Françoise NORE

... et les hôtes sont à l'hospice.

De multiples mots latins ont eu une descendance importante en français, un seul mot étant à l'origine de plusieurs autres unités lexicales. Cela est fréquent, mais il est moins courant qu'un même terme produise des mots dont les sens, s'ils ne sont pas totalement antinomiques, sont très étonnants et inattendus. Cela est le cas pour la famille de mots examinée ici.

 

 

Le latin connut le nom hostis, qui signifiait "hôte", mais aussi "étranger". Hostis se spécialisa ensuite avec le sens d'"ennemi public", puis il donna l'adjectif hostilis "hostile", que le français emprunta sous la forme hostile, attestée pour la première fois avant 1525.

 

Mais l'histoire de hostis ne s'arrête pas à hostilis. Hostis s'unit à la racine de potis "maître (de), puissant" et donna le nom hospes, -itis, qui signifiait "hôte" et, plus précisément, à la fois "celui qui reçoit" et "celui qui est reçu". Et ce nom hospes fut extrêmement fécond.

 

Toujours en latin, hospes produisit, entre autres dérivés, le nom hospitium, qui désignait l'hospitalité mais aussi le lieu où celle-ci s'exerce, c'est-à-dire le gîte. Hospitium passa en français et on trouve, dans un texte de 1294, la forme hospise avec ce même sens de "gîte". Toutefois, cette forme était un hapax, c'est-à-dire une occurrence unique d'un mot, et ce nom ne deviendra usuel que bien plus tard, puisque c'est en 1690 que l'on rencontre la forme hospice, avec la signification de "petit couvent bâti dans une ville pour y héberger les religieux de passage", dans le dictionnaire de Furetière. Et il fallut attendre la seconde partie du XVIIIe siècle, plus particulièrement l'année 1770, pour que hospice soit attesté avec le sens de "établissement où sont reçus les malades, vieillards, incurables et autres déshérités".

 

 

La même chose, un hôpital et un hôtel ?

 

Au début de cet article, nous avons dit que les dérivés d'un même mot pouvaient avoir des sens opposés, voire très surprenants. Cela s'applique aux autres termes issus du latin hospes. Tout d'abord, hospes donna l'adjectif hospitalis dont le sens était, en douterait-on, "hospitalier". Hospitalis était présent dans l'expression domus hospitalis "lieu d'accueil". Entrée sur le territoire de ce qui devenait lentement la France, cette locution se réduisit au seul nom ospital, attesté vers 1170 avec le même sens de "lieu d'accueil". Bien plus tard, en 1671 exactement, on rencontre le nom hôpital avec le sens contemporain de "lieu pour héberger des malades". Il s'agit certes aussi d'un lieu d'accueil, mais on se passerait aisément de cette sorte d'hébergement.

 

Quoi qu'il en soit, hospitalis était aussi présent dans le syntagme [cubiculum] hospitale, que les dictionnaires traduisent par "chambre pour hôte", une sorte de chambre d'hôte avant la lettre. Comme on le voit, la notion d'accueil est toujours présente, et, passée en Gaule, l'expression donna le nom ostel, attesté vers 1050 avec la signification d'"hébergement". Ensuite, ostel signifia plus précisément "auberge", sens attesté dans le premier quart du XIIIe siècle, et c'est ce sens que nous avons gardé pour ce nom, sous la forme hôtel. On voit donc que hospitalis est à l'origine d'hôpital et d'hôtel, ce que l'intuition ne laisse pas spontanément deviner, c'est le moins que l'on puisse dire.

 

 

Que d'hôtels, que d'hôtels

 

Mais ostel développa aussi un autre sens. On notera avec intérêt son attestation, vers 1135, avec le sens de "maison", notamment dans l'expression tenir ostel "avoir maison, mener un certain train de vie". On rencontre ensuite, en 1260, l'expression Ostel Dieu de Paris, qui désigne l'Hôtel-Dieu, l'hôpital parisien bien connu. Au fil des siècles, ostel signifia aussi "cour" (l'ostel le rei "la cour du roi"), puis "palais royal", "maison seigneuriale" et "maison de qualité". Vient de là le syntagme hôtel particulier pour désigner des demeures généralement inaccessibles pour le commun des mortels. Enfin, en 1478, est attestée l'expression ostel commun "maison commune, hôtel de ville", et c'est ainsi qu'apparaît, en 1538, le syntagme hotel de ville, qui est donc la maison de la ville, tout comme naquit bien plus tard, vers la fin du XXe siècle, la locution hôtel de police, tournure amusante car ces hôtels-là disposent de chambres au confort, disons, minimal, lesquelles chambres font rarement l'objet d'une réservation, pour autant que nous le sachions.

 

 

Prendre son hôte en otage, ce n'est pas très joli

 

Le nom latin hospes eut encore d'autres dérivés en français, mais directement et sans passer par une expression, comme ce fut le cas pour hôpital et pour hôtel. Hospes qui, rappelons-le, signifiait "celui qui reçoit" ainsi que "celui qui est reçu", fut adopté en français et prit d'abord la forme oste, attestée au début du XIIe siècle avec le sens de "celui qui héberge". À peu près à cette même période, vers 1150, oste signifie "aubergiste", puis, vers 1164, "celui qui est reçu", avant de prendre la forme contemporaine hôte, laquelle perpétue ce double sens qui peut, parfois, conduire à de redoutables ambiguïtés.

 

Tout cela est somme toute fort logique, mais hospes nous réserve une surprise de taille. Son dérivé oste "celui qui héberge", que nous venons d'examiner, eut pour dérivé le nom ostage "logement", attesté vers 1160. Ostage était présent dans des expressions comme prendre en ostage, qui signifiait "prendre à demeure", donc "héberger". Puis, par métonymie, ostage en est venu à désigner la personne hébergée ; il est attesté avec ce sens dans Roland, daté d'environ 1100[1]. On notera que, en ces temps anciens, un otage était une personne livrée ou reçue comme garantie de l'exécution d'une promesse ou d'un traité, selon la définition qu'en fournit le TLFI. Ce n'est que bien plus tard, à la fin du XVIIIe siècle, qu'otage a désigné une personne arrêtée et détenue comme moyen de pression pour exercer un chantage. Il est donc remarquable que le même nom oste ait fourni à la fois le doux et affable nom d'hôte et le terme, beaucoup plus menaçant, d'otage.

 

En conclusion, nous pouvons dire que cette brève étude vient d'illustrer une fois de plus le fait que la recherche étymologique est source constante de surprises, lesquelles sont dues, bien souvent, à l'évolution du sens des mots.

 

 

hostis3.jpg



[1]  On ne se formalisera pas de ce que le sens de "personne" soit attesté avant celui de "logement". Cette distorsion chronologique est fréquente en ce qui concerne les mots et les textes très anciens ; elle illustre tout à fait les difficultés rencontrées lorsqu'il s'agit d'établir la datation exacte d'écrits pluriséculaires.



05/11/2018
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