Site de Françoise Nore

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Le français de Marseille et alentours - Numéro 3 - Blaguer, charrettes

"Au marché, j'ai blagué avec des charrettes".

 

Il nous faut tout d'abord rassurer l'Inuit du nord de Valence (voir les articles précédents) qui lirait cette phrase et se demanderait si, dans le Sud-Est, on a décidé de sombrer définitivement dans la folie : "Échanger des plaisanteries avec des chariots …", soupirerait-il en levant les yeux, comme s'il prenait le ciel à témoin d'une attitude aussi démente. Et, pourtant, Monsieur du Nord, il n'en est rien. Une telle phrase est non seulement possible, mais, de plus, elle n'est pas l'expression d'une quelconque aliénation. Dans le Sud-Est, on peut tout à fait blaguer avec des charrettes sans être mûr pour le cabanon (l'asile psychiatrique, dans le parler local). Explications.

 

Blaguer signifie bien "échanger des plaisanteries" en français standard, mais, sur les rives de la Méditerranée, ce verbe a le sens de "discuter de choses et d'autres", sans connotation ludique particulière. "On ne peut pas le deviner", bougonne alors l'homme venu du Septentrion, qui ajoute : "Bon, je veux bien admettre blaguer, mais comment pouvez-vous expliquer ce nom de charrettes ? Bizarre, non ?".

 

Pas du tout, rétorquera-t-on à notre hôte boréal. Et c'est là que l'histoire devient passionnante.

 

Une charrette est une personne, homme ou femme, qui parle, et, plus précisément, qui aime discuter, papoter, de tout et de rien – qui aime blaguer, en quelque sorte. C'est tout simplement un (e) bavard (e). Il n'y a pas lieu de s'offusquer.

 

Mais d'où vient ce nom de charrette ? Nous y voilà. Charrette est une forme tout à fait française, avec le suffixe diminutif -ette que nous connaissons tous. Et qui dit suffixe dit racine. La racine de cette charrette est le verbe provençal charra "discuter, jaser". Cela ne vous rappelle aucun mot connu ? Aucun ? Cherchez bien. Si, ça y est, nous y voilà. Ce verbe charra est à l'origine du nom charade, le jeu qui consiste à faire deviner un mot à partir de la définition d'un homonyme de chacune des syllabes qui le composent.

 

"Me voilà en terrain connu, loin de tous ces particularismes régionaux si mystérieux", se dit alors notre visiteur fraîchement débarqué sur le quai de la gare Saint-Charles. Certes, mais ce n'est pas fini ; d'autres belles découvertes attendent cet estranger.

 

Le verbe provençal charra est d'origine latine, comme une grande partie du vocabulaire de l'ancien provençal. Et l'étymon latin a également essaimé dans ses autres langues filles, notamment en espagnol. Bien évidemment, direz-vous ; mais encore ? C'est très simple : il existe en espagnol un verbe chacharear qui signifie "bavarder" et qui a donné le nom chachara "bavardage", lui-même à l'origine, dans l'argot pied-noir d'Afrique du Nord, du nom … tchatche. Ah. Là, nous sommes en terrain très, très connu. De nos jours, tout un chacun sait ce qu'est la tchatche, à la fois "conversation à bâtons rompus" et "volubilité'. Ainsi, la charrette, la charade et la tchatche appartiennent-ils tous à une seule et même famille. C'est très beau, l'étymologie.

 

On comprend alors mieux pourquoi, dans les départements numéros 13, 83 et alentours, à l'heure du flai (ou du jaune – c'est un synonyme), on peut dire : "J'ai croisé des charrettes en pagaille et on a blagué" sans que quiconque ne crie à l'obscurantisme linguistique, au langage codé.

 

"Mais c'est quoi, ce flaï ?", demande alors notre visiteur, excédé par tant de nouveaux vocables. Chut … Ce sera l'objet d'une autre tchatche ici-même !

 

 



20/10/2013
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