Françoise NORE

Françoise NORE

Mots français d'origine germanique ancienne

L'une de nos principales sources en ce domaine, pour faire la part entre mots d'origine germanique et mots d'origine francique, est l'ouvrage de Guinet[1]. Rappelons en quelques mots que l'auteur s'appuie sur la phonétique historique de l'allemand ainsi que sur l'étude des divers dialectes français et germaniques pour parvenir à la conclusion que les mots réputés d'origine francique par la plupart des principaux chercheurs sont en réalité d'origine germanique ; ainsi, leur introduction en gallo-roman est antérieure de plusieurs siècles à la date communément admise. Ce faisant, Guinet démontre que l'influence germanique, encore plus ancienne, est également plus profonde, dans la mesure où le vocabulaire considéré est, pour une bonne partie, toujours présent en français moderne près de deux millénaires après son adoption. Cela étant, nous ne négligeons néanmoins pas l'apport majeur que constituent les travaux de Wartburg.

 

 

Champs lexicaux considérés

 

Une constante apparaît à la lecture des principales grammaires historiques du français, dans lesquelles deux domaines sont indiqués comme étant ceux qui ont principalement, sinon uniquement, reçu du vocabulaire d’origine germanique.[2] Il s'agit de la vie agraire et de la vie militaire. Nous donnons ci-dessous quelques-uns de ces mots spécialisés, normalement connus de tout locuteur moyen :

 

Agriculture, flore, nature

aulne – blé – bois – bûche – cresson – faîte – falaise – fange – fourrage – framboise – gazon – gerbe – grappe – grès – groseille – gruau – gui – haie – hêtre – houx – jardin – marais – mare – mousse – osier – roseau – saule – tarir – tourbe – troène

 

Faune

brouter – crapaud – croupe – écaille – écrevisse – épervier – esturgeon – garenne – gibier – griffe – hanneton – hareng – héron – hure – jars – laie – laper – mésange – mufle – renard – rosse – stalle – troupeau

 

Éléments naturels

bise – écume – frais – frimas

 

Armée

adouber – bannière – baron – blesser – brandir – crosse – épée – éperon – épieu – étendard – étrier – félon – flèche – fourreau – frapper – garrot – gibet – guerre – hache – harangue – haubert – heaume – héraut – heurter – lice – maréchal – margrave – meurtrir – roquette – trêve – troupe

 

Il nous semble cependant réducteur d'envisager l'apport germanique uniquement dans ces deux domaines, agriculture et guerre. En effet, les langues germaniques ont essaimé dans nombre d'autres domaines du lexique, parmi lesquels :

 

Couleurs

blanc – bleu – blond – brun – fauve – garance – gris

 

Vie quotidienne

auberge – banc – bande – beffroi – bonnet – botte – bretelle – bride – coiffe – crèche – cruche – écharpe – échasse – étal – étalon « cheval » – étalon « mesure » – étau – étoffer – fauteuil – flacon – flasque – froc – hameau – gant – guêtre – haillon – halle – halte – hangar – héberger – houille – housse – huche – jauge – lambeau – lanière – latte – louche – loupe – malle – mât – morve – moufle – parc – poche – râpe – rêche – robe – sale – salle – sarrau – savon – sur « acide » – tache – tas – taudis – trappe – trompe – tuyau

 

Personnes

bedeau – garçon – gars – hère – maçon

 

Peuples

Flamand – Franc – Gaulois – Lorrain – Normand – Norvégien – Wallon

 

Produits culinaires

flan – gâteau – gaufre – quenelle – soupe

 

Sentiments et qualités

affres – besoin – effrayer – émoi – flatter – flétrir « déshonorer » – franc – gai – gêne – haïr – harasser – hardi – hargne – hideur – honnir – honte – laid – leurre – marri – morne – orgueil – riche – souhaiter

 

Mouvement

danser – déguerpir – déraper – esquiver – galoper – glisser – gravir – marcher – ramper – saisir – taper – (se) tapir – trébucher – trépigner – trotter

 

Corps humain

blafard – blêmir – crampe – échine – épaule – flanc – giron – grimace – hâler – hanche – hâve – mou – téton – touffe – toupet

 

Domaine juridique

bannir – fief – gage – lige – sénéchal

 

Activités et réalités diverses

bâtir – besogne – besogner – broder – brouiller – broyer – but – champion – choisir – crisser – déchirer – (s') empiffrer – (s') épanouir – épargner – épeler – épier – équiper – farder – feutre – fourbir – fournir – fronce – froncer – gâcher – gagner – garder – garer – garnir – gifle – gratter – guérir – guetter – guider – guigner – guise – haler – hâte – hocher – jucher – lécher – liste – loge – lot – marque – randonnée – rang – rider – rime – rimer – rôtir – sens – soigner – soin – ternir – voguer

 

Nous pouvons constater que ce sont en effet de nombreux champs lexicaux qui sont concernés par ces emprunts; notamment des domaines de l'activité humaine qui nous semblent essentiels : le fait qu'un verbe décrivant une activité aussi fondamentale que marcher soit un emprunt au germanique ancien nous paraît symptomatique de l'importance qu'eurent ces langues à date ancienne. Ce sont en effet des mots d'usage quotidien qui nous sont ainsi parvenus, et cela nous semble essentiel : seule une langue représentée par une population suffisamment nombreuse, à tout le moins solidement implantée dans des cadres dirigeants, a pu transmettre de tels termes.

 

 

Morphologie des mots considérés

 

Le tableau suivant cet article est un extrait d’un tableau général, contenant 346 mots d’origine germanique ou réputés comme tels. Tous ces termes ont été parfaitement incorporés dans le lexique français général, à date ancienne, et tous furent latinisés. Aussi sommes-nous en présence de termes dont les signifiants offrent une parfaite physionomie française, si on les compare avec les mots d'origine latine. Le non-spécialiste ne peut en effet identifier un mot d'origine germanique à l'observation de signifiants tels que bleu, choisir, flan ou râpe. Le vocabulaire d'origine germanique entré en Gaule à date ancienne a été intégralement francisé ; seule la connaissance de la langue allemande peut faire soupçonner une origine germanique de ces termes.

 

Dans le tableau présentant l’analyse détaillée des mots de cette catégorie, nous n'avons retenu que ceux que nous qualifierions de chefs de famille : regarder, par exemple, dérivé de garder, n'est pas intégré ; en revanche, garder est présent dans le tableau. De plus, nous avons incorporé les mots compréhensibles par tout locuteur francophone moyen ; les mots spécialisés feront l'objet d'une analyse indépendante.

 

La présence de certains mots peut étonner : gauchir, par exemple, apparaît comme difficilement compréhensible par un locuteur moyen. En revanche, l'un de ses descendants, gauche « maladroit » est compris de tous.

 

La grande majorité de ces mots est constituée de noms. Hormis certains qui ne sont certes pas d'un usage courant, comme aulne, émail ou sarrau, tous nous paraissent en revanche compréhensibles par le locuteur francophone moyen. Qui plus est, certains font partie du vocabulaire quotidien : banc, coiffe, gâteau, honte, jardin, soin, pour ne citer que ceux-ci, ne nécessitent aucune glose ni aucune connaissance avancée du lexique français.

 

L'examen des verbes montre que, hormis quelques verbes spécialisés mais néanmoins passés dans l'usage courant, à tout le moins intelligibles par le plus grand nombre, tels adouber ou honnir, la plupart d'entre eux représentent des signifiants dont la compréhension ne laisse aucun doute : galoper, guérir, haïr, lécher, trotter, ne nécessitent pas non plus de devoir recourir à une définition.

 

Cela est d'autant plus net en ce qui concerne les adjectifs, dont une partie majoritaire concerne les couleurs[3], tout comme les adverbes, particulièrement trop, compris par tous.

 

 

Remarques

 

Les mots en question sont dans leur majorité, hormis les quelques restrictions vues précédemment, des mots simples, compréhensibles par tous, des mots du quotidien, et cela s'applique également aux termes provenant de champs lexicaux spécialisés comme ceux de l'agriculture ou de la faune et la flore : comprendre le sens des signifiants martre ou osier ne nécessite pas une connaissance approfondie en ces domaines.

 

Néanmoins, quelques uns de ces termes sont passés d'un usage courant à un usage littéraire : blafard, hâve, faîte, lige, sans être des mots spécialisés ou didactiques, relèvent cependant d'un niveau de langue soutenue. Il semble donc que parmi ces termes courants se trouvent certains mots dont l'utilisation relève d’un certain registre de langue.

 

 

Présentation des supports utilisés

 

Les articles, dictionnaires, ouvrages et sites utilisés dans ce tableau sont les suivants :

 

Bl.-W.

Bloch O., von Wartburg W. (1932), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF.

 

DDM

Dauzat A., Dubois J., Mitterand H. (1989), Nouveau dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse.

 

Gam.

Gamillscheg E. (1997 [1926]), Etymologisches Wörterbuch der französischen Sprache, Heidelberg, Universitätsverlag Winter GmbH.

 

Gr.

Greimas A.J. (éd. de 1997), Dictionnaire de l'ancien français, Paris, Larousse.

 

Gui.

Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Ve siècle), Paris, Klincksieck.

 

Pfi.

Pfister M. (1973), « La répartition géographique des éléments franciques en gallo-roman », in Revue de linguistique romane, 37, 1973 (a), pp.126-149.

 

Rey

Rey A. (sous la direction de) (1999), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Le Robert.

 

TLFI

www.atilf.atilf.fr

 

Wart.

Wartburg W. von (1926), Französisches Etymologisches Wörterbuch, eine Darstellung des galloromanischen Sprachschatzes, Bâle, Presses Universitaires.

 

 

Présentation du tableau

 

Le tableau suivant, qui présente quelques exemples de mots français d’origine germanique, est constitué de trois colonnes.

 

La première colonne indique le mot traité ; afin d’éviter toute ambiguïté avec un autre signifiant identique, sa glose est fournie entre guillemets. Sous le mot se trouvent d’abord ses plus anciens sens et attestations, indiqués par les différents ouvrages consultés, puis ses formes éventuelles en latin populaire ou médiéval.

 

La deuxième colonne donne les explications étymologiques telles qu’elles furent proposées par les différents chercheurs, sans commentaires ni modifications de notre part.

 

La troisième colonne indique des termes d’allemand moderne provenant des étymons germaniques à l’origine des mots français traités.

 

Le tableau analysant l’intégralité des mots français d’origine germanique se trouve dans un ouvrage à paraître.

 

 

Pour consulter les exemples de mots étudiés, cliquer sur ce lien.

 



[1]  Cette distinction joue un rôle majeur, car un mot attesté d'origine germanique, c'est-à-dire issu d'une des langues germaniques indifférenciées à haute époque, est un mot introduit nécessairement plusieurs siècles avant l'arrivée des Francs ; cela renforce donc notre opinion sur l'importance qu'eurent de longue date les langues germaniques sur le gallo-roman, puis sur le protofrançais et le français.

 

[2]  C'est notamment le cas de Zink (L'ancien français, Paris, PUF, Que Sais-Je, 1987), qui cite uniquement les champs sémantiques de la guerre et du sentiment à l'illustration des mots d'origine germanique entrés en ancien français.

 

[3]  À noter, à ce sujet, la controverse sur la date d'introduction des adjectifs germaniques de couleur en gallo-roman, généralement attribuée aux Francs. Guinet conteste cette hypothèse, se basant sur l'observation de faits historiques, et propose une date de beaucoup antérieure à celle qui est communément retenue : « Les Francs, comme les Saxons, combattaient à pied. L'armée mérovingienne se composait uniquement d'infanterie, les chefs seuls étaient montés. […] c'est sous Charles Martel au VIIIe s. que la cavalerie remplaça définitivement l'infanterie. Dans ces conditions, il est improbable que falve, désignant en vfr. une robe claire de cheval, soit d'origine francique. […] Ce sont vraisemblablement […] des auxiliaires de ces tribus [Gots, Alamans, Vandales, Marcomans] qui, enrôlés dans la cavalerie romaine, particulièrement importante en Gaule au IVe s., introduisirent ce mot dans la Romania. » [1982-186].



25/03/2022
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