Françoise NORE

Françoise NORE

Les emprunts


Anglicismes masqués et calques

     Les calques consistent en une traduction littérale d'un mot ou d'un groupe de mots étrangers. Dans certains cas, ces calques s'apparentent aux xénismes, dans la mesure où ils nomment des choses inconnues en France au moment de l‘introduction de ces mots dans notre vocabulaire, comme sky-scraper, traduit par gratte-ciel, à une époque où ce genre de construction nous était inconnu. Gratte-ciel est acceptable puisqu’il ne double pas un mot préexistant en français.

 

     En revanche, ce qui pose un problème, ce sont les traductions littérales ou les francisations hasardeuses d’expressions ou de mots anglais : soit il existe déjà des équivalents en français, et il n'y a donc nul besoin d'adapter un mot étranger (pourquoi utiliser vétéran au lieu d’ancien combattant ?), soit la mauvaise traduction aboutit à un mot qui a un sens différent en français (une opportunité n'est pas une occasion). Le problème est que ces mauvaises traductions et ces calques malvenus s'insinuent dans les esprits et se répandent dans le langage.

 

     Nous proposons ici quelques exemples de ces anglicismes masqués. Ce ne sont pas des mots simples, mais des syntagmes, c’est-à-dire des groupes de mots. La plupart d’entre eux sont maintenant assez anciens en français, et il est fort probable que le lecteur va s’étonner d’apprendre que ces expressions sont des traductions littérales de tournures anglaises. Bien sûr, la liste qui suit n'est pas exhaustive, mais elle a au moins le mérite, pensons-nous, d’informer sur ce phénomène lexical que sont les anglicismes masqués.

 

 

 

Calque

Équivalent en français

 

à pleine capacité


complètement [1]


amour au premier regard


coup de foudre [2]


appel longue distance


appel international [3]


armes conventionnelles


armes classiques [4]


avoir ou prendre le meilleur sur


l’emporter sur [5]


ce n’est pas ma tasse de thé


ce n’est pas ce que je préfère [6]


chaîne de magasins


magasin à succursales [7]


confrontation militaire


affrontement militaire [8]


consommables informatiques


accessoires informatiques [9]


contrôle des naissances


limitation des naissances [10]


couper les dépenses


réduire les dépenses [11]


coûter un bras


coûter une fortune [12]


délinquance en col blanc


criminalité financière [13]


développement durable


développement écologique [14]


dîner d’État


dîner officiel [15]


disposer de son adversaire


battre son adversaire [16]


dommage collatéral


mort de civils ou dégâts matériels [17]


donner le feu vert


donner l’autorisation [18]


droits humains


droits de l’homme [19]


en temps réel


instantanément [20]


en termes de


en ce qui concerne [21]


être à son meilleur


être en pleine forme [22]


être en charge de


être chargé de [23]


faire sa part


contribuer [24]


faire sens


avoir du sens [25]


feuille de route


programme [26]


gagnant-gagnant


bénef pour tous [27]


la cerise sur le gâteau


le bouquet [28]


légende urbaine


rumeur [29]


lune de miel


premier mois de mariage [30]


mettre l’emphase


mettre l’accent [31]


moteur de recherche


robot de recherche [32]


mouton noir


brebis galeuse [33]


nom de plume


pseudonyme [34]


pays émergeant


pays en croissance [35]


peau mature


peau ridée [36]


personne à mobilité réduite


invalide [37]


plafond de verre


limite inatteignable [38]


pour votre information


pour information [39]


prédateur sexuel


criminel sexuel [40]


prendre en compte


tenir compte de [41]


prendre en considération


tenir compte [42]


prendre pour acquis


tenir pour acquis [43]


raccourci clavier


combinaison de touches [44]


république bananière


État corrompu [45]


scène de crime


lieu du crime [46]


sous zéro


en dessous de zéro [47]


sphère d’influence


zone d’intervention [48]


table ronde


réunion-débat [49]


tri sélectif


tri [50]


Votre Honneur


Monsieur le Juge [51]


zone de confort


situation confortable [52]

 

 

     Voici enfin une liste de calques de syntagmes anglais, pour lesquelles il semble ne pas exister d’équivalents français avec un contenu sémantique totalement identique. Ce sont donc des expressions que l’on peut employer sans états d’âme :

 

éléphant rose [53]

 

État voyou [54]

 

 guerre froide [55]

 

hors-la-loi

 

lait condensé

 

liberté de la presse

 

libre-penseur

 

machine à vapeur

 

marqueur génétique

 

position du missionnaire

 

question préalable

 

 rideau de fer

 

 sélection naturelle

 

 



[1]  Expression calquée sur to full capacity et tout à fait inutile, car le français dispose d'une multitude d'adverbes et de locutions pour dire la même chose, notamment au maximum, complètement, entièrement, totalement. Selon les cas, on peut aussi puiser parmi des adjectifs ou locutions adjectivales comme à plein régime, bondé ou comble.

 

 

[2]  Traduction commise par ceux qui adaptent les feuilletons américains et qui ont transplanté mot à mot l’expression love at the first sight. On vit une époque difficile.

 

[3]  Long distance call en anglais. Sinon, on peut parler d'un appel international, la communication sera autant bonne.

 

[4]  Traduction du syntagme anglais conventional weapons, l'anglais conventional ayant pour sens « classique, traditionnel », alors que l'adjectif conventionnel a pour sens « qui résulte d'une convention écrite ou tacite ».

 

[5]  Les locutions verbales avoir le meilleur sur ou prendre le meilleur sur sont des calques de l’anglais to get the better of. Plusieurs ouvrages de référence les admettent, mais on peut changer d’ouvrages de référence. Et on peut aussi préférer des expressions françaises comme avoir ou prendre le dessus ou l’avantage sur, l’emporter sur, avoir raison de, ou encore gagner contre, vaincre, battre, triompher de.

 

[6]  D’autant que les Français boivent plutôt du café. Aucune raison, donc, de traduire It’s not my cup of tea.

 

[7]  Store chain en anglais. Mais chaîne de magasins est tant implanté dans le lexique français qu’il va être difficile de l’en extirper.

 

[8]  Le nom affrontement a pour sens « fait de faire face ou de s'attaquer à quelqu'un ou à quelque chose ». On ne le confondra pas avec confrontation, qui signifie « fait de mettre des personnes en présence afin de comparer leurs affirmations » et « comparaison minutieuse ». Ainsi, on peut organiser une confrontation entre un témoin et un accusé dans le domaine judiciaire, mais aussi procéder à une confrontation entre deux éditions d'un même livre. Pour ces raisons, il est fautif d'utiliser confrontation avec les sens de « conflit, affrontement », sens présents dans l'anglais confrontation mais absents du nom français. On n'évoquera donc pas une confrontation militaire, mais un affrontement militaire.

 

[9]  Le suffixe -able sert à former des adjectifs à partir d'un verbe (laver et lavable) ou d'un nom (charité et charitable), et uniquement des adjectifs. En aucun cas un adjectif se terminant par -able ne peut servir de nom et être qualifié par un adjectif. De ce fait, le syntagme consommables informatiques « accessoires informatiques », né il y a quelques années, est une hérésie à bannir sans état d'âme. Comme on s'en doute, il s'agit là de la traduction d'un mot anglais, consumables en l'occurrence.

 

[10]  Est-ce par crainte du nom limitation que birth control a donné contrôle des naissances ?

 

[11]  Façon anglaise (to cut expenses) de réduire des dépenses, de baisser des charges ou de couper dans des dépenses.

 

[12]  L'expression coûter un bras « coûter très cher » a envahi la France vers la fin du XXe siècle. Il s'agit là d'une traduction accourcie de l'expression anglaise to cost an arm and a leg. On s’interroge sur les raisons qui font que certains adoptent de telles expressions, alors que le français ne manque pas de locutions signifiant « coûter très cher », de l'innocent coûter les yeux de la tête jusqu'au trivial coûter la peau des testicules, enfin, presque.

 

[13]  White-collar crime, dans la version originale. Oui, mais si l’intéressé porte une chemise bleue ?

 

[14]  Ce qui est durable doit durer. Cela semble logique mais, apparemment, les mauvais traducteurs de l'expression anglaise sustainable development qui ont produit développement durable ne doivent pas en être convaincus. Une locution comme développement écologique aurait été bien meilleure:

 

[15]  Le nom anglais State « État » est utilisé dans cette langue en position d'adjectif pour qualifier des événements officiels placés sous le patronage de l'État. En français, la locution à valeur adjectivale d'État n'a pas la même utilisation. On se gardera donc bien, par anglicisme échevelé, d’évoquer la visite d'État d'un président étranger ; on évoquera plutôt une visite officielle. Et, au cours de cette visite, les gouvernants ne participeront pas à un dîner d'État, mais à un dîner de gala ou à un dîner officiel.

 

[16]  Calque de l'anglais to dispose of qui signifie notamment « battre un adversaire ». En français, on peut battre, éliminer, l'emporter ou vaincre l'adversaire en question.

 

[17]  En version originale, collateral damage. Expression très politiquement correcte, qui cache la misère.

 

[18]  To give the green light. Les Français préfèrent donner l’autorisation ou permettre.

 

[19]  Droits de l’homme est une expression suffisamment ancienne pour que l’on n’ait pas besoin d’avoir recours à cette traduction de l’anglais human rights, Certains arguent que droits de l’homme est sexiste, d’où leur choix de droits humains. Heureusement que le ridicule ne tue pas.

 

[20]  In real time, dans la version originale. On dira plutôt instantanément ou concomitamment. Et l’on rappellera que rien ne peut se faire en temps véritablement réel, car la vitesse de la lumière est indépassable.

 

[21]  La locution en termes de a pour sens « dans le vocabulaire de » : en termes de linguistique, il convient de dire « lexique » au lieu de « vocabulaire ». C'est donc une locution que l'on doit exclusivement réserver aux questions de vocabulaire. De ce fait, utiliser en termes de avec le sens de « en matière de » est une faute, car il s’agit d’un calque de la locution in terms of.

 

[22]  To be at one's best, dans la version originale. Mais être à son meilleur quoi ? On dira donc plutôt, au choix, être en pleine forme, être au meilleur de sa forme, être à son meilleur niveau, etc. ; les expressions françaises ne manquent pas.

 

[23]  La locution verbale être en charge de n’est ni plus ni moins qu'un calque de l'anglais to be in charge of. Or, en français, il existe seulement deux cas où l'expression en charge peut être employée : un navire ou une batterie en charge « en cours de chargement » et un véhicule en charge, pour évoquer son tonnage. Cette locution est donc à condamner, d'autant que les expressions exprimant cette idée sont légion : être responsable, avoir la responsabilité de, être chargé de, avoir la charge de, s'occuper de, etc.

 

[24]  Traduction de l'anglais to do one’s share. En français, on peut apporter sa contribution, collaborer, contribuer, participer, etc.

 

[25]  La locution verbale faire sens (ou faire du sens) signifie « avoir un sens, être intelligible ». Toutefois, il s'agit d'un calque de l'anglais to make sense. En bon français, on peut dire avoir du sens, avoir un sens ou être sensé.

 

[26]  Normalement, une feuille de route française est destinée aux permissions des militaires. Sachons donc que feuille de route tel qu'il est utilisé aujourd'hui est une mauvaise traduction de l'anglo-américain roadmap qui signifie « guide ».

 

[27]  Calque assez récent de l'anglais win-win. On nous rétorquera qu'il existe déjà, en français, la locution donnant-donnant, de même structure. Certes, mais donnant-donnant n'était pas un anglicisme. On peut donc remplacer ce gagnant-gagnant par tout le monde est gagnant, favorable pour tous, où chacun y gagne, etc.

 

[28]  L’expression la cerise sur le gâteau caractérise le détail ou l'élément final qui parachève une situation. Cette traduction imparfaite de l’anglais the icing on the cake peut être remplacée par des mots français, couronnement pour une connotation positive, c'est un comble ou c'est le bouquet, expression familière, pour une connotation négative. Dans le langage très familier, il existe aussi c'est le pompon, qui a le mérite d’être drôle.

 

[29]  Calque de l'anglais urban legend. Histoire contemporaine extraordinaire mais sans fondement, que l’on fait passer pour vraie et que l'on répand par le bouche à oreille ou, plus rapide encore, par l'internet. Une sorte de canular, de racontar ou de rumeur, donc.

 

[30]  Traduction de l’anglais honey moon. Les Anglo-Saxons sont de grands romantiques.

 

[31]  En français, le nom emphase a pour sens « manière exagérée de parler ou d’écrire » : l'homme politique présenta son programme avec emphase. On n'utilisera donc pas l'expression mettre l’emphase sur, calque des expressions anglaises to lay emphasis on et to put emphasis on « mettre l'accent sur ». On peut en revanche choisir parmi les expressions suivantes : insister sur quelque chose, mettre quelque chose en évidence ou en relief, souligner quelque chose, etc.

 

[32]  Traduction de l’anglais search engine. On pourrait employer robot de recherche, mais moteur de recherche semble être si implanté dans l’usage qu’il va être difficile de l’en extirper.

 

[33]  Pourquoi, à ce black sheep, ne pas préférer cette pauvre brebis galeuse ?

 

[34]  Traduction inutile de pen name.

 

[35]  Emerging country dans la version originale. Or, en français, émergeant signifie « qui sort de la mer ». Comme le niveau des océans monte inexorablement, il restera de moins en moins de pays émergeants, et l’on pourra donc évoquer des pays en voie de développement ou des pays en croissance.

 

[36]  Mature skin. Certes, peau mature est moins direct que peau ridée ou, pis, que vieille peau. N’envisageons pas peau senior. Dans le doute, on gardera peut-être cette peau mature.

 

[37]  Traduction de l’expression très politiquement correcte person with reduced mobility. Si l’on est puriste, on n’emploiera pas handicapé, car il s’agit là aussi d’un anglicisme. Bien sûr, on peut utiliser invalide, mais il semble que celui-ci soit, dans l’esprit des locuteurs, réservé aux personnes qui ne peuvent travailler. Les choses ne sont pas toujours simples.

 

[38]  Glass ceiling en version originale. Expression assez récente, qui désigne un seuil maximal que l’on peut atteindre.

 

[39]  Calque de l'anglais for your information. On préférera utiliser des expressions françaises comme pour information, à titre d’information ou à titre indicatif.

 

[40]  Anglicisme pour criminel sexuel, créé à partir de sexual predator. Rappelons qu'un prédateur est un animal qui se nourrit de proies. Le prédateur sexuel serait le loup des contes de fées.

 

[41]  To take into account dans la version originale. Préférons tenir compte de quelque chose.

 

[42]  Traduction de to take into consideration. Ah, cet amour des mots longs.

 

[43]  La locution verbale prendre pour acquis est un calque de l'anglais to take for granted. La proximité avec l'expression correcte prendre pour « croire à tort » a peut-être aidé à l'implantation du calque anglais en français. Toutefois, au lieu de dire prendre pour acquis, on peut utiliser considérer comme acquis, tenir pour acquis, présumer.

 

[44]  Keyboard shortcut dans la version originale. Pourtant, combinaison de touches dit exactement la même chose.

 

[45]  Banana republic. Cela a un petit côté exotique, certes, mais cette expression donne à penser que les États corrompus se trouvent nécessairement sous les tropiques.

 

[46]  En terres francophones, un meurtre se produit sur un lieu du crime, et non pas sur une traduction de crime scene. On ne peut même plus commettre des forfaits en bon français.

 

[47]  Les anglicismes se faufilent partout, même dans les bulletins météo. C'est ainsi que l'expression anglaise below zero s'est infiltrée dans les prévisions en prenant la forme sous zéro ou en dessous de zéro. Même si nos hivers peuvent être rigoureux, on ne recourra pas à ces anglaises tournures et, au lieu d'annoncer dix degrés sous zéro ou dix degrés en dessous de zéro, nos présentateurs feraient mieux de nous prévenir qu'il fera moins dix degrés.

 

[48]  Sphere of influence. Ah, cet amour des mots savants.

 

[49]  Round table. Oui, mais si la table est rectangulaire ?

 

[50]  Expression adorée des médias. Toutefois, on peut se demander s’ils réfléchissent avant de prendre la parole : n'est-il pas évident qu'un tri est forcément sélectif ? Cela a dû leur échapper, tout occupés qu'ils étaient à traduire mot à mot l'anglais selective sorting, de même sens.

 

[51]  Notre préférée. Traduction de Your Honour, commise par les adaptateurs des dialogues des productions cinématographiques et télévisuelles anglo-saxonnes. Heureusement, ce Votre Honneur a été si souvent raillé qu’on ne l’entend plus guère. D’un certain côté, c’est dommage, car cela fait bien rire.

 

[52]  Traduction assez récente de comfort zone, syntagme né dans le domaine de la psychologie. Ah, cet amour des expressions scientifiques.

 

[53]  Fait assez rare pour être souligné, l’original anglais de cette expression, pink elephant, est dû à une œuvre littéraire : pink elephant est en effet présent pour la première fois dans Le Cabaret de la dernière chance, roman de Jack London, publié en 1913.

 

[54]  Le concept d'état voyou (rogue state) est né sous la présidence de Ronald Reagan dans les années 1980.

 

[55]   Autre expression due à un écrivain, cold war est né sous la plume de George Orwell, en 1945.


21/08/2019
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Manger un chien chaud

Dans l'article précédent, nous avions évoqué le cas des calques, ces emprunts qui consistent en une traduction littérale d'un mot ou d'un groupe de mots étrangers. Dans certains cas, ces calques s'apparentent aux xénismes dans la mesure où ils nomment des réalités jusqu'alors inconnues en France, comme sky-scraper qui a donné gratte-ciel. On peut donc accepter gratte-ciel car le type de construction nommé par ce mot n'existait pas en France à l'époque où gratte-ciel est arrivé en français. En revanche, ce qui pose problème, ce sont les traductions littérales ou les francisations hasardeuses de mots anglais et, ce, pour les raisons suivantes : soit il existe déjà des équivalents en français et il n'y a donc nul besoin d'adapter un mot étranger (pourquoi utiliser fermier, calqué sur farmer, alors qu'agriculteur convient parfaitement), soit la mauvaise traduction aboutit à un mot qui a un sens différent en français (une opportunité n'est pas une occasion).

 

Le problème est que ces mauvaises traductions et ces calques malvenus s'insinuent dans les esprits et se répandent dans le langage. Nous en proposons quelques exemples dans la liste qui suit ; si celle-ci n'est malheureusement pas exhaustive, tant s'en faut, elle a au moins le mérite de mettre en lumière quelques mots et tournures qu'il convient de ne pas utiliser :

 

 

 

termes anglais originels

traduction fautive

expression française

agenda

agenda

ordre du jour

base oneself on (to)

se baser sur

se fonder sur, s'appuyer sur

Beijing[1]

Beijing

Pékin

Belarus

Belarus

Biélorussie

concerning

concernant

au sujet de

(computer) consumables[2]

consommables (n.) informatiques

accessoires informatiques

conventional weapons

armes conventionnelles

armes classiques

definitely

définitivement

tout à fait

farmer

fermier

agriculteur

globalization

globalisation

mondialisation

Malaysian

malaisien

malais

millennium

millénium

millénaire

Myanmar

Myanmar

Birmanie

opportunity

opportunité

occasion

secular society

société séculaire

société laïque

standardization

standardisation

normalisation

tributary

tributaire

affluent

veteran

vétéran

ancien combattant

 

 

Comme nous l'avons dit plus haut, cette liste n'a pas la prétention de présenter tous les calques et traductions abusifs qui sévissent dans le langage de certains. Dans les articles futurs, nous aurons l'occasion de présenter d'autres exemples. Gageons que ces articles seront nombreux.

 

 

 

 

[1] Quand il existe en français le nom français d'une ville ou d'un pays étranger, et que ce nom est bien établi depuis plusieurs siècles, c'est celui-ci qu'il convient d'utiliser, non celui de la langue d'origine. Il ne viendrait à personne l'idée de dire : Si on allait à München, pour la fête de la Bière ?

[2] En français, le suffixe -able sert uniquement à créer des adjectifs, non des substantifs.


23/07/2018
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Les anglicismes

          Il n’a échappé à aucun locuteur francophone que le lexique français de 2020 contient un certain nombre de mots anglais. Cet état de fait suscite des réactions passionnées ; elles sont soit favorables à ce qui peut être considéré comme un enrichissement de la langue, soit hostiles à l’introduction de mots anglais dans notre vocabulaire, une introduction vue comme une invasion à combattre.

 

          Or, il convient de porter en la matière un jugement pondéré. Toutes les langues procèdent ou ont procédé à des emprunts ; entre autres raisons, ceux-ci ont été favorisés par les guerres, le commerce international, le développement des arts et des sciences, la découverte de terres jusque-là inconnues. Ces échanges lexicaux se font pour différentes raisons : adoption d’une réalité inconnue dans sa propre civilisation et du nom qui désigne cette réalité ; apport, par le mot étranger, de nuances sémantiques absentes de la langue emprunteuse ; impossibilité de traduire un mot nouveau. Mais la légitimité de certains emprunts ne saurait justifier l’accueil de mots dont des équivalents parfaitement identiques existent déjà dans la langue emprunteuse.

 

 

Un anglais pétri de français

 

          La langue anglaise a donc essaimé en français, mais il convient de se remémorer que, jusqu’au XVIIIe siècle, l’anglais a plus emprunté à la langue française que celle-ci n’en a fait de même en retour. Lorsque Guillaume le Conquérant posa le pied de l’autre côté de la Manche en 1066, il arrivait avec sa langue, le normand, une variété d’ancien français qui se parlait alors dans sa Normandie d’origine. Le normand devient alors la langue de l’aristocratie, de la cour, de la justice et de l’Église. Intégrant des mots et des tournures issus de l’anglais, il devint l’anglo-normand. Ainsi, ce dialecte français qu’était l’anglo-normand continua d’être la langue de l’aristocratie et de la royauté de l’Angleterre jusqu’au XIVe siècle.

 

          On notera avec intérêt que de nombreuses devises ou expressions officielles anglaises, toujours utilisées en 2020, sont en français :

 

–       Honi soit qui mal y pense (graphie d’époque) : devise de l’ordre de la Jarretière, créé en 1348 par le roi Édouard III d’Angleterre ;

–       Dieu et mon droit : devise de la monarchie britannique depuis Henri V, qui régna de 1413 à 1422, jusqu’aujourd’hui ;

–       La Reyne le veult ou Le Roy le veult (graphie d’époque) : phrase datée d’avant 1488 et employée au parlement du Royaume pour signifier que la reine ou le roi a donné sa sanction à une proposition de loi.

 

          Si le français cessa d’être la langue officielle de l’Angleterre en 1362, ni son prestige ni son utilisation dans de nombreux domaines ne faiblirent. Jusqu’au XVIIe siècle, le français s’impose dans toute l’Europe comme langue de culture et de communication, donc également en Angleterre. Aujourd’hui, le pourcentage de mots anglais d’origine française est estimé, selon les méthodes de calcul, entre 40 et 70 % du lexique anglais total.

 

 

Une hégémonie en perte de vitesse

 

          Au XVIIIe siècle, la France s’intéresse aux sciences et aux techniques. Mais le français manque de vocabulaire dans certains domaines ; aussi emprunte-t-il des mots au latin et au grec, mais également à l’anglais, car l’Angleterre est alors la référence en ce qui concerne la politique, les techniques et l’industrie. Après la Révolution française, le français n’est plus langue de communication aristocratique et industrielle ; l’anglais le supplante progressivement, les anglicismes commencent à faire souche en France. Et, en 1919, la rédaction du Traité de Versailles en français et en anglais sonne la fin de l’hégémonie du français comme langue de la diplomatie. Ensuite, en raison notamment du développement massif des sciences, de l’importance économique des États-Unis et de la diffusion du mode de vie de ce pays, l’anglais s’impose comme langue internationale.

 

 

Des échanges dans les deux sens

 

          Le français a donc considérablement enrichi le vocabulaire anglais, comme nous l’avons vu, mais l’anglais nous a également fourni une certaine quantité de mots. Le phénomène des anglicismes est ancien ; on peut citer, par exemple, le nom fellow, qui a donné l’adjectif falot (vers 1450), et paquet boat, à l’origine de paquebot (1647). Tout comme ces deux mots, une partie des mots anglais qui sont passés dans le français aux XVIIIe et XIXe siècles se sont fondus dans la graphie et la prononciation françaises : riding coat a donné redingote (1725) ; bowl est devenu bol (1760) et partner a été francisé en partenaire (1760). Cependant, cette francisation cessa ; depuis lors et jusqu’à nos jours, les mots anglais, sauf rarissimes exceptions, conservent leur forme d’origine.

 

          Cela fait donc longtemps que l’anglais donne des mots au français. Mais, dans la mesure où les deux pays furent constamment en contact durant de nombreux siècles, il était inévitable que des mots français partis en Angleterre reviennent sur notre sol. Au vu de leur origine française, il est difficile de leur attribuer l’étiquette d’anglicismes. Ces mots ayant fait deux fois le voyage sont de deux sortes :

 

–       ceux qui ont conservé une forme anglaise, parmi lesquels bacon ; badge ; blister ; budget ; challenge ; charter ; coach ; design ; flirt ; gadget ; glamour ; jury ; mail ; mug ; poney ; rush ; spleen ; stress ; ticket ; toast ; vintage ;

 

 

–       ceux qui ont été francisés de telle sorte que leur passage dans la langue anglaise n’est plus discernable aujourd’hui, comme dans les exemples suivants :

 

 

* ancien français pinace « péniche » → anglais pinnace « id. » → français péniche (1804) ;

* français tonnelle → anglais tonnel ou tunnel → français tunnel (1825).

 

 

Des anglicismes hier, aujourd’hui et demain

 

          Toutefois, le vocabulaire n’est pas gravé dans le marbre, et un anglicisme peut tomber en désuétude ou être remplacé par son équivalent sémantique français. En 1793 apparut fashionable « personne élégante », qui devint ensuite l’adjectif fashionable « élégant, chic, à la mode » (1804). Ce mot connut une certaine fortune durant la première moitié du XIXe siècle, puis il disparut de notre lexique. Plus près de nous, computer et software ont été supplantés par ordinateur et par logiciel. D’autres mots, qui furent en faveur durant les Trente Glorieuses, ne sont plus en usage : les teenagers sont redevenus des adolescents ; on ne se rend plus aux water-closets mais aux WC ou aux toilettes ; on prend aujourd’hui plus volontiers un verre qu’un drink, avec des glaçons plutôt que on the rocks ; ce qui était smart est ressenti comme élégant.

 

 

          À l’instar de ce qu’il se produit dans d’autres domaines, il existe aussi un effet de mode pour les mots. Les médias, dont on connaît la place considérable dans la vie contemporaine, peuvent assurer la fortune de tel ou tel mot en le diffusant largement, et certains pans de l’activité humaine sont particulièrement friands de lexèmes anglo-américains, notamment l’informatique et le monde du spectacle.

 

         Naturellement, nous pouvons difficilement prévoir quels anglicismes présents aujourd’hui dans notre vocabulaire seront toujours utilisés dans les années ou les décennies à venir ; la prédiction en matière de lexicologie est impossible. Nous avons cependant voulu procéder à un état des lieux, en espérant offrir une image la plus fidèle possible de la réalité ; c’est la raison pour laquelle nous avons constitué un corpus comprenant plus d’un millier de mots et tournures empruntés à l’anglais. Nous avons ensuite opéré une classification des anglicismes présents en 2020 dans la langue française ; les articles ultérieurs offriront une étude détaillée de ces anglicismes, catégorie par catégorie.

 

 

Les différentes catégories d’anglicismes

 

          Les anglicismes identifiés en français peuvent être répartis en six catégories :

 

 

Les anglicismes intégraux

 

Ce sont des mots anglais, importés sans modification de forme ni de sens, que l’on appelle aussi xénismes. Ces mots se répartissent de la façon suivante :

 

–       emprunts abusifs : management, pour gestion ;

 

–       emprunts intraduisibles : rock ‘n roll, jazz ;

 

–       emprunts traduisibles : buzz, cool, underground.

 

 

Les anglicismes hybrides

 

Il s’agit de mots anglais francisés, selon deux façons :

 

–       francisation morphologique : le mot anglais reçoit un suffixe français de même fonction grammaticale : to customize devient customiser, doping devient dopage. Ici aussi, l’emprunt peut être abusif : personnaliser peut remplacer customiser ;

 

–       francisation lexicale : cette sous-catégorie concerne les mots composés, dont une seule partie est francisée : adresse e-mail pour e-mail address.

 

 

Les calques sémantiques

 

Un mot anglais, ayant une forme identique ou quasi identique à un mot français, donne son sens au mot français, alors que celui-ci avait jusque-là une autre signification. En outre, généralement, il existe déjà une expression française de même sens. Ce sont donc des anglicismes abusifs :

 

–       domestic flight traduit par vol domestique, alors qu’il existe vol intérieur et que domestique ne signifie pas « intérieur » en français.

 

 

Les calques syntaxiques

 

Ces calques reproduisent la structure syntaxique anglaise, au mépris de la structure française :

 

–       the current situation, traduit par l'actuelle situation, au lieu de la situation actuelle ;

 

–       the human rights, traduit par les droits humains, au lieu de les droits de l’Homme.

 

 

Les calques lexicaux

 

Les calques de cette catégorie consistent en la traduction littérale d’un syntagme, souvent une locution, voire une expression figée.

 

Ces calques peuvent être légitimes s’ils nomment une réalité ou un concept nouveaux :

 

–       skyscraper a été traduit par gratte-ciel ;

 

–       point of non return a été traduit par point de non-retour ;

 

Mais ils peuvent aussi être illégitimes s’il existe une expression française préexistante à leur emprunt :

 

–       green space a donné espace vert, alors que le français avait déjà jardin public.

 

 

Les calques phraséologiques

 

Il s’agit de la traduction de phrases entières. Ces calques ne sont pas utiles, car le français possède déjà des tournures de sens identique :

 

–       it’s not my cup of tea, traduit par ce n'est pas ma tasse de thé, alors que l’on peut dire Ce n’est pas ce que je préfère ;

 

–       to make sense, traduit par faire du sens, alors que l’on dit Avoir du sens ;

 

–       don’t even think about it, traduit par n'y pense même pas, alors qu’il existe Tu peux toujours courir.

 

 


25/11/2014
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Les emprunts

 

 

      L’emprunt linguistique consiste en l’adoption d’un mot ou d’un trait linguistique provenant d’une autre langue (un sens, une prononciation ou une structure syntaxique). Les emprunts lexicaux concernent généralement les noms, les verbes et les adjectifs, que l’on appelle des classes lexicales ouvertes, car leur vocabulaire peut être enrichi. En effet, il est très rare qu’une langue emprunte des mots relevant de ce que l’on appelle les classes fermées, c’est-à-dire les mots-outils, comme les articles, les pronoms ou les conjonctions.[1] Dans les lignes qui suivent, nous nous attacherons à examiner particulièrement l’emprunt des noms.

 

 

Des noms pour de nombreux domaines

 

      Plusieurs noms empruntés servent à désigner des réalités étrangères. Ces emprunts portent le nom de xénismes, car ils nomment un objet, un concept ou une réalité inconnus en France au moment de leur arrivée. Les xénismes se rapportent à différents domaines[2] :

 

–      la géographie : cañon, djebel, fjord, foehn, mistral, pampa, sierra, simoun, sirocco, steppe, toundra ;

–      l’habitat : ashram, datcha, favella, igloo, tipi, yourte ;

–      les humains : apparatchik, cow-boy, gaucho, gourou, kaiser, punk, samouraï, tsar ;

–      la musique et la danse : bossa nova, djembé, fado, flamenco, jazz, kazatchok, rock ‘n roll, samba, sirtaki ;

–      les vêtements et accessoires vestimentaires : bandana, djellaba, kilt, kimono, sari, sombrero ;

–      les aliments, boissons, spécialités culinaires et ustensiles : brownie, carpaccio, couscous, feta, ketchup, nem, paella, samovar, sushi, vodka, whisky.

 

 

Adaptation morphologique des noms étrangers

 

      Généralement, la graphie d’origine des noms étrangers est maintenue, comme le montrent les exemples précédents. Mais certains noms peuvent voir leur graphie modifiée et adaptée à la prononciation française : ainsi, pizzéria, scénario et téquila ont pris un accent aigu. En ce qui concerne les noms provenant de langues qui ne s’écrivent pas avec l’alphabet latin, la transcription est la plus simple possible ; elle peut même être strictement phonétique. Parfois, le nom est totalement francisé ; ainsi, un mafioso est devenu un mafieux.

 

      Les noms italiens ont pu voir leur pluriel d’origine conservé en français ; c’est pourquoi des mafiosi a été employé dans le passé. Aujourd’hui, le pluriel se fait communément par l’adjonction d’un s : des agios, des altos, des confettis, des duos, des fiascos, des graffitis, des imbroglios, des imprésarios, des lazzis, des mezzo-sopranos, des raviolis, des scénarios, des solos, des spaghettis. Mais on rencontre encore des graffiti et des lazzi.

      Quelques rares noms italiens ne prennent pas le -s du pluriel français : des pianoforte, des prima donna. D'autres sont parfois employés avec leur pluriel italien d'origine, comme des impresarii, des prime donne, déjà cité, des scenarii, des soli, des soprani, mais cette façon de parler n’est plus guère en usage.

      On notera que certains noms italiens portant la marque du pluriel français affichent en réalité un double pluriel. C'est par exemple le cas du pluriel spaghettis, car spaghetti est en italien le pluriel de spaghetto. Dire un spaghetti serait donc incorrect, si l'on voulait respecter la grammaire italienne. Mais l’adaptation à la grammaire française prime sur cet aspect.

 

      Les noms anglais simples qui ne se terminent pas au singulier par un s dans leur langue d’origine prennent le -s du pluriel français : des cocktails. Ceux qui se terminent par man ont un pluriel avec -mans ou -men : des barmans ou des barmen, des businessmans ou des businessmen. Les noms qui se terminent par un y font généralement leur pluriel avec un s (des dandys, des jurys), mais certains noms peuvent prendre les deux pluriels, anglais et français : des whiskies ou des whiskys. Enfin, ceux qui se terminent par -ch ou par -sh peuvent aussi prendre soit le pluriel anglais avec -ches ou -shes, soit le pluriel français avec -chs ou -shs : des sandwiches ou des sandwichs, des flashes ou des flashs. Mais la tendance est, comme pour les mots venus d'autres langues, à l'adoption du pluriel français.

 

      La plupart des noms allemands suivent les règles du français : des blockhaus, des diktats, des ersatz, des kaisers, des talwegs. De rares noms ont le double pluriel, allemand et français, comme des lieds ou des lieder.

 

      Enfin, pour les noms venus d’autres langues, la règle du pluriel français avec un -s final s'applique également : des anoraks, des judokas, des nems, des paellas, des samovars. On notera que zakouski est le pluriel du nom russe zakouska. Ainsi, tout comme pour les noms italiens des pâtes, zakouski est une forme de pluriel qui peut être employé en français au singulier. Il en va de même pour blini, qui est le pluriel russe du nom singulier блин, à prononcer /blin/, c’est-à-dire en le faisant rimer avec mine. On peut écrire aussi bien des zakouski ou des zakouskis, ainsi que des blini ou des blinis.

 

 

Des noms étrangers devenus français

 

      Un nombre important de noms d’origine étrangère ont fait l’objet d’une francisation telle qu’il semble difficile, voire impossible, de déceler leur origine étrangère dans leur forme contemporaine. Les listes qui suivent ne sont bien sûr pas exhaustives, mais elles montrent que le processus de francisation peut parvenir à effacer toute trace d’une origine étrangère :

 

–      noms d’origine anglaise : bateau, bol, paquebot, péniche, redingote, socquette, train, tunnel ;

–      noms d’origine italienne : appartement, biscotte, bricole, costume, douche, flageolet, guirlande, plage ;

–      noms d’origine espagnole : canari, caramel, jonquille, moustique, piment, rafale, vanille ;

–      noms d’origine néerlandaise : blague, bouquin, cabaret, échoppe, matelot, pamplemousse, vacarme ;

–      noms d’origine allemande : auberge, fauteuil, gant, garçon, gâteau, jardin, nouille, poche, quenelle ;

–      noms d’autres origines : édredon (du danois ederdun), goéland (du breton gwelan), rutabaga (du suédois rotabaggar).

 

 

Raisons de l’emploi de noms étrangers

 

Nommer des nouveautés

 

      Comme nous l’avons dit, les noms étrangers qui n’ont pas été francisés sont entrés dans le lexique français afin de nommer des objets ou des réalités inconnus jusque-là en France : l’objet et son nom sont arrivés en même temps sur notre territoire. Par convention, on ne les traduit donc pas, car l’exercice est généralement impossible ; il semblerait en effet difficile de proposer, par exemple, un équivalent français pour rock ‘n roll.

 

      Cette règle souffre cependant quelques exceptions, notamment en ce qui concerne l’un des noms les plus employés de nos jours ; il s’agit du nom ordinateur. En 1955, IBM France souhaitait trouver un nom français pour l’appareil que l’on n’appelait pas encore computer en anglais, mais Electronic Data Processing System (computer, traduit par calculateur, nommait alors des machines scientifiques). Consulté, le philologue Jacques Perret suggéra ordinateur, qui fut rapidement adopté. Une autre exception se rapporte au walkman, pour lequel on voulut aussi trouver un équivalent français, car walkman est une marque déposée. Le nom baladeur fut proposé ; il s’imposa assez rapidement. Ordinateur et baladeur sont toutefois des singularités, car les xénismes gardent normalement leur forme d’origine.

 

Créer des distinctions sémantiques utiles

 

      Il existe toutefois des noms étrangers qui désignent des objets ou des concepts ayant déjà un nom français, mais qui sont tout de même utilisés ; ils font donc double emploi avec leur équivalent français. Ainsi, ersatz a pour synonymes substitut, succédané et produit de remplacement. On peut alors s’interroger sur le bien-fondé d’employer ersatz. Or, les noms français ne disent pas exactement la même chose que ce qui est véhiculé par ersatz : ce dernier contient une notion de péjoration absente de ses traductions en français : un succédané n’est pas connoté de façon dépréciative comme l’est un ersatz ; on emploie ersatz si l’on souhaite faire part d’une opinion négative. Cette différence de traitement s’explique aisément, car ersatz renvoie à l’Occupation, période où les produits remplaçant les produits habituels étaient de moindre valeur que ceux-ci.[3]

 

      D’autres mots ont eux aussi une traduction possible en français, mais ils sont tout de même utilisés, car le mot français et le mot étranger ont des rôles différents. Il en va ainsi d’imprésario, qui semble être réservé aux personnes qui s’occupent des intérêts des artistes, et d’agent, dont la mission est identique, mais dont les clients sont de nos jours plutôt des sportifs, sans que cela ne soit exclusif : si l’on évoque assez souvent l’agent d’un acteur, on parle rarement, sinon jamais, de l’imprésario d’un sportif.

 

      Il y a donc une utilité à employer ces noms étrangers, car ils permettent d’établir des distinctions d’ordre sémantique.

 

Préférer un nom étranger à une traduction inadéquate

 

      D’autres noms étrangers ne nomment pas non plus des réalités inconnues du domaine français. Ils pourraient donc être traduits, mais le processus de traduction peut s’avérer difficile, et, ce, pour les raisons suivantes :

 

–      il arrive en effet qu’une traduction littérale s’avère impossible : traduire folk music par musique populaire est correct du strict point de vue des mots employés, mais les deux notions ne relèvent pas du même domaine : la folk music est un genre musical bien précis, tandis que musique populaire couvre un champ bien plus vaste que ce type de musique ;

 

–      la traduction peut contenir des connotations péjoratives : apparu assez récemment, le nom slasher « personne qui cumule plusieurs emplois », aurait donc cumulard pour traduction, mais ce nom n’est pas particulièrement laudatif.

 

 

Envers et contre tout, des noms étrangers

 

      En revanche, l’emploi de noms étrangers qui ne désignent pas des réalités nouvelles en France, qui pourraient donc être traduits sans difficulté particulière mais qui font double emploi avec des noms français de sens et d’utilisation identiques, cet emploi pose un problème, car il ne se justifie pas. Or, c’est le cas de la grande majorité des noms anglais utilisés de nos jours en français ; show, toaster ou flyer sont strictement équivalents de spectacle, grille-pain ou prospectus : ces anglicismes ne nomment pas des nouveautés, ils ne peuvent être requis pour opérer des distinctions sémantiques, et ils peuvent être traduits.

 

      L’emploi en français de ces noms ne ressortit donc pas à une utilité linguistique, et les raisons pour lesquelles ils sont employés restent assez confuses. Il semblerait que, pour nombre d’utilisateurs de ces mots, ces derniers soient parés d’une aura de modernité, ce qui est une notion subjective. Une autre raison avancée, de nature plus en rapport avec la linguistique, a trait à la longueur des mots : les mots anglais sont souvent plus courts que leurs homologues français. Au fil des articles qui suivront, nous examinerons ces anglicismes, en en proposant tout d’abord une classification.

 

 

 



[1]  Cette remarque s’applique à l’époque contemporaine. En effet, à la suite des invasions germaniques, l’ancien français adopta et francisa des mots-outils provenant du francique ou de l’ancien germanique : il s'agit des adverbes guère et trop et du déterminant indéfini maint.

 

[2]  Naturellement, ces listes ne sont pas exhaustives.

 

[3]  L’emploi d’ersatz en français ne remonte pas à la Seconde Guerre mondiale : sa première attestation écrite se trouve dans un dictionnaire de termes militaires publié en 1916.


23/11/2014
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