Françoise NORE

Françoise NORE

Les anglicismes hybrides

Définition de l’hybridation

 

En linguistique, l’hybridation est un phénomène qui ressortit à la néologie, puisqu’elle consiste en la création de nouveaux termes. Il s’agit en l’occurrence de forger des mots à l’aide de deux éléments, l’un indigène, c’est-à-dire existant dans la langue du locuteur qui crée l’hybride, et l’autre allogène, car il appartient à une autre langue. La forme la plus fréquente de l’hybridation est aussi appelée composition savante, dans la mesure où l’élément allogène est un formant grec ou latin[1]. Cet élément peut occuper une place de préfixe, comme dans microfibre, dans lequel on reconnaît l’élément grec micro. Il peut aussi se trouver en position suffixale, comme dans vaccinodrome. Dans ces deux exemples, on peut identifier le nom français autonome fibre ainsi que le formant vaccino- dérivé de vaccin. Toutefois, on ne confondra pas les hybrides avec les mots composés d’éléments grecs ou latins combinés, entre eux, comme isotherme, quadrupède ou téléphone ; créées avec deux éléments allogènes, ces unités lexicales ne sont pas des hybrides[2].

 

 

 

Différents types d’hybrides

 

L’hybridation consiste donc en l’union minimale d’un formant indigène et d’un formant allogène. Il est possible d’identifier différents types d’hybrides :

 

  • l’hybridation par composition : l’hybride est un mot composé, généralement sans trait d’union : french cancan ;

 

  • l’hybridation par confixation partielle, aussi appelée composition savante : un préfixe ou un suffixe allogène est joint à une unité lexicale indigène autonome : minijupe, bureaucrate. On observe toutefois que les préfixes allogènes sont plus productifs que les suffixes allogènes. Parfois, la création du mot exige la présence d’une voyelle de jonction entre la base et l’affixe, comme le o présent au centre de cancérologie ;

 

  • l’hybridation locutionnelle : cette catégorie concerne les locutions, généralement verbales : mettre son veto.

 

Chez les lexicologues, il existe un débat au sujet de la différence entre emprunt assimilé et hybride. Certains chercheurs font en effet la distinction entre l’emprunt assimilé, qui consiste en un mot formé d’une base allogène et d’un affixe indigène, comme kitchenette, et l’hybride au sens strict, construit à partir d’une base indigène et d’un affixe allogène ; c’est notamment le cas de ce que l’on nomme les faux anglicismes, élaborés à l’aide d’un mot français et du suffixe anglais -ing. Le nom forcing, utilisé dans le domaine du sport, est un exemple de ces formations faussement anglaises, bâties sur une base indigène, en l’occurrence le nom français force, mais il ressortit néanmoins à la catégorie des hybrides.

 

Au demeurant, si l’on se réfère à la définition de l’hybridation fournie au début de cet article, il serait possible d’inclure dans cette catégorie des mots issus d’autres types de formation :

 

  • des mots dérivés entrant dans des familles lexicales dont les unités ressortissent à la composition cachée, comme téléspectateur, inclus dans la famille de télévision, lui-même nom hybride ;

 

  • des mots-valises, dont l’un des formants est allogène, comme internaute, résultat de l’addition de internet et de astronaute ;

 

  • des mots dont les deux éléments, même l’élément allogène, sont autonomes en français, comme homme-sandwich : sandwich n’est pas un affixe, mais un substantif anglais intégré au lexique français.

 

Or, l’inclusion relativement ancienne d’un certain nombre des termes de ces catégories dans la langue française fait que leur possible caractère hybride n’est pas ou plus ressenti par les locuteurs contemporains.

 

 

Hybridation et anglicismes

 

Comme cela vient d’être vu, l’hybridation concerne souvent les mots formés avec des affixes grecs ou latins. Si ce modèle est toujours en usage, notamment dans les lexiques scientifique et technique, les hybrides contemporains les plus courants présentent un schéma contraire : la base lexicale est allogène, et le formant affixal est français. Il en va ainsi de la plupart des hybrides construits à partir d’unités lexicales anglaises. Nous choisissons de nommer ces mots des anglicismes hybrides et de les considérer comme de véritables hybrides, en dépit de la distinction entre emprunts assimilés et hybrides opérée par certains chercheurs. Certes, ces hybrides s’apparentent à des emprunts assimilés, dans la mesure où ils intègrent différents paradigmes dérivationnels bien présents en français, notamment ceux créés avec les préfixes dé- ou re-, mais la nature même de leurs bases lexicales plaide pour leur inclusion dans la catégorie des hybrides.

 

Pour l’étude présente, il a été établi, à partir de différents glossaires, un corpus d’anglicismes hybrides, dont nous donnons ici un échantillon.

 

hybrides.jpg

 

Un examen rapide montre que le schéma le plus fréquent est celui consistant en l’adjonction d’un affixe français à une base allogène. En outre, on remarquera que, hormis kitchenette, speakerine et surbooking, tous les mots du corpus sont des verbes, et que, dans la plupart des cas, le processus d’hybridation s’opère par l’ajout du suffixe -er des verbes du premier groupe. Il existe toutefois quelques verbes suffixés avec le formant -iser, alors que celui-ci est absent du mot anglais ayant servi de base pour la création de l’hybride : labelliser (construit sur le substantif label), remastériser (d’après to remaster), sponsoriser (bâti sur to sponsor). Parallèlement, on note que l’hybridation par préfixation est peu fréquente et que les rares cas d’hybridation de ce type mettent en jeu les seuls préfixes dé-, re- et sur-.

 

À côté de l’hybridation par affixation, d’autres termes hybrides ont été relevés ; ils ont été formés selon d’autres modes et sont en nombre nettement inférieur à celui des mots forgés par affixation :

  

  • hybrides formés d’une base et d’un préfixe allogènes augmentés d’un suffixe indigène : nous avons trouvé la forme overbooké comme seule occurrence répondant à ce schéma (le verbe *overbooker n’est apparemment pas attesté) ;

 

  • hybrides locutionnels : cette catégorie concerne les locutions, généralement verbales : être (ou) mettre en stand-by ;

 

  • hybrides de formation complexe, comme ampli tuner, crédit revolving ou entreprise offshore. Ces créations correspondent, dans leur structure, aux unités lexicales strictement françaises comme projet phare, dans lesquelles le second nom a une fonction d’adjectif épithète.

 

Il est donc visible que l’hybridation à partir de bases anglaises consiste essentiellement en la formation de verbes du premier groupe. La facilité avec laquelle ces verbes peuvent être créés ainsi que la simplicité de la conjugaison de ce groupe sont les raisons qui expliquent vraisemblablement ce fait.

 

 

Des anglicismes réels mais rares

 

Comme cela vient d’être démontré, il est aisé de créer des verbes hybrides en français. Toutefois, l’inclusion de ces hybrides dans le lexique français n’en fait pas pour autant des verbes véritablement français. La raison en est que la base allogène conserve sa graphie anglaise. En outre, la prononciation des locuteurs français, même si elle n’est pas rigoureusement fidèle à la prononciation dans la langue d’origine, conserve des traces de la phonétique anglaise. Ces hybrides sont de création relativement récente[3] ; ils se sont fixés en français avec leur graphie d’origine et n’ont donc pu subir une éventuelle usure du temps, qui aurait modifié leur forme.

 

Pour autant, la création d’hybrides avec des formants appartenant au lexique anglais reste un phénomène relativement marginal au sein de ce que l’on appelle les anglicismes. Les hybrides sont quantitativement moins importants que les anglicismes intégraux, qui constituent le type d’anglicismes le plus fréquent.

 

 



[1]  Les mots empruntés au latin ou au grec n’entrent pas dans le champ de cette étude, puisqu’ils n’ont pas été forgés en français.

 

[2]  Dans Éléments de linguistique générale, André Martinet emploie le terme de confixation pour désigner la formation de mots savants d’origine latine ou grecque. Le nom téléphone peut être donné comme exemple de confixation, puisqu’il ne relève ni de la dérivation (aucune base lexicale indépendante ne peut y être identifiée), ni de la composition (les deux éléments ne sont ni préfixe ni suffixe d’une base lexicale indépendante). Ce n’est pas non plus un hybride, puisqu’il ne contient aucun élément indigène. Afin de ne pas confondre ce type avec l’affixation partielle dont il est question plus bas, nous proposons de l’appeler confixation totale.

 

[3]  Les plus anciens de ces verbes sont kidnapper (1861) et boycotter (1880). Tous les autres verbes du tableau ci-dessus sont nés dans les années 1960 et au-delà.

 

 



05/04/2021
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