Linguistique française

Mieux vaut bienvenir que forfaire

–  Ce tissu est très seyant, tu seras le bienvenu.

–  Oui, sauf que j'ai commis un forfait.

 

 

Les langues évoluent constamment. Certes, ce mouvement ne se fait jamais dans la rapidité ; c'est le recul qui permet de constater le changement de physionomie d'une langue. Certains mots disparaissent, sans laisser de descendance lexicale. D'autres, en revanche, se perpétuent dans des dérivés. C'est ainsi que nous disposons aujourd'hui de noms et d'adjectifs dont les ancêtres ont disparu de l'usage mais qui, contrairement à ces derniers, sont tout à fait vivants. C'est notamment le cas pour les mots écrits en rouge dans le dialogue qui ouvre cet article : tous proviennent de verbes aujourd'hui oubliés mais bien présents dans notre langue il y a plusieurs siècles.

 

 

Des verbes de vieil françois

 

Il exista ainsi, en ancien français, un verbe tistre "tisser", attesté vers 1160. Comme sa conjugaison était relativement malaisée, à l'image de nombreux autres verbes du troisième groupe, tistre céda la place à son équivalent sémantique tissir, attesté vers 1200, un verbe du deuxième groupe, donc facile à conjuguer. Toutefois, tissir a dû être lui aussi ressenti comme étant d'une manipulation délicate, et il prit finalement la forme tisser, verbe du premier groupe attesté vers 1360. Mais, tandis que l'ancêtre tistre était remplacé par tissir puis par tisser, son participe passé tissu continuait d'exister : cette robe a été tissue en Flandre. Enfin, tissu devint un nom, attesté comme tel vers 1200.

 

L'histoire de seyant est un peu plus complexe. Au départ existait un verbe seoir, aujourd'hui disparu. À la fin du Xe siècle, ce verbe signifiait "être assis". Puis, par glissement métaphorique, seoir prit le sens de "convenir", sens avec lequel il est attesté vers 1150 : ce qui est assis est stable et peut donc convenir. Pour cette double raison sémantique, le participe présent de seoir devint le nom familier séant "postérieur, fessier" ainsi que l'adjectif verbal séant "convenable", ce dernier prenant ultérieurement la forme seyant. On notera que seoir a également fourni sis "situé", toujours vivant mais plutôt cantonné de nos jours dans le vocabulaire administratif.

 

Bienvenu, quant à lui, est le participe passé du verbe bienvenir "accueillir favorablement", verbe ancien attesté pour la première fois vers 1170. Ses dernières formes conjuguées remontent au XVIe siècle, puis il disparut. Son infinitif fut certes quelque peu utilisé de nouveau au XIXe siècle, mais uniquement dans la littérature. Bienvenir a donc donné bienvenu mais aussi, évidemment, le nom bienvenue, qui est tout simplement la forme féminine de ce dernier.

 

Enfin, forfait au sens de "crime" est le participe passé substantivé du verbe forfaire "commettre une faute grave", verbe aujourd'hui disparu mais très ancien car il est attesté dès la fin du Xe siècle.(1) On peut encore rencontrer forfaire ça et là, mais uniquement dans des textes littéraires ; tout comme bienvenir et seoir, forfaire est sorti de l'usage commun.

 

 

Pourquoi certains verbes disparaissent

 

On peut s'interroger sur la raison de la disparition des verbes à l'origine de ces formes qui, elles, ont bien survécu et sont restées vivaces. Si on peut postuler que la conjugaison non intuitive de tistre (je tis, tu tis, il tist, nous teissons, vous teissez, ils tissent) a eu raison de ce verbe, ce n'est pas le cas de bienvenir, formé sur venir, ni de forfaire, dérivé de faire, ni encore de seoir, de même origine que s'asseoir : bienvenir, forfaire et seoir n'auraient pas dû poser de problèmes de conjugaison dans la mesure où venir, faire et s'asseoir étaient déjà usuels à date ancienne.

 

Mais le mouvement général du français va vers une prépondérance du premier groupe lorsqu'il s'agit de créer de nouveaux verbes. On ne crée pas de verbes du troisième groupe car on serait tout à fait incapables de leur donner spontanément une forme : nos verbes du troisième groupe sont tous hérités du latin ; ils sont soit le fruit d'emprunts à cette langue, soit l'aboutissement d'une évolution naturelle, à partir du latin parlé dans la Gaule de nos ancêtres. Il arrive que l'on crée des verbes du deuxième groupe lorsqu'il s'agit d'indiquer un changement d'état, ce qui est la caractéristique principale des verbes du deuxième groupe : blanchir, par exemple, indique un changement de couleur. Mais lorsque le français a besoin de verbes nouveaux pour ses besoins lexicaux, ce sont des verbes du premier groupe que l'on crée, hormis quelques rares exceptions, comme alunir, attesté pour la première fois en 1921, qui appartient au deuxième groupe. S'agit-il là, avec cette prépondérance du premier groupe, d'une simplification ou d'un appauvrissement de la langue, la question reste ouverte.

 

 

 

(1) On ne confondra pas forfait "crime" avec forfait "tarif déterminé pour un ensemble de prestations" non plus qu'avec la troisième forme forfait "non participation à une compétition sportive".

 

 

 



26/12/2013
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