Linguistique française

Gadget, hobby, vintage

Vous avez un hobby ?

– Oui ; je collectionne les gadgets vintage.

 

 

Cet article présente d'autres mots anglais provenant de mots français. Il peut sembler étonnant, à première vue, que hobby, gadget et vintage soient d'origine française, tant ils ont l'apparence de mots bien anglais. Pourtant, nos voisins et néanmoins amis britanniques nous sont bel et bien redevables de ces trois unités lexicales.

 

 

Comment avoir d'anglais loisirs

 

Examinons tout d'abord hobby. À l'origine exista un très ancien verbe français, hobeler "harceler", qui remontait lui-même à un verbe germanique. Ce hobeler donna un dérivé, le verbe hober "bouger, remuer", qui fournit à son tour le nom obin "race de petit cheval d'Angleterre ou d'Irlande", attesté au XIIIe siècle. Puis obin fut emprunté par l'anglais ; on le trouve donc dans des textes anglais, d'abord avec la graphie hobyn en 1298, puis avec celle de hobby vers 1400. Voici donc notre nom bien français devenu anglais. Nouveau sujet de leurs gracieuses Majestés, hobby prit alors le sens de "jouet d'enfant" et de "cheval de bois de manège", avant de signifier, vers 1816, "activité de loisir".(1) Mais hobby eut le mal du pays, traversa la Manche et rentra en France où il est attesté, en 1812, sous la forme hobby-horse ; il nomme alors, comme en anglais, un jouet d'enfant ou un cheval de bois. Finalement, hobby-horse prend la forme simple hobby et le sens de "loisir favori" en 1933. Ainsi, ce hobby que l'on croit anglais et que l'on s'efforce, en toute bonne foi, de remplacer par passe-temps, est bel et bien un mot d'origine française, un nom français anglicisé revenu dans notre langue il y a un peu plus de deux cents ans.

 

 

In vino nostalgia

 

En ce qui concerne vintage, sa seule prononciation plaide aussi, à l'instar de hobby, pour une origine strictement britannique. Or, il n'en est rien. Son histoire commence avec le nom d'ancien français vendenge "vin, cru", attesté vers 1200, qui prit la graphie "vendange", quelques décennies plus tard. Comme, en ancien français, la forme des mots changeait aisément d'une région à l'autre, on a trouvé la forme vendage "récolte d'un vignoble", puis la forme vintage, en anglo-normand, vers 1350, avec ce même sens de "vendange".(2) C'est cette forme française vintage "vendange" qui devint anglaise avec ce sens et qui est attestée dans des textes anglais datant d'environ 1450. Ensuite, l'anglais vintage signifia "âge ou millésime d'un vin de qualité" en 1746, puis devint adjectif et prit le sens de "qui date d'une certaine époque" en 1883. À l'instar de hobby, cet exilé lexical réintégra lui aussi sa patrie d'origine, en 1962 en ce qui le concerne ; il prit d'abord le sens de "millésimé", puis celui que nous utilisons aujourd'hui pour qualifier des objets du passé revenus à la mode. Donc, vintage est bel et bien un adjectif français. On aura noté que le contemporain vintage est exactement identique, à la prononciation près, à son terme d'origine, l'anglo-normand vintage daté d'environ 1350.

 

 

Quand un gadget donne du fil à retordre

 

Nous en arrivons à la troisième énigme de cet article, le nom gadget. Il s'agit d'un mot récent, attesté à l'écrit en anglais en 1886 (certains linguistes britanniques considèrent qu'il naquit dans les années 1850, mais cette différence chronologique est sans conséquences pour notre propos). À l'origine, il s'agissait d'un mot d'argot des marins anglais qui l'utilisaient pour parler de n'importe quelle pièce mécanique dont ils ignoraient ou avaient oublié le nom ; c'était donc une sorte d'équivalent de nos mots truc ou bidule. Ce nom arriva en France en 1955, sous la plume de Charles Bruneau, dans une chronique linguistique que cet éminent linguiste tenait alors dans le Figaro littéraire. Puis gadget sortit du cercle des seuls initiés et se répandit en français standard tout au début des années 1960.(3)

 

Nous avons donc les dates de naissance, même approximatives, de gadget ; toutefois, nous ne connaissons pas sa famille. Comme c'est souvent le cas en ce qui concerne les mots d'argot, il n'est pas toujours aisé d'en déterminer l'origine avec précision, car, très souvent, la création argotique est spontanée : tout se passe comme si le nouveau mot jaillissait subitement au détour d'une phrase. Mais rien n'est créé ex nihilo, il y a toujours une source, un mot préexistant qui donne une partie de sa forme ou de son sens, ou les deux, au nouveau mot. Il convient donc de trouver quel mot a pu être à l'origine de celui dont on cherche à reconstituer l'histoire. En ce qui concerne gadget, les études ont montré que le nom qui lui ressemble le plus, dans sa forme comme dans son sens, est le français gâchette, qui désigne de petites pièces utilisées en serrurerie et en armurerie. Et l'on constate que, d'un point de vue sémantique, la "petite pièce mécanique" française correspond à la "petite pièce mécanique au nom oublié" anglaise. En outre, d'un point de vue phonétique, il n'est pas hérétique de considérer que gadget représente gâchette prononcé par un locuteur anglais appliquant les règles phonologiques de sa langue. Au vu de tout ce qui précède, il semble difficile de repousser l'hypothèse qui fait de gadget un descendant de gâchette, d'autant moins que même nos confrères lexicologues anglais prônent cette théorie. Comme nos deux pays sont rarement d'accord, il doit donc y avoir du vrai dans cette reconstruction étymologique.

 

 

 

(1) Remarquons que l'on trouve la même évolution sémantique dans le nom français dada, d'abord "cheval" dans le langage enfantin, puis "sujet, idée, occupation favorite".

(2) Rappelons que l'anglo-normand est la forme de français parlée en Angleterre après la victoire de Guillaume le Conquérant en 1066, ainsi nommée car Guillaume était normand.

(3) Oserions-nous écrire que Charles Bruneau avait eu du pif en citant gadget dans son article de 1955 ?



20/11/2013
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