Françoise NORE

Françoise NORE

La ou le Covid-19 ?

         En français, l’attribution du genre à un sigle étranger se fait en fonction d’une règle simple : le genre conféré est celui que le nom étranger, qu’il soit employé seul ou comme tête de syntagme, a en français après sa traduction. Il en va ainsi de CIA, sigle de Central Intelligence Agency, qui prit le genre féminin car agence, traduction du nom tête de syntagme agency, est féminin en français. Il en va de même pour FBI, sigle de Federal Bureau of Investigation, qui se vit donner le genre masculin, car bureau est masculin en français. Toutefois, cette règle n'est pas intangible, car week-end, littéralement « fin de semaine », devrait être du féminin en français ; or, il est masculin. Et, en ce qui concerne les langues qui possèdent des genres, cette règle peut même aller à l’encontre du genre du nom dans la langue d’origine. Ainsi, le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung est, la plupart du temps, utilisé avec l’article masculin français, alors que Zeitung « journal, quotidien » est féminin en allemand. On constate donc que le genre du nom en français prime sur le genre du nom dans sa langue d’origine.

 

         Le nom anglais Covid-19, qui est un acronyme et non un sigle, se décompose de la façon suivante :

 

–       l’élément co représente le nom corona ;

–       l’élément vi est la première syllabe du nom virus, identique en anglais et en français ;

–       la lettre d est l’initiale du nom disease, qui signifie « maladie » ;

–       enfin, 19 représente l’année 2019, date d’apparition de la maladie en question.

 

         En toute logique, on devrait donc dire la Covid-19, car disease se traduit par maladie, nom féminin en français.

 

 

De l'importance de l'accord par syllepse en français

 

         À côté de cette règle, il faut prendre en compte un fait linguistique important, et non des moindres : le français favorise bien souvent l’accord par syllepse, en se référant à un mot sous-entendu. Ainsi, en ce qui concerne les véhicules, on dit généralement une Renault, car on pense une voiture de la marque Renault, mais un Renault, si l’on évoque un poids-lourd Renault.

 

         Cet accord par syllepse explique la raison pour laquelle, dès le début de l’utilisation de Covid-19 en français, le genre masculin s’est imposé : le Covid-19 étant un virus, il s’agit, dans l’esprit des francophones, d’un virus qui a pour nom Covid-19. En outre, avant que ce nom ne soit généralisé, on a commencé par dire simplement le virus ou le coronavirus, et Covid-19 a pu être ressenti comme un synonyme de coronavirus. De ce fait, le Covid-19 est une syllepse de la tournure le (corona)virus qui s’appelle Covid-19.(1)

 

 

 

Covid-19 serait-il transgenre ?

 

         Or, depuis peu, on entend des injonctions à dire la Covid-19, en vertu de la règle énoncée au début de cet article, alors que l’usage semble privilégier le masculin. Même l’Académie française, tout en concédant que le masculin a la faveur des Français, engage à employer le féminin. Il nous semble que la docte institution devrait prendre en compte cet usage courant du masculin ainsi que l’importance de l’accord par syllepse en français. Pour ces raisons, la Covid-19 nous paraît artificiel ; de plus, ce féminin arrive alors que le masculin est bien implanté.

 

         À l’appui de notre préférence pour le masculin, nous ferons remarquer que l’usage, parfois irrespectueux des règles, notamment au sujet des sigles et des acronymes, a imposé de multiples formes. La redondance, par exemple, n’est pas absente de l’emploi que l’on peut faire de ce type de mots. Ainsi, lorsqu’on évoque le format PDF, on fait une sorte de répétition, car PDF est le sigle de Portable Document Format. Il en va de même avec virus (du) VIH, car VIH représente Virus de l'Immunodéficience Humaine. Pourtant, format PDF et virus du VIH sont entrés dans le langage courant, et personne ne tente de les rectifier. Dans le cas des mots simples, l’usage a aussi pu imposer des formes qui finirent par entrer dans les dictionnaires. Il n’est que de citer les noms transformés par l’agglutination de l’article (lierre, anciennement l’ierre, ou luette, descendant de l’uette) ou par l’étymologie populaire (choucroute, faubourg ou girouette), pour ne parler que de ces deux phénomènes. L’usage est donc un puissant créateur de mots et de formes, et, si les francophones ont spontanément évoqué le Covid-19, imposer le féminin à ce nom va à l’encontre du sentiment linguistique spontané, qui analyse ce nom par syllepse, autre fait linguistique très important en français.

 

 

 

 

 

(1)  Précision : les locuteurs français disent couramment le virus du Covid-19 ; toutefois, il convient de savoir que, sur le plan médical, Covid-19 n'est pas le nom du virus, mais de la maladie. En effet, le nom officiel du virus est SARS-CoV-2, acronyme anglais de Severe Acute Respiratory Syndrome Coronavirus 2. De ce fait, le virus nommé SARS-CoV-2 est responsable de la maladie appelée Covid-19. Au demeurant, même si SARS-CoV-2 pourrait être le nom d’un robot de science-fiction, on reste extrêmement prudents.

 

 

 

 

 



06/06/2020
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