Françoise NORE

Françoise NORE

De quelques assertions erronées

La langue française n'échappe pas aux erreurs d'analyse. Nous en avons relevé deux, qui circulent allégrement sur l'internet et qui reçoivent généralement l'assentiment des internautes. Or, leur contenu est faux, comme nous allons le montrer.

 

 

Amour, délice et orgue

 

On lit assez fréquemment l’affirmation péremptoire suivante : les noms amour, délice et orgue sont du genre masculin au singulier mais du genre féminin au pluriel. Cependant, si l’on examine rigoureusement l’utilisation que l’on fait de ces noms, cette assertion doit être modifiée ainsi : dans quelques cas, amour, délice et orgue sont au féminin au pluriel, mais il s’agit d’occurrences rares. Voyons donc leur fonctionnement.

 

Amour

 

Le nom amour « sentiment passionné » devient féminin au pluriel lorsqu’il est employé avec le sens de « aventure amoureuse » :

          Notre ami a connu des amours bien tumultueuses.

 

Mais, dans tous les autres cas, amour reste au masculin quand il est au pluriel :

 

  • s'il désigne des représentations artistiques du dieu Amour, comme des peintures ou des statues :

          L'antiquaire de notre rue vend de beaux amours du XVIIIe siècle ;

 

  • s’il est employé pour s’adresser affectueusement à plusieurs personnes, notamment à des enfants :

          Venez ici, mes petits amours !

 

  • s’il suit des expressions comme un des ou le plus grand des :

          Cette jeune fille fut l’un de ses premiers amours.

 

Délice

 

S’il est employé avec un adjectif qualificatif, délice devient effectivement féminin au pluriel :

     Durant ces vacances, nous vécûmes de nombreuses délices.

 

Toutefois, et à l’instar d’amour, après des expressions comme un des ou le plus grand des, délice et ses éventuels adjectifs épithètes restent au masculin s’ils sont employés au pluriel :

          Un de ses plus grands et voluptueux délices est de dormir tard.

 

Orgue

 

Le nom orgue est en effet au féminin pluriel quand il désigne, de façon solennelle, un seul instrument, quasi exclusivement dans l'expression les grandes orgues :

          Les grandes orgues de cette cathédrale sont exceptionnelles.

 

Mais orgue reste au masculin quand il s’agit d’un pluriel réel non emphatique :

          Les deux orgues anciens de notre église devraient être rénovés.

          J'aime beaucoup les vieux orgues de Barbarie exposés au musée municipal.

 

Comme nous venons de le voir, il est donc abusif d’affirmer que ces trois noms masculins deviennent féminins au pluriel.

 

 

Bistro

 

L’étymologie du nom bistro est sujette à caution. L’hypothèse la plus vraisemblable consiste en une dérivation du substantif dialectal poitevin bistraud « petit domestique », lui aussi d'origine incertaine. On note aussi plusieurs mots, tous d'origine obscure ou inconnue, dont la forme présente des similitudes avec celle de bistro et dont les significations relèvent du même champ sémantique : bistingo « cabaret » (1845), bustingue ou bistingue « hôtel où couchent les bohémiens » (1848) et bistringue. On pourrait également, pour mémoire, citer ici bastringue, dont l'un des sens attestés fut « cabaret dansant » (début du XIXe siècle), même si sa forme s'éloigne de celle de bistro.

 

En dépit de ces termes, l’hypothèse de bistraud « petit domestique » comme étant l’étymon de bistro devrait toutefois être privilégiée, car bistro, tout comme mastroquet et son dérivé troquet, a d'abord désigné le tenancier de cabaret avant de nommer l'établissement lui-même. Le changement de graphie du mot, passant de bistraud à bistrot puis à bistro, peut s'expliquer par un effet de mode, le lexique populaire et argotique ayant produit un très grand nombre de mots terminés par -ot tout au long du XIXe siècle.

 

Cette étymologie possible, sinon probable, doit permettre de mettre fin à une légende urbaine qui circule depuis un certain nombre d’années sur l’internet et qui affirme que le substantif français bistro « débit de boissons » provient de l'adverbe russe bystro « vite » : en 1814, lors de l'occupation de Paris par les troupes du tsar Alexandre Ier, les soldats de ce dernier seraient entrés dans les cabarets parisiens en clamant des bystro énergiques, manifestant ainsi leur volonté d’être servis sur le champ. Mais cette fable est irrecevable, comme le prouvent les éléments suivants :

 

  • en 1814, le français disposait des noms cabaret, estaminet et taverne afin de désigner ce genre d’établissement ; il est donc douteux qu’il eût besoin de recourir à un adverbe étranger pour ce faire ;

 

  • tout au long du XIXe siècle, le parler populaire suscita un intérêt extraordinaire, et les dictionnaires d'argot et d'expressions familières au sens le plus large étaient légion : dès qu'un mot nouveau ou une tournure inhabituelle apparaissait, lexicographes et compilateurs de mots et expressions argotiques s’empressaient de les répertorier.[1] Or, le nom bistrot « cabaretier » et non « bar » apparut pour la première fois dans un dictionnaire d'argot de 1884, soit soixante-dix ans après le prétendu emprunt du mot russe. Il est donc impossible que bistro, s’il était né à Paris en 1814, restât ignoré durant sept longues décennies des dictionnaires et des plus grands écrivains d’alors, friands du parler du peuple.

 

Il convient donc, avant de se laisser séduire par quelque étymologie fantaisiste que ce soit diffusée sur la toile, d’examiner les faits lexicaux avec rigueur.

 

 

 



[1]  Les célèbres Excentricités du langage français de Lorédan Larchey (1831-1902), bibliothécaire et lexicographe, connurent onze éditions de 1858 à 1888.



20/04/2022
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