Site de Françoise Nore

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Les Feux follets : incipit

 

     Il neigeait sur l'Oblomovskaïa, les flocons transformaient les halos des réverbères en tremblements de filaments lumineux, les lourds poteaux de fonte perdaient de leur fierté rigide, ils semblaient vaciller et menacer l'immobilité des fenêtres opposées derrière lesquelles on devinait parfois, à travers le rideau des billes de cristal, une silhouette au mouvement hésitant déformé par la chute continue. Mais les lampadaires résistaient à la tempête et continuaient d'éclairer la rue, le trottoir, les habitations, même le ciel noir ; ils perçaient l'intimité la plus reculée, jusqu'à celle de la femme dont le regard abandonna la fenêtre et se mit à flotter dans la chambre, comme si le souffle de la neige et le mouvement des lumières de la ville la contraignaient de s'abriter.

     Svetlana Zyrianova posa le livre qu'elle tenait toujours en main, s'allongea sur le lit. Ici, on était bien, on ne distinguait plus les passants, ni les voitures, mais on pouvait scruter les intérieurs cotonneux des appartements de l'autre côté de la rue, on guettait ce qui se matérialisait parfois lorsque, dans une pièce obscure, une ombre apparaissait à la faveur d'une lueur, on pouvait observer un lent déshabillage qui se croyait invisible, et on imaginait alors que ce corps était tout proche, qu'il prenait conscience qu'on l'observait et qu'il demandait qu'on lui rendît sa pudeur, ce qu'on lui refuserait ; bien au contraire, on le conduirait à la fenêtre, et, dans la clarté lunaire décuplée par la blancheur de la neige, on le contraindrait à s'exposer, pour l'habituer aux regards, afin de mieux l'adorer ensuite.

     N'aie pas peur ; tu verras, tout va bien se passer.

     Svetlana Zyrianova eut un léger sourire. Ce corps – un corps féminin, par exemple – chercherait un abri dans la chambre, mais en vain. Ses mains tenteraient d'en dérober la nudité aux pupilles brûlantes qui l'inspecteraient, mais on se lèverait, on viendrait à ce corps, on lui démontrerait que toute résistance serait vouée à l'échec, puis on le caresserait, pour l'apprivoiser – pour le dompter.

      Laisse-toi faire ; c'est bien ce que tu voulais, n'est-ce pas ?

     Et le corps, ce corps qui, avant, avant, il y a longtemps, déjà – presque un an, une éternité –, ce corps, qui hésitait sur le seuil de l'offrande de soi, était maintenant dans cette chambre, car il l'avait voulu, mais il doutait encore, il voulait entendre l'extérieur et répondre à ses appels ; pourtant il avait déjà décidé de rester, et on l'avait déshabillé – il avait laissé toutes ces mains inconnues le frôler, tous ces regards nouveaux le balayer, il n'avait pu résister – l'eût-il seulement voulu ; il avait ondulé, yeux clos de confusion, puis s'était laissé vêtir, mais si peu – on l'avait seulement couvert d'une vapeur de tissu. Et ce corps n'avait soufflé protestation, son mutisme avait été acceptation – il avait obtenu ce qu'il était venu chercher ici, dans cette maison d'apparence close mais si accueillante par nature, par essence.

 

 



04/11/2013
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