Françoise NORE

Françoise NORE

Le parler de Midi-Pyrénées

Il y a quelque temps, nous avons commencé l'étude du français tel qu'on le parle à Marseille et dans les environs de la cité phocéenne, pour reprendre une périphrase familière. Nous avons vu que le parler du Sud-Est possède évidemment, en raison de ses origines provençales, des mots qui lui sont propres et qui sont inconnus du français standard. Mais nous avons également pu constater que le français du Midi confère à plusieurs dizaines de mots de la langue standard des sens généralement incompris des "Nordistes", ce qui peut étonner, sinon dérouter, le visiteur de ces ensoleillées et méridionales contrées.

 

Aujourd'hui, nous diversifions nos sources géographiques, puisque nous allons nous atteler à l'examen du français parlé en Midi-Pyrénées, peut-être futur Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon. Toutefois, contrairement à ce que nous avons fait pour le langage du Sud-Est, nous n'étudierons pas de mots provenant des langues canal historique de ces régions, en l'occurrence le catalan et l'occitan, mais uniquement des mots français usuels qui ont ici des sens totalement différents de ceux que nous leur connaissons, nous, les Septentrionaux. Attention aux contresens et aux malentendus …


Je vais trier les racines avant qu'elles périssent

Le Sud-Ouest en général et la région Midi-Pyrénées en particulier sont connus pour leur amour de la table et pour les kilos que l'on peut aisément en rapporter comme souvenir de voyage ; en effet, manger est ici une activité très importante. Cela explique probablement pourquoi les habitants de ces contrées disposent d'un lexique foisonnant pour parler nourriture et cuisine. Toutefois, le voyageur ignorant le vocabulaire local sera fort étonné de constater qu'un grand nombre de mots du français standard ont ici des significations fort différentes de celles qui lui sont familières. Examinons cela.

 

Imaginons que l'on soit invité à prendre un repas chez l'habitant midi-pyrénéen. Certes, on s'en réjouit fort, mais il convient de veiller à se faire préciser l'heure du repas en question : ici, le repas du midi s'appelle le dîner ; de ce fait, celui du soir, pris vers dix-neuf ou vingt heures, est nommé le souper. Si l'on s'entend donc proposer de "venir dîner", que l'on se rappelle cette nuance lexicale et que l'on ne fasse pas attendre ses hôtes jusqu'au soir. De ce fait, pour éviter ce genre de malentendu, il est conseillé de parler du repas du midi et du repas du soir. Et, s'il est vrai qu'il existe encore de nombreuses autres campagnes françaises où l'on parle toujours du souper pour le simple repas vespéral, cette utilisation des noms dîner et souper reste particulièrement vivace dans le Sud-Ouest.

 

 

Ils n'eurent pour toute pitance que de maigres racines ...

 

Bien. L'on est arrivé à l'heure idoine. Comme on est poli, on propose son aide à la maîtresse de maison, qui accepte volontiers. Mais, tandis que l'on s'affaire, on l'entend dire : "Je vais trier les racines avant qu'elles périssent". Allons bon. Des racines, pour tout repas ? Sans être particulièrement snob, on commence à penser que les charmes de la ruralité et du retour aux sources ont leurs limites. Manger des racines, quelle drôle d'idée ; en outre, ces racines ne sont apparemment pas toutes bonnes puisqu'il paraît nécessaire de les trier, c'est-à-dire d'opérer une sélection entre celles que l'on peut consommer et celles qui doivent être destinées à la poubelle. Tout cela est curieux. Par-dessus le marché, ces mêmes racines semblent être en grand danger, car l'hôtesse redoute qu'elles ne périssent, autrement dit qu'elles ne décèdent. Au passage, on aura noté cette anthropomorphisation d'un élément végétal : ici, tout comme un humain, une plante périt, rend son dernier soupir.

 

Tout cela est cependant légèrement inquiétant. D'un air détaché, l'on s'enquiert. Et la lumière se fait : les racines que l'on prétend faire ingurgiter au visiteur sont en réalité des salsifis, car c'est ainsi que l'on nomme ce légume en Midi-Pyrénées.[1] C'est très bien, mais pourquoi les trier ? L'explication est simple : trier des légumes, ou tout autre aliment, ne signifie pas que l'on va procéder à un choix parmi eux, mais que l'on va les éplucher, voire les laver. Très bien, mais périr ? Ce n'est pas très compliqué : ici, quand un aliment périt, cela signifie qu'il se gâte, et donc qu'il pourrit. Cela peut paraître grandiloquent, mais c'est ainsi.

 

 

Verse, puis passe !

 

On est donc rasséréné, en plus d'être instruit. Pourtant, l'heure tourne, et on s'entend proposer de prendre l'apéritif.[2] Quoi de plus normal. On boit un verre, puis un autre. Vient le moment où le maître de maison se tourne vers son invité et lui dit : "Allez-y, versez". Cela est très étonnant : apparemment, on attend du visiteur qu'il fasse le service. C'est inhabituel, mais qu'à cela ne tienne. On empoigne donc une bouteille, on la débouche. Là, les hôtes éclatent de rire, tandis que l'on est de nouveau plongé dans un abîme d'incompréhension : normalement, verser a le sens de "faire couler un liquide dans un récipient". Et, dans le contexte d'un apéritif, hormis le fait de remplir de nouveau les verres des commensaux, on ne voit pas ce que l'on peut faire d'autre pour répondre à l'invitation de verser. Alors, devant l'air effaré que l'on a sûrement, les hôtes expliquent : en ces méridionales régions, verser signifie "vider son verre". Autrement dit, c'est comme si l'on versait le liquide dans le récipient qu'est sa propre gorge. Cette nouvelle image est très amusante, convenons-en.

 

Discrètement, on se secoue ; que d'émotions, que de découvertes. Mais bon, on va dîner (ou souper, c'est selon). On se lève, et la maîtresse de maison demande : "Vous passez où ?". Naturellement, on la regarde sans comprendre. Passer ? Mon Dieu, nulle part ; l'on ne compte se rendre nulle part puisqu'on va se mettre à table. Avec des mots choisis, on lui fait entendre que l'on va s'asseoir. Et la dame de répondre : "C'est bien ce que je vous demande : vous passez où ?". On réfléchit quelque peu, et tout s'éclaire : passer n'a pas en ces lieux son sens usuel de "se déplacer d'un point à un autre" mais, de façon singulière, celui de "s'asseoir à table, prendre place à table". Observons comment le verbe de mouvement passer a acquis ici un sens plutôt statique.

 

Enfin, bon, on dîne (ou on soupe). Tout se passe bien, sauf que le cadet de la famille rechigne à finir ses racines, ce qui provoque l'ire maternelle : "Mange ! Tu sais bien que je n'aime pas qu'on fasse périr la nourriture". Encore ce périr. Nous avons vu plus haut que ce verbe signifie "s'abîmer, se gâter" lorsque l'on parle d'un aliment. Mais faire périr ? Très simple : faire périr de la nourriture signifie qu'on la gaspille. À son enfant qui laissera de la viande sur les os de son confit de canard, une mère dira : "tu fais périr", c'est-à-dire : "tu gaspilles la nourriture".[3] On remarquera encore une fois que l'alimentation accède ici à un certain statut, dans la mesure où on lui attribue des actions ou des états normalement destinés aux humains. Ajoutons que l'on aura demandé au visiteur s'il voulait la patte de la volaille, appellation locale pour ce que l'on nomme communément la cuisse[4], et l'on en aura terminé avec les particularismes du repas lui-même.

 

 

A la fin du dîner (ou du souper ...)

 

Finalement, le repas se termine, et on prend le café. À ce moment-là, le maître de maison se lève, s'empare d'une boîte et demande à son invité s'il veut un bonbon. Naturellement, on rit : on est adulte, on a passé l'âge de consommer des friandises à toute heure du jour. Mais le maître de maison insiste, ouvre la boîte et la présente à son visiteur, qui regarde à l'intérieur et comprend immédiatement : ici, un bonbon n'est pas une confiserie au sens où on l'entend généralement, mais un chocolat. Il suffit de le savoir.[5]

 

Pendant que l'on déguste donc quelques bonbons avec le café, le lave-vaisselle tourne. Lorsque le cycle de lavage est terminé, la maîtresse de maison se lève et annonce qu'elle va frotter sa vaisselle. Tiens donc ; serait-ce que l'appareil soit défectueux et que l'hôtesse se doive d'aller frotter, c'est-à-dire nettoyer, assiettes et couverts ? Que non pas : en ces lieux, quand on frotte de la vaisselle (ou autre chose, au demeurant), on ne la nettoie pas, mais on l'essuie.

 

Que de surprises. Que ce dîner (ou ce souper) fut édifiant.


[1] Renommons donc une célèbre émission de télévision en Des Salsifis et des Ailes.

[2] Notons que l'on entend fréquemment : "Tu viens la prendre, l'apéro ?". Cela est probablement dû à une fausse coupure, la péro au lieu de l'apéro.

[3] Ajoutons qu'en Midi-Pyrénées, on ne racle pas les os, on les cure.

[4] Après ce repas, vous vous promettez de regarder de nouveau le film L'Aile ou la Patte.

[5] Bien sûr, le nom bonbon a également le sens que nous lui connaissons en français standard, mais il a aussi ce sens étonnant de bouchée de chocolat.

 

 


03/06/2014
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Elles sont malades, tes sandales !

     Dans un article précédent, nous avons présenté quelques usages particuliers de mots français qui ont, dans la région Midi-Pyrénées, des sens bien différents de ceux qu’ils possèdent en français standard. Ainsi, nous avons vu que l'on peut se faire servir un plat de racines sans s'en offusquer, vu qu'il s'agit là de nos traditionnels salsifis. On se rappellera également qu'être invité à trier des légumes ne consiste pas à faire un choix parmi ces aliments, mais à les éplucher ou à les nettoyer, autrement dit à les préparer avant de les cuisiner. Il est bien d'autres utilisations étonnantes de mots, comme nous allons le voir.

 

Vite, un médecin, les portemanteaux sont malades !

 

     Après avoir pris le repas narré dans l’article précédent, tout le monde se rend au salon, et la maîtresse de maison de vous dire gentiment : « N'hésitez pas à mettre des sandales, si vous voulez ; nous sommes entre nous ! ». Allons donc. Mettre des sandales ? Certes, nous sommes au sud de la Loire et on porte souvent des vêtements légers, mais tout de même : enfiler des chaussures de plage à l’intérieur ? Voilà de curieuses mœurs, pensez-vous. Comme vous êtes poli, vous ne relevez pas l'incongruité et vous vous contentez de répondre : « Oh, pas de problème, j'ai mes charentaises, ça ira bien ». Mais la dame réplique : « C'est ce que je vous disais, mettez des sandales ! ». Et, là, tout s'éclaire : ici, les sandales ne sont ni des chaussures de plage ni des escarpins ouverts mais, tout simplement, des pantoufles. Il suffit de le savoir.

 

     Chaussé de vos sandales, afin de suivre les us locaux, vous retournez au salon. La conversation reprend :

     –  Vous êtes bien installé ?

     –  Oui, c'est parfait, je vous remercie.

     –  Vous avez suffisamment de portemanteaux pour vos vêtements ?

     –  Oui, oui, j'en ai un ; avec l'armoire, j’ai de quoi tout ranger correctement.

     –  Ah mais non, ce n'est pas assez, je vais vous en apporter d’autres.

 

     Ça alors : d’autres portemanteaux ? Plusieurs dans une seule chambre ? Mais où les mettre ? Déjà, un seul portemanteau peut être volumineux ; comment peut-on envisager d'en installer un certain nombre dans une pièce ? Ça ne va pas être possible, et il va falloir le dire en douceur à l'hôtesse. Vous déclinez donc derechef, mais la dame se lève, s’absente quelques instants, puis revient avec une brassée de cintres : « Tenez, ça vous servira toujours ». Intérieurement, vous souriez : ici, portemanteau désigne le cintre. Voilà qui va vous faire gagner de la place dans votre chambre.

 

     Toujours poliment, vous remerciez la maîtresse de maison, mais celle-ci examine les cintres qu’elle vient de vous donner et en retire un du lot en déclarant : « Je reprends celui-là, il est malade ». Voilà autre chose : objets inanimés, en plus d’avoir une âme, vous avez un corps dont la santé peut être altérée ? Vous regardez votre interlocutrice d’un air interdit, et celle-ci vous montre ce qui l’ennuie : « Il est malade, son crochet est presque cassé. » Et en effet : en ces contrées, malade peut s’appliquer à toute chose pour signifier qu’elle est abîmée, en très mauvais état, voire inutilisable. Vous prenez donc les portemanteaux qui ne sont pas malades, vous les montez dans votre chambre, puis vous redescendez, riche d’un peu plus de vocabulaire que lors de votre arrivée en ces lieux.

 

Il est doux, mon pâté ?

 

     Les heures passent, chacun vaque à ses occupations et, au début de la soirée, tout le monde se rassemble pour l’apéritif (la péro, comme on a vu dans l’article précédent). On papote gaîment autour des amuse-bouches, mais votre hôte ne semble guère satisfait :

     –  Tu l’as acheté où, ce pâté ? demande-t-il à sa femme. D’habitude, il est bon, mais aujourd’hui il est doux.

 

     Interloqué, vous prenez un toast et vous goûtez. De quoi le maître de maison se plaint-il ? Le pâté n’est pas sucré ; il manque peut-être un peu de sel, mais il n’est pas doux, il ne peut en aucun cas être confondu avec un gâteau. La maîtresse de maison prend à son tour un toast et répond, après avoir avalé une bouchée :

     –  Tu as raison, il est doux ; le traiteur n’a pas mis assez de sel.

 

     Voilà donc une nouvelle surprise : pour parler d’un aliment qui n’est pas suffisamment salé, on ne le qualifie pas de fade, mais de doux. Rien à voir avec le sucre. Naturellement, si l’on n’est pas initié, ce sens particulier de doux est impossible à deviner.

 

     La conversation repart, en dépit du pâté doux. On discute maintenant des derniers congés d’été, et votre hôtesse vous demande :

     –  Et vos vacances, vous les avez réussies ?

 

     Formulation assez étonnante, mais, après tout, pourquoi pas ? Vous racontez vos sorties, vos soirées avec vos proches, les sites visités, les restaurants typiques de la région, tout un monde enchanteur. Mais la dame, semblant marquer une légère incompréhension, renouvelle sa question :

     –  Mais vous les avez réussies, vos vacances ?

     –  Mon Dieu, oui, vous entendez-vous répondre, elles étaient réussies. Et les vôtres ?

     –  Oh, nous, nous sommes allés chez mon frère, mais nous ne les avons pas réussies.

     –  Vraiment ?

     –  Oui, confirme le mari ; nous sommes restés à la maison, ou bien nous sommes allés à quelques expositions, au cinéma … Non, nous ne les avons pas réussies.

 

     Comme tout cela est étrange, pensez-vous : voilà des personnes qui ont vu leurs proches et eu des activités culturelles intéressantes mais qui ne sont pas satisfaites de leurs congés. La conversation se poursuit toutefois, vous écoutez attentivement, et vous avez finalement la clef de l’énigme : réussir ses vacances n’est pas le contraire de rater ses vacances mais signifie « avoir du beau temps pendant ses vacances » ! Autrement dit, même si on a vécu des moments fort agréables, les congés en question ne sont réussis qu’à la condition expresse qu’il y ait eu du soleil et que, par voie de conséquence, on ait pu avoir des activités de plein air.

 

Il a fait du jardin, après ?

 

     Puisque le sujet de la météo est lancé, le maître de maison poursuit :

     –  Heureusement, il a fait beau, aujourd’hui. J’ai pu faire du jardin, après. Et vous, vous en faites ? vous demande-t-il.

     –  Euh, eh bien, j’ai un jardin, mais je n’y fais pas grand-chose : les fleurs poussent toutes seules, c’est assez joli car ça fait jardin anglais, vous voyez ?

 

     Vos hôtes échangent un bref regard, puis le monsieur reprend :

     –  Moi, j’aime bien faire du jardin ; ce matin, j’ai planté des petits pois, des tomates et des salades.

 

     Vous acquiescez en souriant, mais vous vous sentez perdu : normalement, lorsqu’il est employé seul, le nom jardin désigne un terrain planté de végétaux d’agrément, arbres ou fleurs. Or, le maître de maison vient d’évoquer ce qui ressemble plus à des travaux des champs qu’au culte de la déesse Flore. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Voici l’explication : ici, le jardin est le jardin potager, et faire du jardin a pour sens « cultiver des fruits ou des légumes ». Voilà qui vous rassérène, vous êtes tout heureux d’avoir compris, mais quelque chose vous interpelle ; en effet, votre hôte a dit : « J’ai pu faire du jardin, après ». Vous lui demandez donc :

     –  Et vous avez fait du jardin après quoi ?

     –  Après quoi ?

     –  Je ne sais pas, vous avez dit avoir fait du jardin après.

     –  Ah oui, ce matin, puis tout à l’heure, dans l’après-midi.

 

     Encore un bel étonnement : lorsqu’il est employé seul, après ne signifie pas « à un moment ultérieur à un autre moment » ou « à un moment dans le futur », mais « à un moment dans le passé » ; en un mot, son sens n’est pas « après » mais « avant ». Si on l’ignore, on peut s’exposer à des quiproquos croquignolets.

     Au fond, tout cela n’est pas bien grave, puisqu’on enrichit son lexique et que l’on comprend ses hôtes. Mais l’heure tourne, on va maintenant souper, c’est-à-dire que l’on va dîner ; il faut donc finir la péro. On verse !

 

 

 


19/07/2019
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