 

 

Familles Surprises numéro 2 - C O U V E R T U R E.jpg


12/06/2015
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Boyau, crazy, écrabouiller, écraser

boyau, crazy, écrabouiller, écraser

 

"– Fais gaffe ! Tu écrabouilles les boyaux !

– Sorry, I'm crazy !".

 

 

 

       Tiens, une réplique en anglais … Que vient-elle donc faire dans ce dialogue français ? C'est ce que nous allons voir.

       Le plus ancien mot de la famille étudiée dans cet article est français ; il s'agit du nom féminin buele "entrailles", attesté vers 1100 dans la Chanson de Roland. Ce nom prend ensuite le genre masculin ; puis il change de forme et de sens et devient boiel "boyau" vers 1160. Enfin, sa forme définitive boyau est attestée vers 1340.

       Toutefois, la forme boiel ne disparut pas totalement, car elle produisit le verbe esboillier "étriper", attesté au XIIe siècle : étriper, c'est en effet ôter les boyaux. Esboillier lui-même eut sa propre descendance en s'unissant avec écraser pour donner en 1535, sous la plume de Rabelais, le verbe escarbouiller "écraser, broyer". Nous avons là un exemple type du phénomène du mot-valisage puisque, quelques décennies plus tard, en 1578, Ronsard utilise la forme escrabouiller, qui deviendra écrabouiller tel que nous le connaissons. D'un point de vue sémantique, on peut dire qu'écrabouiller, c'est écraser les boyaux, donc faire de sa cible une sorte de bouillie. D'ailleurs, le nom bouillie a probablement joué un important rôle d'étymologie seconde[1] et d'expressivité dans la formation définitive d'écrabouiller.

       En ce qui concerne écraser, sa première attestation écrite date de 1560.[2] Son descendant escarbouiller lui est antérieur puisqu'il est attesté en 1535, mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, un écart temporel faible entre étymon et dérivé n'est pas significatif. On peut en outre ajouter qu'escarbouiller naquit dans l'œuvre de Rabelais, grand utilisateur de mots dialectaux ou régionaux, qui n'ont probablement pas tous été enregistrés par les documents d'alors.

       Écraser constitue la surprise de la famille étudiée ici car ce verbe est d'origine anglaise ; il s'agit en effet de la forme francisée du verbe de moyen anglais to crasen "briser", attesté vers 1440. Ce verbe est lui-même dérivé du verbe to craze "broyer", attesté vers 1369. Ce qui est très intéressant, c'est que l'Online Etymology Dictionary précise, au sujet de to craze : "Probablement de l'ancien norrois *krasa "fracasser, rompre, briser", peut-être par l'intermédiaire d'un mot d'ancien français". Ce qui signifie que le norrois *krasa arriva en Normandie avec les Vikings, s'acclimata, acquit ainsi une forme française dont nous n'avons malheureusement pas de trace écrite, puis, avec ou après Guillaume le Conquérant, prit le chemin de l'Angleterre où il adopta une vie de mot anglais sous la forme to craze puis to crasen, avant de revenir sur le sol français pour devenir écraser. Ceci est un exemple tout à fait éclairant du voyage des mots à époque ancienne : Scandinavie, puis Normandie, puis Angleterre, puis France. Les mots, alors, voyageaient beaucoup.

       Au demeurant, to crasen eut sa propre existence. Il est à l'origine de l'adjectif crazy, dont le premier sens, "maladif", est attesté en 1576. Ensuite, le sens "fou", que lui connaissent tous les anglophones, est attesté en 1617. Crazy est donc frère d'écraser. N'est-ce pas un peu fou ?

 



[1] Une étymologie seconde est un mot dont la forme influence la forme d'un autre mot, les deux mots ayant des sens proches. Ainsi, ici, bouillie a favorisé la forme écrabouiller que l'on comprend comme "mettre en bouillie".

[2] Cette première attestation est présente dans l'œuvre de Ronsard, qui contient également escrabouiller, comme nous l'avons noté ci-dessus.

 

écrabouiller.jpg

 

Cet article est extrait de l'ouvrage suivant, volume 2 des Familles surprises :

 

//www.amazon.fr/Familles-surprises-lexique-populaire/dp/1514249162/ref=sr_1_6?ie=UTF8&qid=1434137111&sr=8-6&keywords=Fran%C3%A7oise+Nore


13/07/2014
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Dérober, robe, roupettes, roupiller

dérober, robe, roupettes, roupiller

 

"– On m'a dérobé ma nouvelle robe !

– C'est pas une raison pour me toucher les roupettes ! Laisse-moi roupiller !".

 

 

La recherche étymologique est passionnante et réserve continûment de nouvelles surprises : on pense avoir fait le tour de toutes les familles étonnantes, on se croit à l'abri de toute découverte stupéfiante – et on referme ses grimoires en soupirant de contentement, tant on est persuadé d'être en possession de la connaissance totale, on pense que l'on a mérité quelque repos. Mais l'esprit vadrouille, à droite, à gauche. Et ce diablotin ne peut se reposer car, devant ses yeux, dansent en une sarabande tourbillonnante des mentions bien connues, trop connues : "origine incertaine", "origine inconnue", "origine controversée". Il trépigne, s'agite, et le linguiste se lève alors en soupirant pour retourner à ses dictionnaires. Car c'est un perfectionniste : les origines incertaines, inconnues, etc., l'empêchent de dormir. Il faut trouver. Il doit trouver. Alors, il cherche. Encore. Et il trouve.

 

Pendant longtemps, nous nous sommes interrogée sur l'origine du nom roupettes. C'est un nom certes amusant, mais il a nécessairement une base qui servit à sa formation, comme tout nom ayant une finale en -ette. Nous nous sommes longtemps interrogée, puis nous avons trouvé. C'est donc l'histoire de cette découverte que nous allons présenter.

 

Le français est une langue latine, mais elle est, comme l'a fait remarquer Henriette Walter[1] avec justesse, la plus germanique des langues latines. Les ancêtres de Clovis apportèrent leur langue en Gaule, et nombreux furent leurs mots qui se mêlèrent au français alors en gestation. Ce peuple de valeureux guerriers avait un nom pour désigner le "butin" qu'ils accumulaient après leurs conquêtes ; il s'agit de la forme *rauba, reconstruite mais non attestée. Adapté à la phonétique française de cette époque, *rauba devint robe ; ainsi, en ancien français, robe eut d'abord le sens de "butin". Puis, comme les étoffes étaient des marchandises des plus précieuses, robe en vint à signifier aussi "vêtement", ce qui signifie que les tissus, fort prisés, étaient des pièces de choix dans tout butin de guerre. Ensuite, au fil des années, le sens de robe évolua, pour prendre finalement la signification de "vêtement féminin d'un seul tenant".

 

Ce nom *rauba avait lui-même un étymon ; il s'agit du verbe germanique *raubôn qui signifiait "piller, voler". Il est attesté en français vers l'an 1130 avec la forme rober et le sens identique de "piller". Ensuite, il se vit adjoindre le préfixe d'origine latine dé- et devint ainsi dérober, présent dans un texte de 1160 avec le sens de "piller". Ultérieurement, le sens de dérober s'affaiblit, et le verbe signifia simplement "voler". Nous constatons donc que robe et dérober ont la même origine. Vous étiez prévenus : la recherche étymologique réserve de belles surprises.

 

Et ces surprises semblent sans fin. En effet, les peuples germaniques ne s'arrêtèrent pas à la seule Gaule. Si les Francs s'établirent sur le territoire de ce qui deviendra ultérieurement la France, les Ostrogoths poursuivirent leur route vers l'est de notre territoire, tandis que les Wisigoths se dirigèrent tout droit vers le sud et s'implantèrent de part et d'autre des Pyrénées. Autrement dit, dans la partie nord des territoires qui constitueront plus tard l'Espagne. Et c'est ainsi que l'on a, en ancien espagnol, le nom ropa qui signifie "hardes, vêtements usagés". On notera au passage que la robe française avait une parente pauvre en Espagne … Cette ropa eut ensuite un diminutif, le nom ropilla, qui conserva le sens de "vêtements usagés". La ropilla aurait pu avoir une vie tranquille en Espagne, mais rappelons-nous que le Moyen Âge fut continûment agité de guerres incessantes. On bataillait ferme, mais on parlait, aussi, et on échangeait donc des mots. Ropilla fut donc adopté par les Français sous la forme roupille ; ce mot ne parvint pas jusqu'au français général mais resta dans les dialectes où il prit le sens de "guenille", "vêtement ample", très proche de celui de son père espagnol, "vêtements usagés".

 

Roupille eut toutefois sa descendance. Il produisit le verbe roupiller "dormir", attesté en 1597. L'explication sémantique est simple : pour dormir, on s'enroulait dans cette sorte de grand manteau qu'était une roupille. Le verbe roupiller resta confiné pendant plusieurs siècles dans l'univers du parler régional ou argotique ; il est certes mentionné dans les grands dictionnaires d'argot tout au long du XIXe siècle, mais il se répandit dans le parler général seulement après la Première Guerre mondiale.[2] C'est un verbe très familier, mais il n'est toutefois pas connoté péjorativement.

 

Le second descendant de roupille appartient, lui, à un niveau de langue clairement populaire, si ce n'est plus. Il s'agit du nom roupettes "testicules", attesté en 1779. Cette dérivation morphosémantique plutôt étonnante s'explique ainsi : on a estimé que la chose ainsi nommée a parfois l'aspect d'une "guenille" qui est, rappelons-le,  un vêtement fripé, froissé … Étonnant, et amusant, mais roupettes est bel et bien un dérivé de roupille. Quand on vous disait que les études lexicologiques et étymologiques réservent de belles surprises …

 

Au demeurant, cette famille montre les chemins de traverse sémantiques que peuvent prendre certains mots en voyageant d'une langue à l'autre, dans l'espace et dans le temps. Qui aurait jamais pensé que robe et roupettes avaient un ancêtre commun ? Au risque de nous répéter, la recherche étymologique est source de grandes joies et de plaisirs lexicaux infinis.

 

 

[1] Henriette Walter, linguiste éminente, est connue du grand public pour avoir écrit plusieurs ouvrages de – très bonne – vulgarisation linguistique ; citons, entre autres : Le français d'ici, de là, de là-bas ; Le français dans tous les sens ; L'aventure des langues en Occident ; L'aventure des mots français venus d'ailleurs.

[2] La Première Guerre mondiale a fait se rencontrer des soldats venant de toute la France qui ont diffusé leurs particularismes lexicaux auprès de leurs camarades. Albert Dauzat l'a magistralement démontré, lexique à l'appui, dans son ouvrage intitulé L'Argot de la guerre.

 

 

dérober.jpg

Cet article est extrait de l'ouvrage suivant, volume 2 des Familles surprises :

 

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11/01/2014
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Pourri

pourri, puer, punaise, putain, pute

 

"– Putain, ça pue !

Punaise, oui, ça a toujours été pourri, chez cette pute".

 

 

       Tout arrive … même une phrase qui a sûrement été déjà prononcée des centaines, voire des milliers de fois, à tout le moins la première partie du dialogue ci-dessus. On peut parier que l'écrasante majorité de ceux qui l'ont prononcée ignoraient qu'ils unissaient, en une phrase aussi brève, deux mots issus d'un étymon commun.

       Cette famille est intéressante à étudier car elle rassemble des mots qui, hormis leur initiale, n'ont apparemment rien en commun d'un point de vue formel : pourrir, puer, putain. En outre, cela nous donne l'occasion de faire un petit peu de grammaire historique, étape nécessaire pour comprendre comment la langue a pu aller de pūtere "puer" à putain "femme de mauvaise vie".

       Le latin était une langue à déclinaisons, qui en comprenait cinq.[1] Au fil des siècles, le latin parlé en Gaule se modifia, le système des déclinaisons s'affaiblit et passa de cinq à deux cas de déclinaisons en ancien français : le nominatif latin devenu cas-sujet (la forme des mots quand ceux-ci sont sujets) et les quatre autres cas latins confondus en un seul cas, le cas-régime (les COD, les COI, les compléments de nom ou génitifs et les compléments prépositionnels). De ce fait, les noms avaient deux formes en ancien français, selon qu'ils étaient sujets ou compléments. Par exemple, le nom au cas-sujet compain (à l'origine du contemporain copain) avait compagnon pour cas-régime.[2] C'est ce système de formes doubles, cas-sujet et cas-régime, que l'on retrouve dans la famille que nous examinons ici.

       L'ancêtre de cette famille, donc, est un verbe du latin classique, pūtere "être pourri", "sentir très mauvais". En latin populaire, c'est-à-dire dans le latin parlé en Gaule, cette forme pūtere devint *pūtire, forme non attestée à l'écrit comme l'indique l'astérisque mais que l'on reconstitue d'après son descendant en ancien français, le verbe puir "sentir très mauvais", attesté en 1176. On postule que, sous l'influence d'autres verbes à finale en -uer, puir prit la forme puer, attestée au XIIIe siècle.[3]

       Pūtere eut un autre descendant, en latin classique cette fois, l'adjectif verbal pūtidus "puant". En ancien français, pūtidus donna l'adjectif put qui avait deux sens : "puant", signification conforme à son étymon, et "mauvais, sale, méchant". Cet adjectif d'ancien français eut naturellement une forme féminine, pute, qui signifiait "puante". Puis cet adjectif se substantiva, comme le montre une attestation datée d'environ 1200. Ce nom pute prit alors le sens de "prostituée", reflétant les connotations négatives de l'adjectif masculin put "puant" et "mauvais, sale, méchant". Ce qui en dit long sur l'image des prostituées …

       De façon régulière, comme nous l'avons dit en introduction, ce nom pute au cas-sujet avait son correspondant au cas-régime ; il s'agit de la forme putain, attestée à l'écrit en 1121. Ce nom avait le sens de "femme de mauvaise vie". Comme nous l'avons déjà vu plusieurs fois dans cet ouvrage, le hiatus chronologique n'est pas significatif ; putain est indubitablement le cas-régime de pute. Il est toutefois intéressant de noter le fait suivant : généralement, par intuition, on pense que pute est une abréviation de putain, et donc que putain est le premier des deux noms. Il n'en est rien ; il s'agit de deux formes différenciées d'un même nom, nécessairement apparues ensemble, cas-sujet pour pute, cas-régime pour putain.

       Le latin classique pūtere eut plusieurs autres dérivés, notamment en latin. Nous citerons ici un seul de ces dérivés, qui intéresse notre propos. Pūtere fournit en effet, en latin classique, le verbe putrescere "se décomposer", qui devint * putrīre en latin populaire, lequel devint à son tour pourrir en ancien français, attesté vers l'an 1050. Pourrir n'est pas un mot familier ou populaire, mais il nous a semblé intéressant de le citer ici.

       Enfin, putere s'unit à un dérivé de nasus "nez" pour fournir l'adjectif *putinasius "qui sent mauvais". Cet adjectif devint ensuite l'adjectif d'ancien français punais "puant", attesté vers 1160. Si ce mot a disparu du français, sa forme féminine a bien subsisté, puisqu'il s'agit du nom punaise, enregistré en 1256 pour désigner l'insecte désagréable que l'on connaît. Bien plus tard, en 1848, par métaphore et ressemblance de forme, punaise nomma le clou léger de petites dimensions qui nous est familier. Enfin, on enregistre en 1947 l'exclamation punaise ! que l'on connaît également. On peut valablement penser que cette exclamation est un euphémisme pour putain !, tout comme mercredi supplée merde lorsque l'on veut éviter de prononcer des mots trop forts.

       En conclusion de cette étude, on peut dire qu'un verbe du latin classique a donné des mots dont les niveaux de langue sont très, très différents, ce qui est toujours très étonnant.

 

 



[1] On doit ajouter à cela une sixième déclinaison, le vocatif, mais celui-ci n'est généralement pas compté car le nombre de ses formes est extrêmement restreint. Le vocatif était le cas de déclinaison employé lorsqu'on interpellait quelqu'un par son nom.

[2] D'autres paires de noms issus des cas-sujets et cas-régimes de l'ancien français sont parvenues jusqu'à nous, comme par exemple pâtre - pasteur.

[3] Cette transformation de puir vers puer s'inscrit dans un vaste mouvement qui fit que les verbes du troisième groupe furent, en fonction des termes disponibles, remplacés par des verbes du premier groupe ou modifiés (comme ce fut le cas pour puir) en verbes du premier groupe. Quelques exemples : choir remplacé par tomber, occire par tuer, etc. La raison de ces mutations en est bien évidemment la facilité avec laquelle on conjugue les verbes du premier groupe, contrairement aux verbes du troisième groupe, groupe des irrégularités par excellence.

 


22/01/2014
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