Site de Françoise Nore

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Le parler du Sud-Est - wai


Le français de Marseille et alentours - Numéro 2 - Waï

"Il m'a encore foutu le waï dans mes affaires !".

 

 

Être linguiste, déjà, c'est quelque chose ; c'est vivre dans une dimension que les gens normaux ne peuvent comprendre, une sorte de monde parallèle dont les habitants emploient des termes incompréhensibles du commun des mortels. Pour vous donner un seul exemple, on ne parle pas de "famille de mots" chez les linguistes – ce serait bien trop simple –, mais de "paradigme dérivationnel". Cela donne une idée de la vie du linguiste, et ce n'est pas rien. Mais quand on se spécialise et qu'on devient lexicologue tendance étymologiste, alors, là … C'est comme entrer dans les ordres : on renonce aux plaisirs de ce monde pour se consacrer à la recherche du Graal, c'est-à-dire de l'origine de tel ou tel mot. On abandonne tous ses biens terrestres (sauf ses dictionnaires …), on donne tout à l'étymologie.

 

Bon, j'exagère certes un peu, mais tout de même. Ce nom, waï, ultra utilisé à Marseille et dans toute la région, qu'est-il ? Et, tout d'abord, comment s'écrit-il ? Eh bien … On ne sait pas exactement. Certains l'écrivent waï, d'autres oaï. On est sûr en revanche de sa prononciation, exactement similaire à celle de l'anglais why (en langage lexico : il en possède les mêmes phonèmes, donc les mêmes traits articulatoires). Et que signifie-t-il ? Eh bien, le waï, c'est, tout simplement, un "grand désordre", que l'on traduirait plus justement par "bordel". D'accord ; mais son origine ? Pas évident. Et c'est à ce point de l'enquête qu'il nous a fallu nous retirer du monde pour pouvoir consacrer tout notre temps à la recherche de l'étymologie de ce waï. Ce ne fut pas simple. Ou : "Comment un mot du langage marseillais familier peut plonger en de terribles affres". Et en effet : comment trouver l'étymologie d'un mot qui ressemble plus à une onomatopée qu'à un "vrai" mot ?

 

Donc : des heures et des jours de recherche (d'où le renoncement aux plaisirs évoqué ci-dessus), du grattage de tête à n'en plus finir, des grimoires, encore et encore, feuilletés, fiévreusement compulsés. Et, enfin, fiat lux (non, ce n'est pas une voiture italienne), la lumière fut.

 

Pour faire court : afin de trouver l'étymologie d'un mot, on analyse sa forme et son sens, sinon son champ sémantique. Le waï comporte une connotation négative. On va donc, dans les langues indoeuropéennes, chercher des mots qui présentent une forme proche de la sienne et font partie d'un champ sémantique voisin. Eurêka, on trouve : l'allemand Weh "douleur, malheur", le russe увы "hélas", le latin vae "malheur, malédiction" (d'où la formule célèbre vae victis "malheur aux vaincus") entrent dans ce schéma morphosémantique. Encouragés par cette découverte, on continue de tourner les pages des grimoires et l'on découvre que waï provient d'un mot du dialecte napolitain – donc italien, donc issu du latin –, le mot guaï, qui signifie "catastrophe". La boucle est bouclée. Pour faire encore plus court, tous ces mots, l'allemand, le russe, le latin, ont une racine commune en indoeuropéen, mais je vous épargne les détails, cela prendrait plusieurs pages d'explications (et vous finiriez par me jeter des pierres).

 

Rappelez-vous le numéro un de cette série sur le parler marseillais ; nous y avions fait la connaissance de l'habitant du Nord qui se trouve confronté au langage du Sud-Est. Donc, dorénavant, quand cet Eskimo qui vit au nord de Valence entendra le mot waï, il pourra lâcher, d'un ton suffisant : "Pfff ! Nous, dans nos contrées septentrionales, nous connaissons l'origine de ce vocable". Il pourra ensuite ajouter que, contrairement aux apparences, si en effet la forme waï est récente (à l'échelle du langage, s'entend), elle n'est pas une onomatopée mais bel et bien un nom qui puise ses racines dans une histoire vieille de plusieurs millénaires puisque, l'indoeuropéen, ce n'est pas bien jeune.

 

Donc, en conclusion, la prochaine fois qu"on entendra au Vélodrome : "l'attaque adverse, elle fout le waï dans notre défense ", on aura une pensée pour nos très lointains ancêtres indoeuropéens qui n'auraient jamais imaginé que leur parler subsistât jusqu'à être employé avec passion autour d'un rectangle vert, par exemple … Et pourtant …

 

Si jamais vous en aviez douté, vous comprenez maintenant pourquoi c'est passionnant, l'étude des mots ?

 

 

P.S. Je pense que tout le monde comprend ce qu'est ce Vélodrome qui vient d'être évoqué, n'est-ce pas ? Même les Eskimos ???


18/10/2013
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