Françoise NORE

Françoise NORE

Les calques lexicaux

          Un calque lexical, aussi appelé calque syntagmatique, consiste en la traduction littérale d'un syntagme étranger. Contrairement à d’autres formes d’anglicismes, les calques lexicaux respectent la syntaxe française et sont, de ce fait, difficilement identifiables comme étant des expressions d’origine étrangère. D’un point de vue pragmatique, ils sont acceptables s’ils remplissent l’une des deux conditions suivantes : nommer une réalité inconnue jusque alors ou introduire une expression qui n’a pas d’équivalent sémantique exact en français. Ce processus peut donc contribuer à l’enrichissement du lexique français.

 

          Nous proposons dans cet article quelques exemples de ces calques lexicaux, sans viser à l’exhaustivité. Il est probable que le lecteur s’étonnera en découvrant que certaines de ces expressions sont des traductions littérales de tournures anglaises, car elles sont parfaitement intégrées dans la langue ; en outre, elles sont nées il y a plusieurs siècles. Les plus anciens calques lexicaux semblent en effet remonter au XVIIIe siècle, puisqu’on relève lune de miel (honeymoon) chez Voltaire (Zadig, 1748). Quelques décennies plus tard, en 1784 exactement, libre-penseur (free thinker) apparaît dans le lexique français. Mais c’est durant le XXe siècle, et notamment les dernières décennies, que l’on assistera à un certain accroissement du nombre des calques lexicaux.

 

          D’un point de vue sémantique, on remarquera que deux domaines sont particulièrement productifs ; il s’agit de l’informatique et des relations internationales. On note en effet de nombreuses expressions relevant de ces domaines, comme raccourci clavier (keyboard shortcut), banque de données (data bank) ou moteur de recherche (search engine) en informatique. Mais la diplomatie offre encore plus d’exemples, comme conférence au sommet (summit conference), État voyou (rogue State), guerre froide (cold war), république bananière (banana republic), rideau de fer (iron curtain) ou sphère d’influence (sphere of influence), la plupart de ces locutions provenant des États-Unis. Cela peut aisément s’expliquer par l’importance prise par cet État dans ces mêmes relations internationales au cours du siècle passé.

 

 

Calques lexicaux et processus métaphorique

 

          Les calques lexicaux peuvent dénommer des réalités techniques, comme moteur de recherche (search engine), qui ne présente aucune métaphore. Mais, à côté d’un calque comme celui-ci, nombreux sont les syntagmes anglais qui contiennent une métaphore et qui sont traduits et adoptés en préservant l’image originelle, même s’il existe un équivalent français de contenu sémantique identique. Il en va ainsi du contemporain plafond de verre (glass ceiling), alors que le français dispose du nom limite. Le calque lexical avec son effet stylistique paraît plus séduisant que le synonyme français. On observe un phénomène semblable dans appel longue distance (long distance call) ; le français dispose de appel international, plus prosaïque, mais appel longue distance semble s’être imposé.[1]

 

          Cependant, ces calques lexicaux métaphoriques sont parfois utiles lorsque le français ne peut proposer qu’une équivalence longue ou imprécise. Effet papillon (butterfly effect) pourrait être glosé par « petite perturbation dans un système [pouvant] avoir des conséquences considérables et imprévisibles » (définition présente sur le site internet de Larousse), mais il semble difficile d’employer cette définition dans une conversation courante.

 

          Éléphant rose est un autre exemple de métaphore. Ce calque de l’anglais pink elephant est présent dans Le Cabaret de la dernière chance, roman autobiographique de Jack London (1913). Il serait possible de proposer hallucinations provoquées par l’alcool, voire hallucinations alcooliques, qui décrivent correctement le contenu sémantique de éléphant rose, mais ces locutions sont longues, et le caractère familier de l’original en est absent. On peut également citer délinquance en col blanc (white-collar crime), qui fait partie de ces expressions imagées empruntées à l’anglais. Un équivalent français pourrait être criminalité financière, qui glose parfaitement délinquance en col blanc, mais, dans ce cas aussi, le calque avec métaphore semble être préféré dans l’usage.

 

          À coté de cet aspect stylistique, les calques lexicaux présentent une particularité : ils se répartissent entre ceux qui ont des équivalents français préexistants et ceux qui n’en ont pas, comme cela va être développé dans les paragraphes suivants.

 

 

Calques lexicaux avec équivalents français

 

          Certains calques lexicaux n’ont pas de réelle utilité au sein du lexique français, car celui-ci possédait déjà des équivalents sémantiques avant leur introduction dans l’usage courant :

 

  • monsieur Tout-le-monde pour l’homme de la rue (the man in the street) ;
  • ouvrier pour col bleu (blue collar) ;
  • jardin public pour espace vert (green space) ;
  • lait concentré sucré pour lait condensé (condensed milk) ;
  • rumeur, canular ou racontar pour légende urbaine (urban legend) ;
  • brebis galeuse ou le familier vilain petit canard pour mouton noir (black sheep) ;
  • lieu du crime pour scène de crime (crime scene), expression introduite durant ces dernières décennies et due à la popularité de séries télévisées policières d’outre-Atlantique.

 

          Dans d’autres cas, des équivalents français ont été choisis après l’introduction de ces calques dans le lexique français, afin de contrebalancer la traduction littérale : combinaison de touches en remplacement de raccourci clavier (keyboard shortcut), régime politique corrompu à la place de république bananière (banana republic). On notera que ces adaptations, qui sont des sortes de paraphrases, sont plus longues que les traductions littérales, ce qui est fort probablement un frein à leur adoption.

 

 

Calques lexicaux sans équivalents français

 

          Il existe toutefois un certain nombre de calques lexicaux sans équivalent français ; ils ont donc été traduits littéralement et n’ont bénéficié d’aucune tentative d’adaptation, comme drapeau à damier (checkered flag), guerre froide (cold war), course contre la montre (race against the clock) ou tueur en série (serial killer).[2] Pour tous ces syntagmes, il semble difficile de trouver ou de créer un équivalent français d’une longueur acceptable qui ne soit pas une traduction littérale. Pour prendre l’exemple de tueur en série, remplacer cette locution par meurtrier commettant des meurtres dont les victimes présentent des caractéristiques communes est impossible, au vu de la dimension démesurée de cette paraphrase. Même des propositions comme meurtrier obsessionnel n’ont pas le même contenu sémantique que tueur en série. Il est donc préférable d’adopter le calque lexical en l’état, car une langue doit conserver sa fonction principale, qui est d’assurer une communication aisée.

 

 

Conclusion

 

          Les calques lexicaux posent le même problème que les anglicismes intégraux : ils sont acceptables à condition de remplir une case sémantique vide. S’ils entrent en concurrence avec un équivalent sémantique français préexistant, leur adoption ne s’impose pas. Mais s’ils comblent un vide, ils s’apparentent alors aux xénismes, puisqu’ils nomment des réalités jusque alors inconnues ; le lexique français a donc toutes raisons de les accueillir, car il se voit ainsi enrichi.

 

 



[1]  Il existait auparavant la formulation appel interurbain, mais cette notion a disparu, et il semble que appel international soit également sur la voie de la disparition.

 

[2]  Ces calques lexicaux sont en général des apports récents, hormis hors-la-loi (outlaw), daté d’avant 1799.



15/08/2021
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