Site de Françoise Nore

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Les Pardonnés : extrait n°2

 

 

          Pourtant, il y avait des survivants, en ce lieu, un père, une mère, et un frère aîné – plus âgé que l'enfant mort, mais si peu, et de toute façon trop jeune pour comprendre l'irrémédiable, un petit frère aîné qui voulait être vivant, parler, rire, crier, courir, jouer – tout cela lui était tacitement interdit par un père au mutisme désormais perpétuel, une mère aux yeux continûment rouges, jour après jour, nuit après nuit. La maison sur la colline Lichtenweg s'effritait dans le silence et l'humidité, on eût pu voir chaque brique se fissurer, car tout s'effondrait, des lézardes couraient le long des murs tremblants, et, un jour, la maison s'écroulerait, faute de consolidations. La visite hebdomadaire au cimetière était devenue l'unique ciment de cette famille, on s'y rendait dimanche après dimanche et on en revenait avec le bouquet fané de la semaine précédente, quelques fleurs mourantes inclinées sur leur destin, on plaçait ces tiges dérisoires dans un vase prévu à cet effet – et on se résolvait à se défaire du bouquet défraîchi seulement lorsque l'odeur de pourriture végétale investissait jusqu'au moindre interstice d'air respirable. Alors, on ouvrait la poubelle, on y déposait les fleurs en décomposition, on se recueillait au-dessus des pétales déshydratés, puis on rabattait le couvercle et on lançait un regard vers le bouquet suivant qui, dans la fraîcheur d'une eau sans cesse renouvelée, attendait son tour sur la table où l'on prenait des repas silencieux – et cela serait ainsi de toute éternité.



06/12/2013
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