Françoise NORE

Françoise NORE

... tout comme l'hôtesse de vente.

Cela fait maintenant plusieurs décennies que l'on parle du langage politiquement correct – pis, que l'on veut que nous nous exprimions ainsi. Mais avant d'examiner les ravages linguistiques induits par ce mode d'expression qui peut être des plus obscurs, faisons d'emblée remarquer que la traduction française politiquement correct, calque de l'anglo-américain politically correct (ou political correctness, selon les occurrences), est sujette à caution. En anglais, politically renvoie à policy « doctrine » ou « pratique », et à politics « qui concerne les affaires publiques ». Correct, pour sa part, devrait être traduit par « exact » et non par « conforme à la norme », selon le sens de l'adjectif français correct. On constate ainsi que le sens originel anglais n'a que peu en commun avec la signification donnée à cette formulation en français, à savoir celle de « tournure bienséante ».

 

De tout cela, il ressort que politiquement correct est une traduction... politiquement correcte de politically correct, puisque l'on n'ose pas parler de tournure bienséante, car cela reviendrait à porter un jugement, ce dont le politiquement correct ne veut à aucun prix. En résumé, parler politiquement correct, c'est faire usage de la langue de bois : il s'agit d'éviter des mots censés être déplaisants, ces mots désagréables devenant de facto des tabous. Ces termes jugés trop crus sont ainsi remplacés par des expressions au contenu sémantique censé être valorisant, ou moins stigmatisant. Il résulte de tout cela un alourdissement des phrases, dû à des circonvolutions langagières interminables, comme le nain, devenu personne de petite taille.

 

 

 

À quelle heure passe la technicienne de surface ?

 

Nous venons de dire que certains mots sont frappés d'anathème. Par exemple, tout le monde devrait avoir remarqué que la caissière a été remplacée par l'hôtesse de caisse. La tâche en est-elle plus agréable ? Et notre hôtesse de caisse est probablement cousine de l'hôtesse de vente, qui a quitté son poste ingrat de vendeuse. On souhaite à ces dames un salaire augmenté à proportion du nombre de syllabes gagnées par les nouvelles dénominations de leurs emplois.

 

Cela peut prêter à sourire, mais ce processus n'est rien moins que la volonté affichée de gommer du vocabulaire usuel des mots anciens qui disaient les choses sobrement mais efficacement. On ne peut que s'interroger sur les raisons pour lesquelles ces mots d'avant, comme caissière et vendeuse, sont ressentis comme insultants. Rappelons-nous également l'époque désormais révolue où des représentants sonnaient aux portes afin de proposer des encyclopédies. Le représentant n'existe plus ; il a été remplacé par le VRP, le voyageur représentant placier ; outre qu'il est mystérieux, notamment au moment de son introduction dans le langage, un sigle fait toujours très chic. Mais tout passe, tout lasse, et notre VRP devint finalement un commercial. Notons que ses tâches sont strictement identiques à celles de son grand-père représentant, mais le commercial contemporain ne saurait user de cette appellation poussiéreuse.

 

Nous n'avons cité que trois exemples, mais les appellations politiquement correctes de métiers sont légion ; on peut notamment évoquer les dénominations que sont technicienne de surface « femme de ménage », gardien « concierge », professeur des écoles « instituteur » ou encore exploitant agricole « paysan », la liste est longue et loin d'être close. Au demeurant, il semble que ces changements de noms de métiers concernent uniquement des professions peu valorisantes ; il s'agit, en quelque sorte, de hausser le niveau de considération que l'on a ou que l'on pourrait avoir envers tel corps de métier. Même si cela ne change, bien sûr, rien aux tâches accomplies par les uns et par les autres.

 

 

Masquer les infirmités

 

Cette langue de bois vise également à ne pas nommer directement les infirmités ou les problèmes liés au corps ou à la santé. Or, bien souvent, les euphémismes ainsi créés présentent un sens ambigu, puisqu'ils désignent des personnes différentes. Ainsi, quand on entend parler aujourd'hui d'un malvoyant, on pense que l'on évoque une personne dont la vue est très basse. Or, malvoyant est certes utilisé dans ce sens, mais aussi pour remplacer aveugle ; de ce fait, pour éviter d'employer un mot jugé connoté défavorablement, on choisit un mot imprécis, qui nomme deux réalités certes proches, mais différentes. De la même façon, un malentendant contemporain devrait uniquement percevoir quelques rares sons, si l'on analyse le sens des éléments qui composent ce nom. Or, ce n'est pas toujours le cas : un malentendant peut aussi être sourd. Malvoyant et malentendant sont peut-être moins directs, mais ils ne traduisent pas la réalité, car celle-ci n'est pas unique, mais multiple.

 

Dans le même ordre d'idées, il semble devenu difficile, sinon impossible, de dire de quelqu'un qu'il est infirme. Le politiquement correct veut remplacer ce nom simple et clair par l'appellation à rallonge de personne à mobilité réduite. Or, une personne à mobilité réduite n'est pas systématiquement une personne condamnée au fauteuil roulant ; ce peut être quelqu'un qui se déplace, avec difficulté il est vrai, mais qui peut recourir à d'autres accessoires, et marcher. Le politiquement correct veut arrondir les angles ; cependant, son imprécision brouille la compréhension. Et on constate que cette façon de parler dépasse les seules questions linguistiques, puisqu'elle suscite l'interrogation sur les tabous lexicaux. Ces derniers ont toujours existé, mais tenter de les vaincre ne serait-il pas une évolution souhaitable ?

 



28/05/2015
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