Linguistique française

Politiquement correct


... tout comme l'hôtesse de vente.

Cela fait maintenant plusieurs décennies que l'on parle du langage politiquement correct – pis, que l'on veut que nous nous exprimions ainsi. Mais avant d'examiner les ravages linguistiques induits par ce mode d'expression abscons, faisons d'emblée remarquer que la traduction française politiquement correct, calque de l'anglo-américain politically correct (ou political correctness, selon les occurrences), est sujette à caution. En anglais, politically renvoie à policy "doctrine" ou "pratique", et à politics "qui concerne les affaires publiques". Quant à correct, il doit être traduit par "exact" et non par "conforme à la norme", selon le sens de l'adjectif français correct. On constate ainsi que le sens originel anglais n'a que peu en commun avec la signification donnée à cette formulation en français, à savoir celle de "formulation bienséante".

 

On comprend donc que politiquement correct est une traduction elle-même politiquement correcte de politically correct, puisqu'on n'ose pas parler de formulation bienséante, car cela reviendrait à porter un jugement, ce dont le politiquement correct ne veut à aucun prix. En résumé, parler politiquement correct, c'est faire usage de la langue de bois – on veut éviter des mots censés être déplaisants, lesquels mots désagréables deviennent de facto des tabous. On remplace donc ces termes jugés trop crus par des expressions au contenu sémantique censé être valorisant ou moins stigmatisant. Il résulte de tout cela un alourdissement des phrases, dû à des circonvolutions langagières interminables, comme le nain, devenu personne de petite taille.

 

 

La technicienne de surface passe à quelle heure ?

 

Nous venons de dire que certains mots sont frappés d'anathème. Tout le monde aura par exemple remarqué que ce n'est plus une caissière qui reçoit le paiement des achats, mais une hôtesse de caisse. Nul doute que cette appellation doit rendre la tâche beaucoup plus agréable. Et notre hôtesse de caisse est probablement cousine de l'hôtesse de vente, qui se sent beaucoup mieux depuis qu'elle est plus qu'une vendeuse. On souhaite à ces dames un salaire augmenté à proportion du nombre de syllabes gagnées par les nouvelles dénominations de leurs emplois.

 

Cela peut prêter à sourire, mais ce processus n'est rien moins que la volonté affichée de gommer du vocabulaire usuel des mots anciens qui disaient les choses sobrement mais efficacement. On ne peut que se demander pourquoi ces mots d'avant, comme caissière et vendeuse, sont ressentis comme insultants. Rappelons-nous, par ailleurs, l'époque révolue où des représentants sonnaient aux portes pour proposer des encyclopédies. Le représentant n'existe plus ; il a été remplacé par le VRP, le voyageur représentant placier – un sigle fait toujours très chic. Mais tout passe, tout lasse, et notre VRP devint finalement un commercial. Notons que ses tâches sont strictement identiques à celles de son grand-père représentant, mais il ne saurait user de cette appellation poussiéreuse.

 

Nous n'avons cité que trois exemples, mais les appellations politiquement correctes de métiers sont légion ; on peut notamment évoquer les dénominations que sont technicienne de surface "femme de ménage", professeur des écoles "instituteur", exploitant agricole "paysan" ou encore gardien "concierge", la liste est longue. Au demeurant, il semble que ces changements de noms de métiers concernent uniquement des professions peu valorisantes ; il s'agit, en quelque sorte, de hausser le niveau de considération que l'on a ou que l'on pourrait avoir envers tel corps de métier. Même si cela ne change bien sûr rien aux tâches accomplies par les uns et par les autres.

 

 

Masquer les infirmités

 

Cette langue de bois vise également à ne pas nommer directement les infirmités ou les problèmes liés au corps ou à la santé. Or, bien souvent, les euphémismes ainsi créés présentent un sens totalement différent du mot qu'ils doivent remplacer. Ainsi, quand on entend parler aujourd'hui d'un malvoyant, on pense que l'on évoque une personne dont la vue est très basse. Or, malvoyant remplace aveugle. Nous sachons qu'un aveugle n'a pas une vue extrêmement limitée, mais qu'il n'en a aucune. De la même façon, un malentendant contemporain devrait percevoir quelques sons, certes très rares, si l'on analyse le sens des éléments qui composent ce nom. Or, il n'en est rien : le malentendant ne perçoit aucun son vu qu'il est sourd. C'est dramatique, mais c'est la réalité. Et cette réalité n'est pas bonne à dire puisqu'il semble malséant de parler d'aveugles ou de sourds. Tout se passe comme si le fait d'appeler ces personnes des malvoyants ou des malentendants leur rendait quelque peu la vision ou l'ouïe. Les mots sont peut-être moins directs, mais ils ne traduisent pas la réalité ; ils ne sont qu'écrans de fumée, et peut-être la manifestation d'une peur de cette même réalité.

 

Dans le même ordre d'idées, il semble difficile, sinon impossible, de dire de quelqu'un qu'il est infirme. Le politiquement correct veut remplacer ce nom simple et clair par l'appellation à rallonge de personne à mobilité réduite. Encore une fois, on peut s'interroger sur les motivations cachées derrière ce processus qui consiste, comme on vient de le voir, à falsifier la réalité. En effet, une personne à mobilité réduite n'a pas de mobilité réduite, mais aucune mobilité. Le politiquement correct veut ne fâcher personne, mais cela doit-il se faire en niant des réalités douloureuses ? On constate que cette façon de parler dépasse les seules questions linguistiques, puisqu'elle suscite l'interrogation sur les tabous lexicaux. Certes, ces derniers ont toujours existé, mais les dépasser ne serait-il pas une évolution souhaitable ?

 


28/05/2015
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