Linguistique française

Curiosités étymologiques

Comme son nom l'indique, cette catégorie d'articles s'attachera à traiter de faits lexicaux étranges et remarquables qui nous sont familiers mais que nous ne voyons plus, par la force de l'habitude - des faits qui nous font pourtant nous exclamer : "Ah oui, c'est vrai" lorsque nous prenons le temps de les examiner.

Comme un cabinet de curiosités, cette section mettra dans sa vitrine ces objets lexicaux rares et intéressants, et donc précieux, pour qui aime le français.


De l'étymologie populaire

Il existe en linguistique un phénomène que l'on nomme l'étymologie populaire et qui désespère les chercheurs car il peut créer de profonds ravages dans les esprits, mais aussi et surtout dans la langue. Avant d'étudier en détail les mots qui font l'objet de cet article, examinons ce dont il s'agit.

 

L'étymologie populaire peut affecter la forme des mots : parfois, lorsqu'un mot A ressemble à un mot B, ce mot B modifie la forme du mot A. C'est ainsi que le nom coutepointe (littéralement, "lit de plumes (coute) piqué (point)"), attesté vers 1190, a été transformé en courtepointe, répertorié vers 1275; sous l'influence de l'adjectif court. De même, le nom d'ancien français forsborc "faubourg", attesté vers 1200, a mué en faubourg, présent dans un texte datant d'environ 1400 : un forsborc était un borc, autrement dit un bourg, qui se trouvait fors ce même bourg, fors étant la forme de hors en ancien français. Mais, sous l'influence de faux, le forsborc est devenu le faubourg, comme s'il s'agissait d'un "faux bourg", un bourg qui n'en était pas vraiment un, puisque le malheureux n'était pas ceint par les murailles de la cité mais se trouvait à l'extérieur. On peut aussi évoquer forsené, composé de fors "hors" et de sené "qui a du sens, de la raison", devenu forcené sous l'influence de force : en effet, un forcené ne connaît plus ses limites physiques lorsqu'il est en colère. On constate donc que l'étymologie populaire déforme certains mots par proximité sémantique et formelle de ces mêmes mots avec d'autres unités lexicales préexistantes. Et on aura compris qu'il s'agit là de rapprochements abusifs et erronés.

 

Mais l'étymologie populaire peut aussi déformer l'histoire même des mots et leur inventer une filiation qui n'est pas la leur. C'est ainsi que d'aucuns soutiennent que bistro "débit de boissons" est une adaptation en français de l'adverbe russe bystro "vite" ; le nom français bistro serait dû aux troupes du tsar Alexandre Ier qui occupèrent Paris en 1814 et qui, pressées de se désaltérer, auraient apostrophé les cabaretiers de la capitale avec un bystro impérieux. Bien sûr, cette étymologie est fausse, ne serait-ce que parce que le français disposait déjà d'un nombre important de noms pour désigner ce genre d'établissement, notamment cabaret, café, estaminet et taverne.[1]

 

 

Croquer un mort, cela ne se fait pas

 

Tout aussi fausse est l'étymologie que l'on attribue généralement au nom croque-mort, attesté en 1788, objet du présent article. Qui n'a jamais entendu dire que le croque-mort avait été nommé de cette façon car, lorsque ce malheureux employé des Pompes funèbres d'alors se présentait au domicile d'un défunt, il mordait, donc croquait, un des gros orteils du corps qu'on lui présentait, afin de s'assurer que la personne allongée devant lui n'était plus de ce monde ? Cette hypothèse est plaisante, mais elle est fausse.

 

Certes, le verbe croquer présente, entre autres sens, celui de "mordre dans quelque chose, broyer quelque chose avec les dents". Mais il signifie aussi "l'emporter sur quelqu'un" : l'équipe de France de football a croqué tous ses adversaires. Et croquer signifie également "dilapider son bien". Par ailleurs, il a signifié dans le passé "avoir des relations intimes". Pour finir, notons une expression bien connue des amateurs de littérature policière, l'expression en croquer "être indicateur de police". Mais attardons-nous sur les sens "mordre, broyer" et "dilapider" : ceux-ci peuvent en effet être réduits à la signification de "manger", aux sens propre et figuré. Et remarquons que, quand on mange quelque chose ou quand on dépense son argent, on fait disparaître ce que l'on avait. Et c'est là le sens de l'élément verbal croque, présent dans croque-mort : le croque-mort ne se fait pas les dents sur l'orteil d'un trépassé, explication invraisemblable, mais, dans la mesure où il l'emporte avec lui, il le fait disparaître. De ce fait, croque-mort pourrait tout à fait être remplacé par emporte-mort, et ce mot serait son synonyme exact.

 

 

Comment croquer une femme ?

 

Le verbe croquer est décidément bien mal compris, car une femme jolie à croquer doit s'attendre à subir les pires sévices, car nombreux pensent que croquer signifie, ici également, "mordre". Voici donc une brève histoire des sens du verbe croquer. La signification "broyer sous la dent" remonte au XVe siècle. On rencontre ensuite, en 1665 et sous la plume de La Fontaine, l'expression croquer une femme employée avec le sens d'"obtenir ses faveurs". À peu près à la même époque, entre 1650 et 1676 selon les sources, croquer signifie "ébaucher, esquisser un tableau". Enfin, jolie à croquer est attesté en 1798, autrement dit, après que tous ces sens ont été créés par l'usage. De ce fait, il est difficile de décider lequel d'entre eux a concouru à l'émergence de cette expression, puisque jolie à croquer est enregistré à la fin de la chaîne chronologique : une femme belle à croquer est-elle si belle que l'on souhaite la connaître de façon intime, ou bien aspire-t-on simplement à dessiner sa silhouette ? Personnellement, nous choisirions la première hypothèse, celle du désir physique, car le sens de "faire une esquisse" devait, à cette époque, être confiné dans le seul milieu des artistes, un milieu dont le parler n'était probablement pas répandu dans le peuple. Bien sûr, ce postulat reste à confirmer, mais il est réaliste. Ce qui fait que notre phrase de départ peut se réduire à : tandis que Monsieur emporte les morts dans sa charrette, Madame se fait courtiser. Ce qui n'est guère moral, mais c'est ainsi.



[1] D'autres raisons s'opposent à cette hypothèse fantaisiste. Le lecteur intéressé par cette étymologie trouvera des informations supplémentaires dans notre livre intitulé Les Familles surprises du lexique populaire.


21/05/2014
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... et il a maille à partir avec ses proches.

–  Ton cousin qui est féru de chasse à courre viendra-t-il avec nous ?

–  Impossible, il est reclus chez lui car nous avons maille à partir.

 

 

Les locuteurs francophones utilisent couramment un certain nombre d'unités lexicales sans nécessairement en connaître l'origine ; c'est le cas de quelques-uns des mots présents dans le dialogue introductif de cet article, des mots dont nous allons identifier les ancêtres.

 

Normalement, tout le monde connaît l'adjectif féru, utilisé dans l'expression être féru de "être passionné par", mais son origine est moins familière. Or, il s'agit simplement du participe passé du vieux verbe férir "frapper", et le glissement sémantique qui va de "frapper" à "être passionné" s'explique aisément : quand on est féru de quelque chose, on en est passionné comme si l'on avait été frappé par l'objet en question.(1) Ce verbe férir n'est pas lui non pus inconnu car il s'agit du verbe présent dans l'expression bien connue sans coup férir, laquelle signifie littéralement "sans frapper de coup", c'est-à-dire "sans difficulté, sans avoir à lutter". Il est relevé pour la première dans un texte datant d'environ l'an 950, et l'expression sans coup férir date approximativement de l'an 1200. Mais férir n'a pas eu de chance : verbe du troisième groupe, il a rapidement été supplanté dans l'usage par son équivalent sémantique frapper, attesté en 1178 dans Le Roman de Renart, verbe du premier groupe, à la conjugaison donc facile et régulière. Férir a donc disparu du langage usuel mais a laissé deux descendants lexicalisés, un adjectif et une expression figée, ce qui n'est pas négligeable.

 

Cela étant, certains sont férus de chasse à courre tandis que d'autres, plus pacifistes, s'intéressent aux mots et se demandent, en l'occurrence, comment il faut comprendre ce mot qu'est courre. Généralement, et de façon intuitive, on estime qu'il s'agit là d'un nom, tant les syntagmes de forme [Nom à Nom] sont fréquents en français, comme verre à pied. Or, il n'en est rien, car courre est un verbe. Et l'explication est simple : courre, attesté vers 1050, est la première forme de courir, qui, lui, est apparu vers 1100 et a supplanté courre à partir du XIIIe siècle. Doit-on donc comprendre chasse à courre comme signifiant "chasse à courir" ? Cela n'a guère de chance, et pour cause : à l'origine, le verbe courre signifiait "poursuivre une bête" avant de prendre le sens que nous lui connaissons aujourd'hui. La chasse à courre est donc la "chasse qui consiste à poursuivre un animal". Pour comprendre cette expression, il faut oublier la signification contemporaine de courir.

 

L'identification des étymons n'est toutefois pas toujours autant malaisée. Reclus est assez transparent ; il s'agit du participe passé adjectivé du verbe reclure, verbe d'origine latine et très ancien dans la langue puisqu'on le relève pour la première fois vers l'an 950 ; il signifiait alors "renfermer quelqu'un dans une cellule étroite et rigoureuse". Si on l'identifie sans difficulté, on notera toutefois qu'il a été rapidement supplanté par enfermer, attesté vers 1170, de sens identique. Une fois de plus, tout comme pour férir, un verbe du premier groupe a pris le pas sur un verbe du troisième groupe, et cela fut d'autant plus facile que la conjugaison de reclure est particulièrement délicate à manier.

 

 

La tricoteuse n'a maille à partir avec personne

 

L'identification de reclus n'est donc pas des plus complexes, mais il n'en va pas de même de l'expression qui conclut le dialogue d'ouverture de cet article. Nous avons vu, avec courre, que l'on peut se tromper sur la nature d'un mot. Mais on peut aussi mal interpréter une signification. C'est ce qu'il se passe d'ordinaire avec l'expression maille à partir, dans laquelle on considère que maille signifie "boucle d'un fil de textile" et que partir a le sens de "s'en aller". Toutefois, en mariant les sens de ces deux mots, l'expression devient de facto incompréhensible, d'autant plus que partir est un verbe intransitif. Et c'est alors que l'on découvre que maille et partir n'ont pas toujours eu les sens que nous leur connaissons aujourd'hui. En effet, en ancien français, maille désignait une monnaie de très faible valeur ; ce nom est attesté avec ce sens vers 1130. Et les expressions comprenant maille "monnaie de très faible valeur" étaient nombreuses à date ancienne : ne pas valeir maaille "ne rien valoir" (vers 1135), sans sou ni maille "sans argent", n'avoir ni sou ni maille "n'avoir aucun argent" (1736).

 

Maille dans la locution figée avoir maille à partir est donc identifié. En ce qui concerne partir, il faut remonter à son étymon, le verbe latin partire "diviser, partager", qui fut construit sur le nom pars, partis "part, partie" et qui est à l'origine du verbe français partir. La première signification de partir fut donc, à l'instar du sens latin, "diviser, partager" ; on trouve une première attestation de partir avec le sens de "diviser, partager en plusieurs parties" vers la fin du Xe siècle. Ensuite, vers 1140, on rencontre partir avec le sens de "s'en aller". Cela ne doit pas étonner si l'on pense métaphoriquement : partir, c'est opérer une séparation, notion contenue dans l'idée de diviser. Toutefois, avec le temps, on oublia que "s'en aller" était une transposition figurée de "diviser, partager", et il devint difficile d'utiliser deux verbes de forme identique avec des sens très différents. C'est pourquoi partir "diviser, distribuer" fut remplacé par partager ou séparer, voire répartir, selon le contexte, et que la forme partir fut exclusivement employée avec le sens de "s'en aller".  De ce fait, avoir maille à partir avec quelqu'un signifie "avoir une piécette à partager avec quelqu'un", donc "se battre pour peu de chose".

 

En conclusion, on notera que la première forme de cette expression était avoir maille à départir, forme attestée en 1616. Elle devint ensuite avoir maille à partir, et on la rencontre ainsi sous la plume de Molière en 1655, dans la pièce L'Étourdi ou les Contretemps.

 

 

 

 

(1) L'image du choc employée pour traduire métaphoriquement l'idée d'une émotion ou d'un penchant puissants n'est pas circonscrite au seul adjectif féru. Pensons par exemple au coup de foudre, aux expressions être choqué par quelque chose "être bouleversé" ou être mordu de quelque chose.La souffrance et la passion sont souvent liées dans les langues. Rappelons que passion vient du latin passio, formé sur le verbe pati "souffrir" (la Passion du Christ est sa souffrance). On notera d'ailleurs que les premières utilisations du français passion étaient entachées de connotations péjoratives : éprouver une passion, au Moyen Âge, équivalait presque à commettre un péché. Et, dans plusieurs langues, on observe une remarquable persistance de l'union de ces deux notions ; ainsi, en allemand, Leidenschaft "passion" est construit sur le verbe leiden "souffrir".

 

 

 

 

 

 


05/01/2014
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Mieux vaut bienvenir que forfaire

–  Ce tissu est très seyant, tu seras le bienvenu.

–  Oui, sauf que j'ai commis un forfait.

 

 

Les langues évoluent constamment. Certes, ce mouvement ne se fait jamais dans la rapidité ; c'est le recul qui permet de constater le changement de physionomie d'une langue. Certains mots disparaissent, sans laisser de descendance lexicale. D'autres, en revanche, se perpétuent dans des dérivés. C'est ainsi que nous disposons aujourd'hui de noms et d'adjectifs dont les ancêtres ont disparu de l'usage mais qui, contrairement à ces derniers, sont tout à fait vivants. C'est notamment le cas pour les mots écrits en rouge dans le dialogue qui ouvre cet article : tous proviennent de verbes aujourd'hui oubliés mais bien présents dans notre langue il y a plusieurs siècles.

 

 

Des verbes de vieil françois

 

Il exista ainsi, en ancien français, un verbe tistre "tisser", attesté vers 1160. Comme sa conjugaison était relativement malaisée, à l'image de nombreux autres verbes du troisième groupe, tistre céda la place à son équivalent sémantique tissir, attesté vers 1200, un verbe du deuxième groupe, donc facile à conjuguer. Toutefois, tissir a dû être lui aussi ressenti comme étant d'une manipulation délicate, et il prit finalement la forme tisser, verbe du premier groupe attesté vers 1360. Mais, tandis que l'ancêtre tistre était remplacé par tissir puis par tisser, son participe passé tissu continuait d'exister : cette robe a été tissue en Flandre. Enfin, tissu devint un nom, attesté comme tel vers 1200.

 

L'histoire de seyant est un peu plus complexe. Au départ existait un verbe seoir, aujourd'hui disparu. À la fin du Xe siècle, ce verbe signifiait "être assis". Puis, par glissement métaphorique, seoir prit le sens de "convenir", sens avec lequel il est attesté vers 1150 : ce qui est assis est stable et peut donc convenir. Pour cette double raison sémantique, le participe présent de seoir devint le nom familier séant "postérieur, fessier" ainsi que l'adjectif verbal séant "convenable", ce dernier prenant ultérieurement la forme seyant. On notera que seoir a également fourni sis "situé", toujours vivant mais plutôt cantonné de nos jours dans le vocabulaire administratif.

 

Bienvenu, quant à lui, est le participe passé du verbe bienvenir "accueillir favorablement", verbe ancien attesté pour la première fois vers 1170. Ses dernières formes conjuguées remontent au XVIe siècle, puis il disparut. Son infinitif fut certes quelque peu utilisé de nouveau au XIXe siècle, mais uniquement dans la littérature. Bienvenir a donc donné bienvenu mais aussi, évidemment, le nom bienvenue, qui est tout simplement la forme féminine de ce dernier.

 

Enfin, forfait au sens de "crime" est le participe passé substantivé du verbe forfaire "commettre une faute grave", verbe aujourd'hui disparu mais très ancien car il est attesté dès la fin du Xe siècle.(1) On peut encore rencontrer forfaire ça et là, mais uniquement dans des textes littéraires ; tout comme bienvenir et seoir, forfaire est sorti de l'usage commun.

 

 

Pourquoi certains verbes disparaissent

 

On peut s'interroger sur la raison de la disparition des verbes à l'origine de ces formes qui, elles, ont bien survécu et sont restées vivaces. Si on peut postuler que la conjugaison non intuitive de tistre (je tis, tu tis, il tist, nous teissons, vous teissez, ils tissent) a eu raison de ce verbe, ce n'est pas le cas de bienvenir, formé sur venir, ni de forfaire, dérivé de faire, ni encore de seoir, de même origine que s'asseoir : bienvenir, forfaire et seoir n'auraient pas dû poser de problèmes de conjugaison dans la mesure où venir, faire et s'asseoir étaient déjà usuels à date ancienne.

 

Mais le mouvement général du français va vers une prépondérance du premier groupe lorsqu'il s'agit de créer de nouveaux verbes. On ne crée pas de verbes du troisième groupe car on serait tout à fait incapables de leur donner spontanément une forme : nos verbes du troisième groupe sont tous hérités du latin ; ils sont soit le fruit d'emprunts à cette langue, soit l'aboutissement d'une évolution naturelle, à partir du latin parlé dans la Gaule de nos ancêtres. Il arrive que l'on crée des verbes du deuxième groupe lorsqu'il s'agit d'indiquer un changement d'état, ce qui est la caractéristique principale des verbes du deuxième groupe : blanchir, par exemple, indique un changement de couleur. Mais lorsque le français a besoin de verbes nouveaux pour ses besoins lexicaux, ce sont des verbes du premier groupe que l'on crée, hormis quelques rares exceptions, comme alunir, attesté pour la première fois en 1921, qui appartient au deuxième groupe. S'agit-il là, avec cette prépondérance du premier groupe, d'une simplification ou d'un appauvrissement de la langue, la question reste ouverte.

 

 

 

(1) On ne confondra pas forfait "crime" avec forfait "tarif déterminé pour un ensemble de prestations" non plus qu'avec la troisième forme forfait "non participation à une compétition sportive".

 

 

 


26/12/2013
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