Françoise NORE

Françoise NORE

Les mots de l'actualité

Les événements qui font l'actualité s'énoncent naturellement avec des mots. Et quand certains faits prennent une importance prépondérante, les mots qui les désignent emplissent tout ou presque tout l'espace médiatique. Si cette rubrique s'attache à analyser d'un point de vue linguistique les mots que les activités humaines mettent sporadiquement en valeur, elle a aussi à cœur d'examiner les faits qui ont conduit à cette célébrité ponctuelle. Lexicologie, reflets de notre époque, et parfois polémique, voilà le contenu de cette rubrique.


Les mots du Covid-19

Covid-19 : quand une pandémie est aussi un terrain d’étude pour la linguistique

 

          Il est assez rare qu’un événement suscite des interrogations d’ordre linguistique. C’est pourtant le cas, avec ce qu’il est convenu d’appeler la crise du coronavirus[1] : la pandémie de Covid-19, qui a ébranlé le monde entier et qui continue de le secouer, a donné lieu à la création de mots et d’expressions de plusieurs sortes, car il a bien fallu nommer les bouleversements, survenus dans la vie quotidienne, qui ont accompagné cet événement.

 

 

Quelques questions grammaticales

 

            La gigantesque masse d’informations et d’échanges relatifs à cette maladie a fait émerger des questionnements ressortissant à la grammaire. L’un d’entre eux concerne le genre à attribuer au nom Covid-19. Nous avons déjà écrit un article à ce sujet ; rapportons quelques éléments ici : Covid-19 est l’acronyme de Coronavirus disease (20)19 [2], qui se traduit par maladie à coronavirus apparue en 2019. Généralement, lorsqu’on traduit un nom étranger, on lui attribue le genre qu’il a en français ; ainsi, FBI, traduit par Bureau fédéral d’investigations, est masculin. Disease se traduisant par maladie, il serait donc logique de dire la Covid-19, comme l’ont fait quelques médias et institutions au début de la pandémie. Mais les locuteurs français avaient déjà pris l’habitude d’utiliser le masculin, probablement par analogie avec le coronavirus[3] ou par syllepse d’une locution comme le virus de la maladie nommée Covid-19. À ce jour, il semble que le masculin se soit implanté dans l’usage courant, souvent différent de celui des relais d’information, qui emploient plus volontiers le féminin.

 

          À mesure que les événements évoluaient, d’autres sujets en rapport avec la linguistique ont fait débat. Lorsqu’on commença d’évoquer la fin du confinement, on s’interrogea sur l’opportunité de rouvrir les commerces et les lieux de restauration. Et, par attraction du nom réouverture, le verbe rouvrir prit fréquemment la forme réouvrir. Pourtant, celle-ci est refusée par les dictionnaires et, lorsqu’elle est mentionnée, elle s’accompagne généralement d’une mise en garde sur son incorrection. De nombreux articles parurent donc sur rouvrir ; pouvait-on dire réouvrir, pour aligner le verbe sur réouverture ? Cette différence de préfixe est, en effet, souvent jugée illogique. Or, il n’y a rien d’aberrant dans le couple rouvrir / réouverture : rouvrir, apparu vers 1175, est de formation populaire, tandis que réouverture a été créé au XVIIIe siècle, sur le modèle de mots savants empruntés au latin et ayant le même préfixe, comme régénération. Les deux modes de formation étant autant légitimes l’un que l’autre, il n’y a donc pas lieu de modifier rouvrir[4]. Mais le seul r- devant une voyelle peut être ressenti comme insuffisant ; c’est pourquoi l’on constate une tendance actuelle à employer ré- au lieu de r- lorsque le verbe commence par une voyelle, probablement pour bien faire entendre le préfixe. Cela explique pourquoi la forme réouvrir est fréquente dans le parler usuel.

 

          Un autre point de grammaire émergea durant le confinement : faut-il écrire des gestes barrière ou des gestes barrières ? La presse s’interrogea, et l’Académie française publia un article à ce sujet, disant qu’il convient de graphier des gestes barrières, dans la mesure où l’on considère qu’il s’agit de gestes qui sont des barrières à la propagation du virus.

 

          Si l’on peut facilement accepter gestes barrières, la question n’est pas parfaitement tranchée pour cas contact, formé de la même façon. Le Wiktionnaire définit ainsi cette locution : « Personne qui a été identifiée comme ayant croisé une personne infectée ». On peut donc en inférer qu’un cas contact est une personne ayant eu un contact avec un malade, ce qui implique la forme de pluriel des cas contact. Mais on peut rétorquer qu’il s’agit également d’une personne qui fait office de contact avec une autre personne testée positivement, ce qui implique des cas contacts, c’est-à-dire des cas qui sont des contacts. Personnellement, nous préférons des cas contact. En effet, dans ce genre de formation lexicale, il n’y a pas toujours d’équivalence sémantique entre les deux noms, mais une abréviation d’une locution plus longue : des écrans radar ne sont pas des écrans qui seraient des radars, mais des écrans affichant ce que des radars détectent, ce qui implique le maintien au singulier de radar. Nous pensons donc que des cas contact sont des cas qui ont été en contact avec des personnes infectées ; de ce fait, la mise au pluriel de contact est impossible.

 

 

De nombreuses questions lexicales

 

          Les questions grammaticales ont donc accompagné ces derniers mois ; elles sont toutefois supplantées par une importante création de néologismes et par l’emploi de mots rares devenus courants. Les néologismes peuvent s’expliquer aisément : face à une situation inédite, il faut bien nommer des réalités jusque-là inconnues ou presque inconnues. Ainsi, noms, verbes, adjectifs apparurent. Dans les paragraphes qui suivent, nous allons examiner les mots qui ont ainsi contribué à enrichir le lexique. Le corpus sur lequel nous nous appuyons est constitué de mots qui, selon une enquête que nous avons conduite en faisant des recherches dans Google, ont été et sont encore les plus employés.

 

 

Prépondérance des mots-valises

 

          Un examen des mots apparus durant cette période met en évidence une grande quantité de mots-valises. La liste suivante, non exhaustive, présente les mots que nous avons retenus en raison de leur fréquence dans les résultats de notre recherche :

 

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Quelle est la forme de ces mots-valises ?

 

          Selon la typologie que nous avons proposée dans un article précédent, les mots-valises récemment apparus répondent de la façon suivante aux contraintes exigées pour pouvoir être qualifiés de prototypiques :

 

–       amalgamation de deux lexèmes simples : contrainte respectée par la plupart des mots-valises, sauf graduvid et grovid ;

–       élément phonologique commun aux deux termes-sources et présent à la jonction : contrainte non systématiquement respectée ;

–       relation sémantique forte entre le mot-valise et les deux termes-sources : contrainte respectée uniquement par lundimanche : un lundimanche est un jour qui peut être aussi bien un lundi qu’un dimanche, c’est-à-dire un jour ouvrable ou un jour chômé[5].

 

          Le tableau suivant présente la façon selon laquelle ces mots-valises ont été formés :

 

mots-page-001.jpg

 

          Un seul mot-valise respecte les trois contraintes, le nom lundimanche. La majorité d’entre eux en respectent deux, celle relative à l’amalgamation de deux lexèmes simples et celle ayant trait à l’élément phonologique commun, présent à la jonction des deux mots-sources. La troisième contrainte, celle qui exige une relation sémantique forte entre le mot-valise et ses formants, est généralement absente.

 

          On remarquera que hypoconfiniaque, que nous avons inclus dans la catégorie des mots-valises modérément prototypiques, offre une physionomie assez rare, puisqu’il présente une troncation complexe non linéaire, dans la mesure où sa finale n’est pas celle du second mot-source, mais celle du premier[6].

 

          Trois mots-valises sont non prototypiques ; il s’agit tout d’abord de graduvid et grovid, tous deux signifiant « gros »[7]. Outre le fait que l’un des deux formants n’est pas un lexème simple mais une locution, gras du bide et gros bide, le segment phonologique commun ne se trouve pas à la jonction entre les deux formants-sources, mais à la finale du mot-valise. De plus, leurs éléments-sources ne présentent pas de relation sémantique forte.

 

         On a également rencontré la forme coronasceptique, qui peut être nom ou adjectif, construite sur le modèle de climatosceptique. Lui non plus ne répond pas aux trois contraintes exigées pour pouvoir être inclus dans la catégorie des mots-valises prototypiques.

 

 

Des formants prolifiques inévitables

 

          Un examen rapide des tableaux ci-dessus montre que deux noms ont donné lieu à la création de plusieurs mots-valises ; sans étonnement, ce sont les noms les plus employés depuis le début de la pandémie :

 

–       le nom coronavirus, ou plus exactement son abréviation corona, a fourni trois mots : coronabdos, coronami et coronapéro. D’un point de vue sémantique, ces noms désignent des réalités de la vie quotidienne durant le confinement : coronami évoque l’ami ou les amis dont on a fait la connaissance durant cette période, coronapéro un moment de convivialité. On notera que coronabdos n’a pas une signification unique, puisque certains locuteurs le glosent comme « sport pratiqué à domicile durant le confinement », tandis que d’autres lui attribuent la signification de « graisse abdominale due à l’inaction » ;

 

–       l’acronyme covid a, lui aussi, donné naissance à de nouveaux mots-valises : covid et vider ont fourni covider (sous-entendu, vider la cave ou le bar) ; covid et idiot ont donné naissance à covidiot, qui nomme une personne à l’attitude irresponsable face à cette maladie[8]. On rencontre également deux créations qui sont proches du jeu de mots : l’expression gras du bide et covid ont donné graduvid, qui désigne quelqu’un ayant grossi durant le confinement ; enfin, gros bide uni à covid a fourni grovid car, pour tromper l’ennui généré par le confinement, de nombreux Français se sont réfugiés dans la nourriture, ce qui a pu entraîner une prise de poids.

 

 

Quel avenir pour ces mots-valises ?

 

          Certains de ces mots-valises ne seront peut-être plus employés lorsque la situation sanitaire sera revenue à la normale, mais nous pensons que d’autres perdureront, notamment ceux qui peuvent s’utiliser dans une situation sans rapport avec la pandémie actuelle. Ainsi, lundimanche, qui réduit une semaine entière en un seul mot et peut se traduire par « monotonie quotidienne », peut être employé par toute personne qui estime mener une vie routinière et sans surprises. Skypéro et Whatsapéro survivront probablement, puisqu’il n’est heureusement pas nécessaire d’être confiné pour partager un apéritif en visioconférence avec ses proches. Immobésité a aussi ses chances, car il peut s’appliquer à toute personne menant une vie extrêmement sédentaire. Comme dans bien d’autres cas de création lexicale, l’usage tranchera.

 

 

Mots formés par composition

 

          Aux frontières des mots-valises se trouvent des mots relevant de ce que les lexicologues nomment la composition cachée : il s’agit de mots créés à l’aide d’un même préfixe ou suffixe. Si les mots téléconsultation, télémédecine et télétravail étaient déjà présents dans le lexique français, la période a vu la naissance de télétravaillable et de télétravailler, dont les sens compositionnels ne posent aucun problème de compréhension. Télésuivi fait partie de cette série ; s’il n’est pas né en 2020, il a toutefois été largement employé, notamment pour évoquer la surveillance à distance des malades durant la période, mais aussi le suivi du travail dans un cadre professionnel quelconque.

 

 

Néologismes et mots en vogue

 

          Cette période a aussi été propice à la création de néologismes autres que des mots-valises :

 

–       aérosolisation : dans sa version en anglais, Wikipédia donne la définition suivante pour aérosolisation : « processus ou acte de conversion d'une substance physique sous la forme de particules suffisamment petites et légères pour être transportées dans l'air ». Il s’agit donc de la transmission d’agents infectieux par voie aérienne. Pour l’instant, ce mot est encore inconnu des dictionnaires usuels, même des dictionnaires en ligne ;

 

–       si confiner, déconfiner et déconfinement existaient déjà, on a assisté à la naissance de reconfiner et de reconfinement, dans la mesure où un scénario de reconfinement est ou sera peut-être à envisager. Ces mots sont, eux aussi, absents des dictionnaires ;

 

–       il en va de même pour l’adjectif inconfinable « qui ne peut être confiné », employé généralement pour deux types de personnes : celles qui ont continué de travailler durant le confinement, car leurs professions étaient indispensables à la vie de la communauté, et celles qui, en raison de leurs conditions de vie mêmes, ne peuvent se confiner, notamment dans certains pays du tiers monde, comme les habitants des bidonvilles.

 

          Des mots qui ne sont pas des néologismes en 2020 ont cependant connu une certaine vogue :

 

–       l’adjectif distanciel, qui est le contraire de présentiel, a été employé pour qualifier l’enseignement dispensé à distance ;

 

–       le nom grippette, diminutif de grippe, n’est pas lui non plus un néologisme : appliqué au Covid-19, il a pris de fortes connotations péjoratives depuis que certains intervenants ont, dans les médias, qualifié le Covid-19 de grippette, ce qui leur fut reproché, au vu de l’ampleur et de la gravité de la pandémie ;

 

–       un cas particulier est celui du nom quatorzaine. À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit d’un néologisme. Pourtant, ce nom a existé, avec deux sens différents : d’une part, il s’agissait d’un terme de droit qui désignait un espace de quatorze jours ; d’autre part, c’était un synonyme rare de quinzaine « salaire de deux semaines ». Quatorzaine est encore présent dans l’édition de 1878 du Dictionnaire de l’Académie française, puis il disparaît des éditions suivantes. Or, quatorzaine a réapparu au début de l’épidémie : au lieu d’employer quarantaine, il a semblé plus précis d’utiliser quatorzaine, car la période de confinement imposé aux premières personnes touchées par la maladie était de quatorze jours. Accepter donc quatorzaine avec ce nouveau sens de « confinement imposé de deux semaines » ne nous paraît pas révoltant.

 

          Enfin, quelques anglicismes ont été mis en avant, mais ils ne sont en définitive guère nombreux. Le plus employé est cluster, qui est concurrencé, dans l’usage, par foyer épidémique, au contenu sémantique identique. On a également évoqué les corona-boomers, c’est-à-dire les enfants qui ont été conçus durant cette période. Notons aussi contact tracing, auquel on peut substituer traçage ou recherche des contacts : il s’agit d’identifier les personnes susceptibles d’avoir été en contact avec une personne infectée afin, bien sûr, d’empêcher l’épidémie de s’étendre. Enfin, il a beaucoup été question, notamment dans les messages publicitaires de certaines enseignes commerciales, du click and collect, c'est-à-dire de la possibilité de commander sur le site du magasin puis de retirer ses achats à la caisse, afin de rester le moins de temps possible dans ce même commerce. On pourrait proposer commander-récupérer, mais la formule anglaise semble s'être bien implantée dans l'usage courant.

 

 

Locutions

 

          Outre les mots simples et les mots-valises, la période du confinement et celle du déconfinement ont vu la naissance de plusieurs locutions ainsi que la diffusion d’expressions préexistantes. Nous présentons ci-dessous celles qui sont ou ont été les plus employées :

 

–       la locution candidat vaccin, qui n’est pas un néologisme, désigne un… vaccin candidat à son acceptation. En anglais, on parle de vaccine candidate ; on peut donc se demander si la formulation française n’est pas une traduction de la locution anglaise, au mépris de la syntaxe française qui devrait imposer vaccin candidat ;

 

–       au nombre des gestes barrières à observer se trouve le respect d’une distance minimale d’un mètre entre deux personnes, appelée distanciation physique. Au début de la pandémie, c’est la locution distanciation sociale qui fut employée. Mais celle-ci est un calque de l’anglo-américain social distancing, et l’idée d’isolement social contenue dans distanciation sociale, jugée négative, aboutit à l’adoption de distanciation ou distance physique. On remarquera toutefois que ces deux expressions ne sont pas synonymes : distance physique nomme l’un des gestes barrières, tandis que distanciation physique désigne le fait de pratiquer cette mesure de protection ;

 

–       plage dynamique : au début du déconfinement apparut la locution plage dynamique, que l’on peut gloser par « plage sur laquelle on ne reste pas immobile » ; il s’agissait d’éviter les rassemblements statiques. On peut s’étonner du fait que l’adjectif dynamique, généralement utilisé pour qualifier des personnes ou des abstractions, soit employé pour un nom concret ;

 

–          vacances apprenantes : Larousse connaît apprenant comme nom, et le définit de la façon suivante : « personne qui suit un enseignement quelconque ». Il est donc légitime de s’étonner, non seulement du fait que apprenant soit devenu adjectif, mais aussi et surtout qu’il qualifie une abstraction. Voici la définition de vacances apprenantes donnée sur le site du ministère de l’Éducation nationale : « L'opération vacances apprenantes repose sur plusieurs dispositifs allant de l'école ouverte à des séjours en colonies de vacances, dans le respect des consignes sanitaires. Objectifs et points communs ? Le renforcement des apprentissages, la culture, le sport et le développement durable. » En résumé, et bien que ceci ne soit pas dit expressément dans cette définition, des vacances apprenantes sont un dispositif censé pallier le retard pédagogique accumulé en raison du confinement. Peut-être aurait-il été judicieux de parler de vacances studieuses, ce qui aurait respecté le lexique ;

 

–          l’expression en mode dégradé, qui n’est pas un néologisme, désigne un type de fonctionnement professionnel où l’on tente de fournir un service jugé indispensable alors que l’on manque d’une partie des ressources nécessaires à sa bonne marche. Cette locution a été employée pour plusieurs corps de métiers, généralement dans la fonction publique ;

 

–       syndrome de la cabane : cette création lexicale nomme la peur de sortir de chez soi après une période de confinement. Il ne s’agit pas exactement d’un anglicisme, puisque cette notion est rendue en anglais par cabin fever, expression utilisée pour décrire l’angoisse ressentie par certains chasseurs ou chercheurs d’or aux États-Unis, confinés pendant plusieurs mois dans des cabanes ;

 

–       disons enfin quelques mots au sujet de la locution pandémie mondiale, qui n’est pas un néologisme, mais qui est souvent jugée comme étant un pléonasme. Examinons donc les différentes définitions données pour pandémie : « Épidémie étendue à toute la population d'un continent, voire au monde entier » (Larousse) ; « Épidémie qui atteint un grand nombre de personnes, dans une zone géographique très étendue » (Robert) ; « Épidémie qui s'étend à la quasi-totalité d'une population ». (TLFI) Or, pandémie étant formé avec l’élément grec pan- « tout » et avec le nom demos « peuple », on comprend qu’une pandémie affecte tout le peuple. Cela étant, faut-il comprendre « tout le peuple d’un État » ou « toute la population mondiale » ? Selon les hellénistes, demos désignant un peuple et non une zone administrative précise, une pandémie affecte un peuple entier, mais non tous les peuples. De ce fait, mondiale renforce pandémie, en signifiant ainsi que la maladie touche l'ensemble des peuples du monde. Ainsi, pandémie mondiale n’est pas un pléonasme.

 

          Naturellement, la vitalité de ces expressions va dépendre de la suite des événements : si la pandémie s’éteint, ces locutions seront employées uniquement pour décrire la vie en 2020, mais elles ne seront probablement plus utilisées pour un usage courant. Seule la locution candidat vaccin subsistera sans aucun doute, car il y aura toujours des maladies qui justifieront la recherche de vaccins.

 

 

Des mots médicaux devenus familiers

 

          Un certain nombre de mots, relevant particulièrement du lexique médical, ont été mis en avant. Ce ne sont pas des néologismes, mais des mots qui, jusque-là, ne sortaient que rarement du cadre scientifique. Les événements en cours les ont propagés dans l’usage :

 

–       le nom comorbidité « présence simultanée chez quelqu’un de plusieurs maladies pouvant découler d’une maladie initiale » ;

–       le nom contagiosité « caractère de ce qui est contagieux » ;

–       le verbe extuber « ôter le tube inséré dans la trachée d’un malade pour lui permettre de respirer » ;

–       l’adjectif virucide « qui possède la capacité de détruire les virus » ;

–       le nom zoonose « maladie qui affecte surtout les animaux », mais aussi « maladie transmise de l’animal à l’homme ».

 

 

Conclusion

 

          Cette étude n’a pas eu pour ambition d’examiner l’intégralité des mots et expressions apparus ou répandus depuis le début de 2020 ; il nous a fallu faire un choix et sélectionner ceux qui nous ont semblé être, en ce qui concerne la néologie, les plus représentatifs des modes de formation lexicale. Pour tous ces mots, hormis le lexique médical, l’avenir dira s’ils resteront dans l’usage et s’ils seront utilisés pour d’autres situations, ou bien s’ils seront seulement employés par les historiens du futur, lorsque ceux-ci devront décrire ce qui a bouleversé la Terre et ses habitants en 2020.

 

 



[1]  Cette dénomination de crise est impropre car, normalement, une crise est un événement d’une durée limitée.

 

[2]  La forme française donnée par l’OMS est maladie à coronavirus 2019.

 

[3]  D’un strict point de vue médical, Covid-19 n’est pas le nom du virus, mais celui de la maladie. Le virus s’appelle SARS-CoV-2.

 

[4]  Rappelons la règle qui régit la forme du préfixe re- : devant une consonne ou un h aspiré, re est maintenu (recommencer) ; devant une voyelle ou un h muet, on emploie r- (raccrocher) ; devant quelques verbes commençant par s, c’est la forme res- qui s’utilise (ressortir).

 

[5]  Le mot-valise type qui illustre une relation sémantique forte est alicament : un alicament est un aliment qui est aussi un médicament.

 

[6]  Un exemple de troncation complexe linéaire est fourni par cellulose + diaphane = cellophane : la finale du mot-valise est celle du second mot. Pour la troncation complexe non linéaire, nous pouvons citer illettrisme + électronique = illectronisme, où la finale d’illectronisme est celle du premier mot-source, et non celle du second.

 

[7]  Certains analystes proposent d’expliquer grovid par gros vide + covid, le vide en question étant celui que l’on a pu ressentir durant cette limitation des mouvements et de la vie sociale.

 

[8]  Nos amis anglo-saxons revendiquent la paternité de covidiot (le nom idiot est en effet commun à nos deux langues) :  https://www.courrierinternational.com/article/le-mot-du-jour-covidiot-fait-son-entree-dans-lurban-dictionary


29/07/2020
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La ou le Covid-19 ?

         En français, l’attribution du genre à un sigle étranger se fait en fonction d’une règle simple : le genre conféré est celui que le nom étranger, qu’il soit employé seul ou comme tête de syntagme, a en français après sa traduction. Il en va ainsi de CIA, sigle de Central Intelligence Agency, qui prit le genre féminin car agence, traduction du nom tête de syntagme agency, est féminin en français. Il en va de même pour FBI, sigle de Federal Bureau of Investigation, qui se vit donner le genre masculin, car bureau est masculin en français. Toutefois, cette règle n'est pas intangible, car week-end, littéralement « fin de semaine », devrait être du féminin en français ; or, il est masculin. Et, en ce qui concerne les langues qui possèdent des genres, cette règle peut même aller à l’encontre du genre du nom dans la langue d’origine. Ainsi, le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung est, la plupart du temps, utilisé avec l’article masculin français, alors que Zeitung « journal, quotidien » est féminin en allemand. On constate donc que le genre du nom en français prime sur le genre du nom dans sa langue d’origine.

 

         Le nom anglais Covid-19, qui est un acronyme et non un sigle, se décompose de la façon suivante :

 

–       l’élément co représente le nom corona ;

–       l’élément vi est la première syllabe du nom virus, identique en anglais et en français ;

–       la lettre d est l’initiale du nom disease, qui signifie « maladie » ;

–       enfin, 19 représente l’année 2019, date d’apparition de la maladie en question.

 

         En toute logique, on devrait donc dire la Covid-19, car disease se traduit par maladie, nom féminin en français.

 

 

De l'importance de l'accord par syllepse en français

 

         À côté de cette règle, il faut prendre en compte un fait linguistique important, et non des moindres : le français favorise bien souvent l’accord par syllepse, en se référant à un mot sous-entendu. Ainsi, en ce qui concerne les véhicules, on dit généralement une Renault, car on pense une voiture de la marque Renault, mais un Renault, si l’on évoque un poids-lourd Renault.

 

         Cet accord par syllepse explique la raison pour laquelle, dès le début de l’utilisation de Covid-19 en français, le genre masculin s’est imposé : le Covid-19 étant un virus, il s’agit, dans l’esprit des francophones, d’un virus qui a pour nom Covid-19. En outre, avant que ce nom ne soit généralisé, on a commencé par dire simplement le virus ou le coronavirus, et Covid-19 a pu être ressenti comme un synonyme de coronavirus. De ce fait, le Covid-19 est une syllepse de la tournure le (corona)virus qui s’appelle Covid-19.(1)

 

 

 

Covid-19 serait-il transgenre ?

 

         Or, depuis peu, on entend des injonctions à dire la Covid-19, en vertu de la règle énoncée au début de cet article, alors que l’usage semble privilégier le masculin. Même l’Académie française, tout en concédant que le masculin a la faveur des Français, engage à employer le féminin. Il nous semble que la docte institution devrait prendre en compte cet usage courant du masculin ainsi que l’importance de l’accord par syllepse en français. Pour ces raisons, la Covid-19 nous paraît artificiel ; de plus, ce féminin arrive alors que le masculin est bien implanté.

 

         À l’appui de notre préférence pour le masculin, nous ferons remarquer que l’usage, parfois irrespectueux des règles, notamment au sujet des sigles et des acronymes, a imposé de multiples formes. La redondance, par exemple, n’est pas absente de l’emploi que l’on peut faire de ce type de mots. Ainsi, lorsqu’on évoque le format PDF, on fait une sorte de répétition, car PDF est le sigle de Portable Document Format. Il en va de même avec virus (du) VIH, car VIH représente Virus de l'Immunodéficience Humaine. Pourtant, format PDF et virus du VIH sont entrés dans le langage courant, et personne ne tente de les rectifier. Dans le cas des mots simples, l’usage a aussi pu imposer des formes qui finirent par entrer dans les dictionnaires. Il n’est que de citer les noms transformés par l’agglutination de l’article (lierre, anciennement l’ierre, ou luette, descendant de l’uette) ou par l’étymologie populaire (choucroute, faubourg ou girouette), pour ne parler que de ces deux phénomènes. L’usage est donc un puissant créateur de mots et de formes, et, si les francophones ont spontanément évoqué le Covid-19, imposer le féminin à ce nom va à l’encontre du sentiment linguistique spontané, qui analyse ce nom par syllepse, autre fait linguistique très important en français.

 

 

 

 

 

(1)  Précision : les locuteurs français disent couramment le virus du Covid-19 ; toutefois, il convient de savoir que, sur le plan médical, Covid-19 n'est pas le nom du virus, mais de la maladie. En effet, le nom officiel du virus est SARS-CoV-2, acronyme anglais de Severe Acute Respiratory Syndrome Coronavirus 2. De ce fait, le virus nommé SARS-CoV-2 est responsable de la maladie appelée Covid-19. Au demeurant, même si SARS-CoV-2 pourrait être le nom d’un robot de science-fiction, on reste extrêmement prudents.

 

 

 

 

 


06/06/2020
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Chômage

Vers la fin de chaque mois, et, ce, tout au long de l'année, les médias nous fournissent ce qu'ils appellent bien improprement les chiffres du chômage.[1] C'est donc l'occasion d'examiner ce nom et sa famille.

 

Comme on peut le deviner, chômage est dérivé du verbe chômer. Et l'histoire de celui-ci est très intéressante. Chômer est attesté pour la première fois au XIIIe siècle avec le sens de "ne pas travailler". Mais il existait déjà auparavant, vers 1150, sous la forme pronominale se chomer, et signifiait alors "ne pas bouger". Tout cela est fort logique : lorsqu'on ne travaille pas, on ne s'agite guère. Or, cette idée d'immobilité vient du père de chômer, le verbe latin caumare qui avait pour sens "se reposer pendant la chaleur". Les mauvais esprits ne manqueront pas de dire qu'un tel verbe ne pouvait naître que dans le Sud, heureuse terre qui ignore à peu près tout des températures sibériennes, sauf cas exceptionnels. Et ce même verbe caumare venait lui-même du nom cauma qui signifiait "grande chaleur". Quand le mercure grimpe, on se doit de rester tranquille, ce sont les Anciens qui nous le disent par-delà les millénaires.

 

Toutefois, l'histoire de cette famille de désœuvrés par temps de canicule remonte encore plus loin dans le temps, car cauma est le calque strict du nom de grec ancien kauma, signifiant lui aussi "forte chaleur". Mais l'on n'est pas forcément inactif lorsque les températures sont élevées. Ainsi, le grec kauma voyagea et essaima dans toutes les terres européennes qui bordent la Méditerranée et prit en catalan la forme calma, nom attesté en 1496 avec le sens d'"absence de vent".[2] On admirera la métaphore : la forte chaleur rend toutes choses immobiles comme s'il n'y avait pas le moindre souffle d'air. Le français profita de sa proximité géographique avec le catalan pour lui subtiliser calma, qu'il adapta sous la forme calme, attestée d'abord comme nom avec le sens de "cessation complète de vent", avant de prendre une signification plus générale, puis comme adjectif, en 1671, avec le sens que nous lui connaissons.

 

On constate donc que le grec ancien kauma a donné chômer "ne pas travailler" et calme "tranquillité", ce qui pourrait étonner. Cependant, en y réfléchissant bien, la chose s'explique aisément. Bien souvent, lorsque l'activité est ralentie, on dit : « En ce moment, c'est calme ». Nos lointains ancêtres grecs avaient diablement bien construit leur lexique, il faut en convenir.

 

 

Du chômage voulu au chômage subi

 

Revenons tout de même au chômage qui ennuie un certain nombre de nos concitoyens. En 1273, dans sa première attestation écrite, chômage avait pour sens "suspension des travaux le dimanche et les jours fériés". Autrement dit, chômage était utilisé pour des gens qui avaient une occupation, et cette interruption de travail était voulue. Or, par une volte-face sémantique à cent quatre-vingts degrés,[3] chômage en est venu à désigner non plus la cessation volontaire du travail, mais un arrêt que l'on subit, que l'on n'a pas désiré. Ensuite, naturellement, chômage donna le nom chômeur, relativement récent car il est attesté pour la première fois en 1876.

 

Terminons par une remarque qui montrera de nouveau que l'Antiquité gréco-romaine comprenait bien la vie. Puisque nous avons évoqué la cessation du travail, examinons le nom sieste. Ce mot est un emprunt à l'espagnol siesta, attesté dans cette langue vers 1220. Siesta provient du latin hora sexta "la sixième heure du jour", c'est-à-dire l'heure qui correspondait à midi, heure la plus chaude. Quand il fait très chaud, on dort. On devrait tous s'imprégner de la sagesse antique.

 

 

 



[1] Le nom chiffre doit être employé uniquement pour désigner les entiers suivants : 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 9. Dans tous les autres cas, il convient de parler d'un nombre (voir notre ouvrage ici pour en savoir davantage à ce sujet et sur bien d'autres faits de langage).

 

[2] L'amplitude temporelle entre grec ancien et catalan ne doit pas troubler le lecteur ; si les documents en grec ancien, en latin classique, en latin vulgaire et en ancien français sont abondants, il n'en va pas de même pour toutes les autres langues.

 

[3] Un exemple assez emblématique de ce genre de revirement sémantique est celui du verbe énerver. Son premier sens était "affaiblir, priver d'énergie" (premier quart du XIIIe siècle). Puis, en 1836, on le rencontre avec une signification toute retournée, celle d'"irriter, surexciter". De quoi en perdre son latin et son ancien français.


28/10/2017
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Foutre le bordel

Dire des gros mots, Ce n'est pas beau. Pourtant, l'actuel président de la République française vient d'en proférer deux, et non des plus discrets : il a dit foutre le bordel. Le moins que l'on puisse dire est que l'on n'est pas déçus.

 

Étymologiquement, un bordel est une petite cabane. Le nom bordel est en effet le diminutif du nom féminin d'ancien français borde, qui signifiait "cabane", et plus précisément "cabane de planches" ; borde venait d'un nom francique ayant lui-même "planche" pour sens. La première attestation de bordel "cabane" remonte tout au début du XIIe siècle. Mais, assez rapidement, bordel en vint à signifier "lieu de prostitution" ; on le rencontre pour la première fois avec ce sens dans un texte datant d'environ 1200. L'explication de cette dérivation sémantique est assez claire à comprendre : les prostituées, qui n'étaient point autorisées à commercer dans l'enceinte des cités, se trouvaient reléguées dans les faubourgs et devaient se contenter de cabanes pour tout lieu de travail.

 

Quoi qu'il en soit, au fil du temps, ce doux nom prit les significations supplémentaires de "situation chaotique" et de "grand désordre". Il peut même être employé à la place de bidule ou de truc pour désigner un objet que l'on ne tient guère en estime. En outre, on peut le renforcer si l'on juge qu'il manque de vigueur. C'est pourquoi il est assez courant d'employer l'expression foutre le bordel pour évoquer une action ayant abouti à créer une situation apparemment hors de contrôle. On notera que foutre vient d'un verbe latin, futuere, qui avait pour sens "avoir des relations sexuelles avec une femme", ce qui fait une filiation somme toute logique. La locution foutre le bordel est en grande faveur au sein du peuple français, non seulement chez les illettrés ou chez les paresseux, voire chez ceux qui ne sont rien, sans parler de ceux qui coûtent un pognon de dingue, mais aussi sous les lambris très très dorés du palais de l'Élysée, comme nous l'avons évoqué au début de cet article.

 

Naturellement, le peuple français (illettré, paresseux, etc.) ignore les motivations profondes qui ont conduit à l'emploi de cette tournure fleurie guère présidentielle ; nous-même n'en savons rien, car nous ne sommes que linguiste, et non politologue. Mais il est évident que l'on est bien loin de la petite cabane de planches médiévale. Quoique … Si l'on pense que le fruit de notre travail est amputé d'une confiscation régulière et implacable appelée impôts sur le revenu, on peut s'interroger sur l'identité du souteneur qui accapare ainsi une partie de notre argent. Mais cela est un autre sujet, dont nous ne débattrons pas plus avant ; nous n'allons tout de même pas foutre le bordel dans un article de lexicologie. Au demeurant, cela ne risque pas de se produire ; nous ne nous exprimons pas de la sorte car nous ne sommes pas chef de l'État.


06/10/2017
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Présentation des articles

Les événements qui font l'actualité s'énoncent naturellement avec des mots. Et quand certains faits prennent une importance prépondérante, les mots qui les désignent emplissent tout ou presque tout l'espace médiatique. Si cette rubrique s'attache à analyser d'un point de vue linguistique les mots que les activités humaines mettent sporadiquement en valeur, elle a aussi à cœur à examiner les faits qui ont conduit à cette célébrité ponctuelle. Lexicologie, reflets de notre époque, et parfois polémique, voici le contenu de cette rubrique.


07/12/2016
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