Site de Françoise Nore

Recensions d'œuvres littéraires

Cette rubrique se propose de présenter des œuvres littéraires françaises ou étrangères d'aujourd'hui ou d'hier, voire d'avant-hier, que nous avons particulièrement appréciées. Nous traiterons d'ouvrages célèbres ou connus d'un public  plus restreint, mais tous les écrits que nous aurons choisis ont pour points communs leur importance dans le patrimoine littéraire universel et l'intérêt qu'ils ont suscité chez les amoureux des Lettres.


Michel Butor, La Modification

Publiée en 1957 par Michel Butor, La Modification illustre le style littéraire auquel l'universitaire Bernard Dort donna en 1953 le nom de nouveau roman. Certains critiques ont qualifié ce genre de difficile d'accès car il brise les codes de la fiction classique : les personnages n'ont plus leur primauté traditionnelle, la description d'un objet du quotidien peut couvrir plusieurs pages, la trame chronologique habituelle n'est que rarement respectée, etc. En un mot, le nouveau roman est à la littérature ce que l'art abstrait est à la peinture, c'est-à-dire un descendant rebelle.

 

Toutefois, en dépit de toutes ces réserves, vous avez décidé de découvrir cet univers. Vous vous installez confortablement dans votre fauteuil préféré et vous commencez la lecture de La Modification. Tandis que vous lisez, l'environnement change derrière votre fenêtre – vous apercevez un passant, puis un véhicule, un massif d'arbres, une bourgade ; vous entendez un ronflement de moteur, un cri, une rumeur de conversation. Mais vous voilà captivé par le récit d'un homme qui, passager d'un train parti au petit matin de Paris pour Rome, consacre les vingt heures du trajet (nous sommes en 1957) à méditer sur ses voyages précédents en Italie, sur les œuvres artistiques qu'il a pu y admirer. Passent aussi devant ses yeux et dans son esprit l'amante qu'il va retrouver en la Ville Éternelle, l'épouse parisienne qu'il a décidé de quitter, les instants de plaisir clandestins vécus en Italie, la routine parisienne qui l'a conduit au désenchantement, la nouvelle existence qu'il se promet de connaître lorsque sa maîtresse se sera installée à Paris. Vous lisez, et vous voilà balancé par ce train qui roule sous un ciel gris et bas, vous voyez défiler les villages, les routes départementales en contrebas de la voie ferrée, les rares automobiles qui traversent des campagnes enserrées dans le froid hivernal, vous regardez tout cela car vous êtes ce voyageur, spectateur de paysages semblant déroulés par une main invisible. Mais le crépuscule se fait, les formes extérieures deviennent confuses, et vient la nuit, vous ne percevez plus que votre reflet dans la vitre du wagon – et peut-être, au-delà, votre propre personne, à condition qu'elle ait quelque épaisseur, sinon quelque dignité, quelque mérite à être vue.

 

Voyage au bout du désenchantement

 

Car La Modification est, s'il fallait en parler d'une façon lapidaire, le récit d'un abandon dont l'idée naît et croît alors que le train se rapproche de sa destination : cet homme ordinaire, qui avait décidé de faire à sa maîtresse la surprise d'une visite inattendue avant la venue de celle-ci à Paris, cet homme décide de ne pas se manifester, de rentrer chez lui et, plus tard, d'écrire un livre sur son histoire. Vous allez peut-être vous étonner de cette conclusion somme toute décevante : cet homme s'est imposé un trajet de presque une journée pour rencontrer celle avec qui il a arpenté Rome, une femme autant éprise d'art que lui, mais il se refuse à vivre avec elle en France ; loin de Rome, la maîtresse n'aurait plus le même attrait. Vous vous dites également, et vous avez raison, que le voyage physique a permis au personnage principal d'accomplir un voyage intérieur afin d'identifier ses véritables désirs.

 

D'un point de vue stylistique, on notera que la forme de cette œuvre est presque unique puisque, dès la toute première phrase et jusqu'à la fin du roman, Michel Butor utilise exclusivement le pronom vous[1], comme nous venons de le faire dans cette chronique – exit le il de la littérature classique ; rappelons nous sommes dans le nouveau roman. Ainsi interpellé, le lecteur est impliqué dans le récit, et l'on ne sait plus s'il existe vraiment un personnage de fiction : à qui exactement le narrateur s'adresse-il à l'aide de ce vous ? Qui est le personnage principal du roman, l'homme qui voyage dans un train de nuit ou le lecteur qui découvre son histoire ? Comme vous n'avez pas de réponses à ces interrogations, vous allez ouvrir cette œuvre magistrale et tout à fait accessible qu'est La Modification. Et vous en donnerez une interprétation qui sera personnelle. Car, dans le nouveau roman, le lecteur est aussi important que la trame narrative. Et cela était en effet nouveau.

 

 

 



[1] Avant Butor, seul Henri Bachelin avait utilisé cette technique, employant exclusivement le pronom tu dans son roman Le Serviteur, paru en 1918. Après M. Butor, quelques autres écrivains ont eu recours à ce procédé en partie ou en totalité, notamment Georges Perec dans Un Homme qui dort (1967) et Italo Calvino dans Si par une nuit d'hiver un voyageur (1979).


22/01/2018
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Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes

Parfois, le cadre géographique d'un roman est de première importance et apparaît comme un personnage à part entière. C'est ce que l'on peut constater à la lecture du Rivage des Syrtes de Julien Gracq[1] et cela pourrait étonner, d'autant plus que l'on ne sait à quoi réfère ce nom de Syrtes. Dans la géographie de l'Antiquité, il exista certes un golfe des Syrtes, composé de deux golfes situés l'un sur la côte libyenne et l'autre sur la côte tunisienne. Mais nous sommes dans le roman de Gracq, où une mer des Syrtes sépare deux pays imaginaires, la cité-État d'Orsenna et le Farghestan, nation énigmatique au sujet de laquelle le lecteur sait fort peu. Ce toponyme d'Orsenna, ainsi que tous les autres noms de lieux présents dans l'œuvre, est une création de l'auteur. Naturellement, on n'invente pas ex nihilo, et il est manifeste que Gracq, pour désigner les lieux de sa fiction, s'est inspiré d'endroits concrets, notamment de villes et de sites italiens.[2]

 

 

La guerre plutôt que l'ennui

 

Ce pays imaginaire d'Orsenna est officiellement en guerre depuis trois cents ans avec le Farghestan, même si, au début du roman, les armes sont silencieuses depuis déjà plusieurs décennies. Pourtant, la vie quotidienne dans la seigneurie d'Orsenna est gangrenée par l'ennui : parvenu au sommet de sa prospérité, cet État opulent ne crée plus, n'innove plus, n'a plus d'idéaux. En outre, on redoute une reprise des hostilités avec le Farghestan, hostilités qui pourraient être déclenchées à tout moment car chacun des deux belligérants guette le moindre faux-pas de l'autre. Cependant, la guerre est taboue, et personne n'évoque jamais l'ennemi pluriséculaire. Ennui, immobilisme et silence, voici Orsenna.

 

C'est alors qu'Aldo, le personnage principal, originaire d'une des plus anciennes familles du pays, est envoyé par le gouvernement dans une forteresse quasi vide, située tout au sud de la cité-État, pour incorporer une équipe de surveillance qui scrute la mer des Syrtes. Les journées se ressemblent, rien ne se produit. Dans cette région aride et dépouillée, le désœuvrement gagne Aldo et, au cours de ses déambulations dans la forteresse, l'homme découvre une salle contenant de nombreuses cartes du Farghestan. Il ressent alors un sentiment mêlé de fascination et d'attrait pour ces terres inconnues. Sa fréquentation de la meilleure société de la province et une histoire d'amour avec une descendante d'une famille aristocratique du pays ne le détournent pas de ses rêves d'action : obsédé par le Farghestan, Aldo va provoquer une reprise des combats entre les deux pays. Chacun sait que la cité-État sera probablement vaincue mais la population d'Orsenna accueille cet événement avec soulagement car elle sort enfin de sa routine – la défaite et la destruction apparaissent en effet préférables à la sclérose et à la décadence.

 

 

Mortelles civilisations …

 

 

Le Rivage des Syrtes peut dérouter : le rythme du roman est lent, presque contemplatif, et le lecteur, plongé hors du temps, a tout loisir de méditer longuement avec Aldo. L'auteur privilégie en effet la description au mouvement, les faits sont plus suggérés que précisés. Mais le lecteur ne saurait s'ennuyer à la lecture de cette œuvre qui décrit magistralement une atmosphère quasi irréelle – Julien Gracq, d'ailleurs, avait lui-même qualifié son roman de "rêve éveillé". On chemine ainsi aux côtés d'Aldo dans ses promenades, on découvre avec lui les charmes cachés du Farghestan observé de loin et, tout comme lui, on ressent une certaine hâte à l'idée de faire connaissance avec ce pays inconnu, nimbé de l'auréole de l'interdit.[3] Mais cette sensation de langueur est aussi conductrice d'une certaine excitation ; chacun semble attendre, sinon espérer, l'inévitable guerre contre l'ennemi. Il s'établit alors une sorte de suspense : quand les hostilités seront-elles déclenchées ? Comment ?

 

Naturellement, on ne peut s'empêcher de penser au Désert des Tartares de Dino Buzzati, paru en 1940, ou à Héliopolis d'Ernst Jünger, publié en 1949, soit seulement deux ans avant Le Rivage des Syrtes, autres œuvres romanesques dans lesquelles le personnage principal attend et espère un destin qui le transformera et qui modifiera également son pays. Certains commentateurs littéraires jugent cette comparaison abusive ; le lecteur sera seul juge. Toutefois, on ne peut être indifférent à ce récit d'une catastrophe à la fois redoutée et souhaitée – tout, plutôt que l'immobilisme de la routine. Et on ne peut non plus faire l'économie d'une interrogation sur la durée des civilisations.

 


[1] Pour ce roman paru en 1951, Julien Gracq reçut le prix Goncourt mais le refusa car il s'élevait contre le mercantilisme du monde de l'édition.

 

[2] La description de plusieurs lieux fait naturellement penser à la République de Venise. En ce qui concerne le nom du Farghestan et des sites et villes de ce pays, l'auteur s'est clairement inspiré de toponymes du Moyen-Orient.

 

[3] L'une des descriptions littéraires les plus achevées est celle où, de nuit, Aldo observe le volcan Tängri et les lumières des habitations alentour. Le Farghestan y apparaît alors dans toute sa mystérieuse majesté.


07/01/2018
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