Linguistique française

Bacon, budget, jean

– J'ai explosé mon budget, je me suis acheté un jean terrible !

– Moi, j'ai juste acheté du bacon.

 

 

A l'instar de ce que nous avons fait dans les autres articles de cette rubrique, nous présentons ici d'autres mots anglais d'origine française. Même s'il est assez courant de savoir que budget est d'origine française, rares sont ceux des locuteurs francophones qui savent ou imaginent qu'il en va de même pour bacon et pour jean ; il est en effet difficile de concevoir que ce vêtement emblématique de la culture américaine porte un nom français. Pourtant, c'est ainsi.

 

 

Le bacon peut-il entrer dans le budget ?

 

Il existait en ancien français un nom bouge qui signifiait "sac". Ce nom produisit au XIIe siècle le dérivé bougette qui, en toute logique, avait le sens de "petit sac", plus précisément de "petit sac de cuir". Ce mot dut plaire à nos amis anglais, puisqu'ils nous l'empruntèrent ; adapté à la phonologie et à la graphie anglaises, bougette devint budget et est attesté sous cette forme en 1432 avec ce même sens de "petit sac de cuir". Ensuite, le "petit sac" prit par métonymie les significations financières que nous lui connaissons, et c'est avec ces nouveaux sens qu'il revint en France en 1764. On notera avec malice que les Français avaient oublié qu'il s'agissait d'un mot à l'origine bien française et se mirent à tonner contre ce que l'on considérait comme un anglicisme.

 

La filiation entre bougette et budget n'est pas un cas unique d'échange lexical entre les deux langues. Au Moyen Âge, à une époque très ancienne – nous en avons pour preuve un texte datant d'environ 1100 –, on utilisait en France un nom particulier pour désigner certaines pièces de lard, le nom bacon. Ce très vieux mot français est, pour être précis, un mot d'origine germanique puisqu'il arriva sur notre territoire avec les Francs, ce qui ne le rajeunit pas. À l'instar de bougette, bacon séduisit outre-Manche où il est attesté pour la première fois vers 1330 ; son succès ne s'y démentit jamais, tandis que les Français l'utilisaient de moins en moins ; au début du XVIIe siècle, ils le considéraient comme désuet. Aussi, lorsque bacon traversa de nouveau le Channel en 1899 pour revenir chez nous avec le sens que nous lui connaissons toujours de "lard maigre fumé", il fut considéré comme un mot anglais. Ce qu'il n'est pas : bacon est un mot français qui a beaucoup voyagé et qui, un beau jour, retourna dans son pays – presque – natal.

 

 

Du vêtement le plus vendu au monde

 

Il existait en ancien français un nom qui désignait une étoffe faite de fil, le nom fustaine, attesté au XIIe siècle. À la même époque, la ville de Gênes était réputée pour sa toile de coton et de lin. Le nom français de Gênes était Jannes, ou Gennes, ou Jennes, ou encore Jene – rappelons-nous que les graphies médiévales étaient des plus instables. Cette toile de coton s'appelait ainsi fustaine de Jannes (ou de Gennes). Les Anglais, qui importaient ce tissu, en adaptèrent le nom français à leur langue, qui devint phonétiquement et graphiquement jean fustian. Plus tard, le nom fustian disparut, le nom jean s'employa seul et eut la fortune que nous lui connaissons. On le voit donc, jean est d'origine française. Bien sûr, il s'agit du nom d'une ville italienne, la ville de Gênes en l'occurrence, mais c'est le nom français de Gênes, et non son nom italien ou anglais, qui a donné jean.

 

Ajoutons que l'adjectif blue, présent dans le nom composé blue-jeans, provient de l'ancien français blo, blou "bleu", qui vient lui-même de l'ancien bas francique *blao "bleu".  En outre, denim est la forme contractée du syntagme de Nïmes, car c'est dans l'actuelle préfecture du Gard que l'on fabriquait ce type de tissu. Un blue-jean ou un denim, c'est donc du français.

 

En conclusion de ce qui précède, nous pourrions recommander au lecteur de prendre tous les renseignements possibles avant de fustiger tel ou tel mot et de le déclarer totalement étranger à notre langue. L'étymologie enseigne la mesure et la circonspection. Bien sûr, il n'est pas question d'accepter tous les mots étrangers, surtout quand ils nomment des choses qui possèdent déjà un mot en français ; par exemple, on oubliera le contemporain spot pour lui préférer endroit ou lieu. En outre, soyons beaux joueurs : n'oublions pas qu'environ la moitié du vocabulaire anglais, si ce n'est davantage, est d'origine française ou d'origine latine par l'intermédiaire du français, alors que les emprunts que nous avons fait à l'anglais représentent au maximum cinq pour cent de notre lexique. Nous serons donc fair play, car l'étymologie est très instructive et réserve parfois de remarquables surprises.

 



10/11/2013
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