Françoise NORE

Françoise NORE

Les emprunts


Les anglicismes hybrides

Définition de l’hybridation

 

En linguistique, l’hybridation est un phénomène qui ressortit à la néologie, puisqu’elle consiste en la création de nouveaux termes. Il s’agit en l’occurrence de forger des mots à l’aide de deux éléments, l’un indigène, c’est-à-dire existant dans la langue du locuteur qui crée l’hybride, et l’autre allogène, car il appartient à une autre langue. La forme la plus fréquente de l’hybridation est aussi appelée composition savante, dans la mesure où l’élément allogène est un formant grec ou latin[1]. Cet élément peut occuper une place de préfixe, comme dans microfibre, dans lequel on reconnaît l’élément grec micro. Il peut aussi se trouver en position suffixale, comme dans vaccinodrome. Dans ces deux exemples, on peut identifier le nom français autonome fibre ainsi que le formant vaccino- dérivé de vaccin. Toutefois, on ne confondra pas les hybrides avec les mots composés d’éléments grecs ou latins combinés, entre eux, comme isotherme, quadrupède ou téléphone ; créées avec deux éléments allogènes, ces unités lexicales ne sont pas des hybrides[2].

 

 

 

Différents types d’hybrides

 

L’hybridation consiste donc en l’union minimale d’un formant indigène et d’un formant allogène. Il est possible d’identifier différents types d’hybrides :

 

  • l’hybridation par composition : l’hybride est un mot composé, généralement sans trait d’union : french cancan ;

 

  • l’hybridation par confixation partielle, aussi appelée composition savante : un préfixe ou un suffixe allogène est joint à une unité lexicale indigène autonome : minijupe, bureaucrate. On observe toutefois que les préfixes allogènes sont plus productifs que les suffixes allogènes. Parfois, la création du mot exige la présence d’une voyelle de jonction entre la base et l’affixe, comme le o présent au centre de cancérologie ;

 

  • l’hybridation locutionnelle : cette catégorie concerne les locutions, généralement verbales : mettre son veto.

 

Chez les lexicologues, il existe un débat au sujet de la différence entre emprunt assimilé et hybride. Certains chercheurs font en effet la distinction entre l’emprunt assimilé, qui consiste en un mot formé d’une base allogène et d’un affixe indigène, comme kitchenette, et l’hybride au sens strict, construit à partir d’une base indigène et d’un affixe allogène ; c’est notamment le cas de ce que l’on nomme les faux anglicismes, élaborés à l’aide d’un mot français et du suffixe anglais -ing. Le nom forcing, utilisé dans le domaine du sport, est un exemple de ces formations faussement anglaises, bâties sur une base indigène, en l’occurrence le nom français force, mais il ressortit néanmoins à la catégorie des hybrides.

 

Au demeurant, si l’on se réfère à la définition de l’hybridation fournie au début de cet article, il serait possible d’inclure dans cette catégorie des mots issus d’autres types de formation :

 

  • des mots dérivés entrant dans des familles lexicales dont les unités ressortissent à la composition cachée, comme téléspectateur, inclus dans la famille de télévision, lui-même nom hybride ;

 

  • des mots-valises, dont l’un des formants est allogène, comme internaute, résultat de l’addition de internet et de astronaute ;

 

  • des mots dont les deux éléments, même l’élément allogène, sont autonomes en français, comme homme-sandwich : sandwich n’est pas un affixe, mais un substantif anglais intégré au lexique français.

 

Or, l’inclusion relativement ancienne d’un certain nombre des termes de ces catégories dans la langue française fait que leur possible caractère hybride n’est pas ou plus ressenti par les locuteurs contemporains.

 

 

Hybridation et anglicismes

 

Comme cela vient d’être vu, l’hybridation concerne souvent les mots formés avec des affixes grecs ou latins. Si ce modèle est toujours en usage, notamment dans les lexiques scientifique et technique, les hybrides contemporains les plus courants présentent un schéma contraire : la base lexicale est allogène, et le formant affixal est français. Il en va ainsi de la plupart des hybrides construits à partir d’unités lexicales anglaises. Nous choisissons de nommer ces mots des anglicismes hybrides et de les considérer comme de véritables hybrides, en dépit de la distinction entre emprunts assimilés et hybrides opérée par certains chercheurs. Certes, ces hybrides s’apparentent à des emprunts assimilés, dans la mesure où ils intègrent différents paradigmes dérivationnels bien présents en français, notamment ceux créés avec les préfixes dé- ou re-, mais la nature même de leurs bases lexicales plaide pour leur inclusion dans la catégorie des hybrides.

 

Pour l’étude présente, il a été établi, à partir de différents glossaires, un corpus d’anglicismes hybrides, dont nous donnons ici un échantillon.

 

hybrides.jpg

 

Un examen rapide montre que le schéma le plus fréquent est celui consistant en l’adjonction d’un affixe français à une base allogène. En outre, on remarquera que, hormis kitchenette, speakerine et surbooking, tous les mots du corpus sont des verbes, et que, dans la plupart des cas, le processus d’hybridation s’opère par l’ajout du suffixe -er des verbes du premier groupe. Il existe toutefois quelques verbes suffixés avec le formant -iser, alors que celui-ci est absent du mot anglais ayant servi de base pour la création de l’hybride : labelliser (construit sur le substantif label), remastériser (d’après to remaster), sponsoriser (bâti sur to sponsor). Parallèlement, on note que l’hybridation par préfixation est peu fréquente et que les rares cas d’hybridation de ce type mettent en jeu les seuls préfixes dé-, re- et sur-.

 

À côté de l’hybridation par affixation, d’autres termes hybrides ont été relevés ; ils ont été formés selon d’autres modes et sont en nombre nettement inférieur à celui des mots forgés par affixation :

  

  • hybrides formés d’une base et d’un préfixe allogènes augmentés d’un suffixe indigène : nous avons trouvé la forme overbooké comme seule occurrence répondant à ce schéma (le verbe *overbooker n’est apparemment pas attesté) ;

 

  • hybrides locutionnels : cette catégorie concerne les locutions, généralement verbales : être (ou) mettre en stand-by ;

 

  • hybrides de formation complexe, comme ampli tuner, crédit revolving ou entreprise offshore. Ces créations correspondent, dans leur structure, aux unités lexicales strictement françaises comme projet phare, dans lesquelles le second nom a une fonction d’adjectif épithète.

 

Il est donc visible que l’hybridation à partir de bases anglaises consiste essentiellement en la formation de verbes du premier groupe. La facilité avec laquelle ces verbes peuvent être créés ainsi que la simplicité de la conjugaison de ce groupe sont les raisons qui expliquent vraisemblablement ce fait.

 

 

Des anglicismes réels mais rares

 

Comme cela vient d’être démontré, il est aisé de créer des verbes hybrides en français. Toutefois, l’inclusion de ces hybrides dans le lexique français n’en fait pas pour autant des verbes véritablement français. La raison en est que la base allogène conserve sa graphie anglaise. En outre, la prononciation des locuteurs français, même si elle n’est pas rigoureusement fidèle à la prononciation dans la langue d’origine, conserve des traces de la phonétique anglaise. Ces hybrides sont de création relativement récente[3] ; ils se sont fixés en français avec leur graphie d’origine et n’ont donc pu subir une éventuelle usure du temps, qui aurait modifié leur forme.

 

Pour autant, la création d’hybrides avec des formants appartenant au lexique anglais reste un phénomène relativement marginal au sein de ce que l’on appelle les anglicismes. Les hybrides sont quantitativement moins importants que les anglicismes intégraux, qui constituent le type d’anglicismes le plus fréquent.

 

 



[1]  Les mots empruntés au latin ou au grec n’entrent pas dans le champ de cette étude, puisqu’ils n’ont pas été forgés en français.

 

[2]  Dans Éléments de linguistique générale, André Martinet emploie le terme de confixation pour désigner la formation de mots savants d’origine latine ou grecque. Le nom téléphone peut être donné comme exemple de confixation, puisqu’il ne relève ni de la dérivation (aucune base lexicale indépendante ne peut y être identifiée), ni de la composition (les deux éléments ne sont ni préfixe ni suffixe d’une base lexicale indépendante). Ce n’est pas non plus un hybride, puisqu’il ne contient aucun élément indigène. Afin de ne pas confondre ce type avec l’affixation partielle dont il est question plus bas, nous proposons de l’appeler confixation totale.

 

[3]  Les plus anciens de ces verbes sont kidnapper (1861) et boycotter (1880). Tous les autres verbes du tableau ci-dessus sont nés dans les années 1960 et au-delà.

 

 


05/04/2021
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Les anglicismes intégraux

         L’article précédent présentait les différents types d’anglicismes que l’on rencontre en français. Dans cet article, nous allons examiner ce que l’on appelle les anglicismes intégraux.

 

 

         Les anglicismes intégraux sont des mots anglais utilisés sans modification de forme[1]. Ils arrivèrent en français à la faveur des divers échanges qui eurent lieu entre la France et l’Angleterre. Il s’agit d’un phénomène ancien, comme le montrent les exemples suivants :

 

–       l’anglicisme le plus ancien semble être gentleman, qui est un calque du français gentilhomme. Gentleman entre en français sous la forme de pluriel gentillemans, construction hybride à mi-chemin entre l’anglicisme pur et la francisation, puisqu’on y identifie le mot français gentil. Gentillemans est attesté en 1558, puis, en 1698, gentlemen s’impose dans sa forme d’origine ;

 

 

–       toujours durant le XVIIe siècle, en 1669, le nom groom apparaît dans un texte français ; il s’agissait alors d’un xénisme, car groom désignait une réalité strictement anglaise ;

 

 

–       en 1733, on relève le nom mitine « réunion des fidèles d'une secte religieuse », qui, en 1764, retrouve sa forme originelle meeting dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Au fil du temps, meeting acquerra les divers sens de « réunion publique », « rencontre sportive » et « démonstration aérienne » ;

 

 

–       citons également budget, entré en français en 1764. Son origine française est largement connue, mais, lors de son introduction dans notre langue, il s’agissait d’un véritable anglicisme.

 

         Le niveau d’instruction, ou, à tout le moins, le sentiment linguistique permettent aujourd’hui d’identifier immédiatement l’origine étrangère d’un mot. Il ne peut être mis en doute que la langue française contemporaine comprend un certain nombre d’anglicismes intégraux. Ce fait est souvent vilipendé, mais il convient d’apporter une certaine nuance dans l’analyse, car tous les anglicismes intégraux ne peuvent être réunis sous un statut unique ; en effet, il est possible de les différencier selon différents types :

 

–       les emprunts abusifs, comme management ;

–       les emprunts traduisibles, comme buzz, cool, underground, week-end ;

–       les emprunts intraduisibles, comme rock ‘n roll, jazz.

 

 

Les emprunts abusifs

 

         Les emprunts abusifs désignent des mots anglais qui sont en concurrence avec des mots français préexistants et de sens identique. Ils sont abusifs en ce sens que leur introduction dans le lexique français n’est d’aucune utilité, puisque la fonction essentielle d’un mot nouveau, qu’il s’agisse d’un emprunt ou d’un néologisme, est de remplir une case sémantique vide. Ainsi, le nom management est un emprunt abusif, car le français connaît déjà le nom gestion.

 

         Souvent, l’emprunt abusif est préféré au mot autochtone en raison de sa brièveté, comme cela peut s’observer dans le couple scoop et exclusivité. Cet emprunt peut aussi consister en un mot simple, alors que le français est représenté par un mot composé ou par une locution ; on peut comparer blister et emballage scellé. Cependant, même les emprunts composés sont, bien souvent, plus utilisés que l’équivalent français, alors que ce dernier peut être un nom simple : happy few est ainsi plus fréquent que privilégiés, tout comme melting pot, préféré à creuset.

 

         Théoriquement, tous les emprunts abusifs peuvent être traduits ; ainsi, fake n’est pas utile, puisque canular existe. Mais il est des cas où la traduction peut être insatisfaisante, et, ce, pour plusieurs raisons :

 

–       le résultat d’une traduction peut être trop long pour être acceptable : l’adjectif feelgood, employé avec film ou roman, peut se traduire par « qui procure du bonheur » ou « qui fait se sentir bien », nettement plus importants que l’original. De plus, l’anglais comprend une très grande proportion de mots brefs, et cette brièveté semble favoriser leur emploi : flash mob est, à l’évidence, plus courant que mobilisation éclair. On pourrait proposer mob éclair, mais le nom mobilisation ne faisant pas partie de ces mots que l’usage abrège volontiers et souvent, l’identification de mobilisation dans mob semble impossible ou, à tout le moins, peu sûre ;

 

–       l’équivalent français existe, il est de même longueur que le mot anglais, il a été employé, mais il ne l’est plus guère : c’est ainsi que, dans le domaine du vêtement, le haut a cédé la place au top ;

 

–       l’équivalent français existe aussi, il décrit exactement l’objet dont il est question, mais l’usage ne le connaît ni ne l’emploie ; ainsi, le cutter ne semble pas près d’être remplacé par le coupoir ou par le tranchet, qui désignent pourtant la même réalité ;

 

–       le mot anglais ne dispose pas d’un équivalent unique ; il arrive qu’il faille le traduire de différentes façons, selon le contexte. Il en va ainsi de friendly : pour rendre child friendly, on peut dire ouvert aux enfants ou enfants bienvenus ; éco-friendly, quant à lui, peut se traduire par respectueux de l'environnement. Dans ces deux exemples, friendly ne se traduit pas d’une façon unique ;

 

–       parfois, la traduction est étonnante ou incompréhensible : couch surfing, que l’on traduirait par surf sur canapé, ne supplante pas son équivalent français. En outre, on constate que la traduction ne peut se faire sans conserver un des mots anglais, surf en l’occurrence, pour lequel la recherche d’une traduction précise s’avère quasi impossible. La locution voyage d’un canapé à l’autre est plus proche de l’expression originale, mais elle reste singulière. Le même phénomène se produit avec string, nommé G-string par les Anglo-Saxons, dont la signification littérale est « cordon, ficelle ». Or, au sens strict, un string, s’il comprend un cordon, comporte aussi d’autres éléments. Il existe certes l’équivalent slip ficelle, mais string semble être plus fréquent dans l’usage. Il apparaît donc que, pour certains mots, ce ne sont pas des traductions littérales qui peuvent être proposées, mais des adaptations, voire des descriptions : ainsi, hotline, qui signifie au sens strict « ligne brûlante », peut être remplacé par aide à distance. Ce n’est donc pas une traduction qui rend hotline, mais une description de ce en quoi cela consiste.

 

 

Les emprunts traduisibles

 

         Contrairement à la première catégorie, ces emprunts, s’ils sont également traduisibles, ne sont toutefois pas totalement abusifs, car ils apportent des nuances sémantiques absentes de leurs équivalents français. Ainsi, être cool n’est pas exactement la même chose qu’être décontracté, même si les deux adjectifs ont des sèmes communs.

 

         Par ailleurs, même une traduction parfaite peut s’avérer insatisfaisante selon le contexte. Si rien ne s’oppose à ce que l’on remplace week-end par fin de semaine et si l’on peut dire sans difficulté partir en week-end, une phrase comme partir en fin de semaine a un sens différent : elle signifie que c’est à la fin de la semaine en cours que le locuteur s’en ira, et non précisément pour les seuls samedi et dimanche. Week-end n’a pas pour unique utilité le fait de nommer l’ensemble formé par les deux derniers jours de la semaine ; il désigne un moment de repos, de détente, voire de tourisme, et dépasse ainsi la stricte indication temporelle représentée par fin de semaine.

 

         Le cas du nom troll est également intéressant. Dans le langage de l’internet, troll ne désigne pas le lutin scandinave, mais ce que l’on pourrait appeler un importun ou un fâcheux, toute personne qui prend plaisir à polluer des conversations par ses messages désobligeants, polémiques ou provocants. Or, importun et fâcheux ne contiennent pas l’idée de malice méchante qui fait agir ce genre d’individu. Sur la Toile, nous avons proposé le néologisme emmernaute, qui, en dépit de son caractère très familier, nous semble décrire parfaitement la personnalité de ce troll des réseaux sociaux.

 

 

Les emprunts intraduisibles

 

         La dernière catégorie d’anglicismes concerne des mots qu’il serait vain d’essayer de traduire, car ce sont des xénismes, c’est-à-dire des mots qui sont arrivés en France en même temps que la chose ou le concept qu’ils nomment et qui étaient inconnus jusque-là dans notre pays. Il en va par exemple des types de musique désignés par les noms jazz ou rock ‘n roll. Naturellement, par jeu intellectuel, il serait possible de leur trouver éventuellement un équivalent, mais il conviendrait alors, par souci d’équité, de traduire tous les xénismes présents en français, comme carpaccio, gourou, igloo, samovar ou toundra. Une traduction est toujours envisageable, mais, outre que son utilité est discutable, elle n’apporte pas la précision présente dans le mot étranger : un samovar n’est pas n’importe quel type de bouilloire à thé, et dire bouilloire à thé russe ajoute de la lourdeur là où samovar suffit parfaitement. Il nous semble donc que ces mots doivent être conservés en l’état.

 

         D’autres mots sont eux aussi difficilement traduisibles. Il en va ainsi de groupie, qui désigne une jeune fille recherchant l’intimité avec des musiciens de rock. Même si groupie est aujourd’hui parfois employé pour nommer toute personne qui éprouve une vive admiration envers une personnalité publique, groupie contient une connotation légèrement péjorative, absente du nom français admiratrice ; de plus, admiratrice ne désigne pas non plus expressément l’activité principale de la groupie. Le monde de la musique semble d’ailleurs contenir de nombreux mots que l’on traduit mal et que l’on devrait, de ce fait, garder dans leur forme d’origine. C’est aussi le cas de disc-jockey, couramment abrégé en D.J., que la locution animateur de boîte de nuit rend imparfaitement, car ce professionnel n’exerce pas nécessairement dans ce type d’établissement ; en effet, un D.J. anime également des fêtes privées. Employer alors le seul nom animateur serait trop vague et ne rendrait pas compte de l’activité spécifique du D.J.

 

         Au demeurant, il existe un autre domaine qui utilise plusieurs dizaines de mots anglais non traduits ; il s’agit du monde du sport. Le nombre de noms anglais désignant des sports est élevé ; à côté des anciens football, rugby et tennis se trouvent tous les noms de sports de glisse, qu’ils se pratiquent sur l’eau, sur la neige ou sur la terre. En général, ces noms sont eux aussi des xénismes, puisque ils arrivèrent en France en même temps que les sports en question. Une traduction de ces mots, outre le fait qu’elle s’avère difficile, manquerait de justification.

 

 

Honni soit qui mal y pense ?

 

         Dans cet article, nous pensons avoir montré que le terme d’anglicisme n’est pas nécessairement synonyme d’envahisseur ; à côté des mots anglais que l’on ne peut traduire, notamment les xénismes, d’autres mots contiennent des nuances sémantiques absentes de leurs équivalents français. Le refus des anglicismes doit donc se faire avec circonspection, de crainte de ne priver le français de termes qui l’enrichissent. Chaque mot anglais pénétrant en français doit donc faire l’objet d’un examen impartial : il n’est évidemment pas recommandé d’accepter sans discernement tout nouveau mot, mais il n’est pas non plus raisonnable de refuser globalement l’ensemble des mots anglais susceptibles d’entrer dans le lexique français, car certains d’eux peuvent se montrer tout à fait utiles.

 



[1]  On ne confondra pas les anglicismes intégraux avec les quelques mots anglais acclimatés au français de longue date, comme falot (de fellow) ou redingote (de riding coat).


24/11/2020
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Les anglicismes

          Il n’a échappé à aucun locuteur francophone que le lexique français de 2020 contient un certain nombre de mots anglais. Cet état de fait suscite des réactions passionnées ; elles sont soit favorables à ce qui peut être considéré comme un enrichissement de la langue, soit hostiles à l’introduction de mots anglais dans notre vocabulaire, une introduction vue comme une invasion à combattre.

 

          Or, il convient de porter en la matière un jugement pondéré. Toutes les langues procèdent ou ont procédé à des emprunts ; entre autres raisons, ceux-ci ont été favorisés par les guerres, le commerce international, le développement des arts et des sciences, la découverte de terres jusque-là inconnues. Ces échanges lexicaux se font pour différentes raisons : adoption d’une réalité inconnue dans sa propre civilisation et du nom qui désigne cette réalité ; apport, par le mot étranger, de nuances sémantiques absentes de la langue emprunteuse ; impossibilité de traduire un mot nouveau. Mais la légitimité de certains emprunts ne saurait justifier l’accueil de mots dont des équivalents parfaitement identiques existent déjà dans la langue emprunteuse.

 

 

Un anglais pétri de français

 

          La langue anglaise a donc essaimé en français, mais il convient de se remémorer que, jusqu’au XVIIIe siècle, l’anglais a plus emprunté à la langue française que celle-ci n’en a fait de même en retour. Lorsque Guillaume le Conquérant posa le pied de l’autre côté de la Manche en 1066, il arrivait avec sa langue, le normand, une variété d’ancien français qui se parlait alors dans sa Normandie d’origine. Le normand devient alors la langue de l’aristocratie, de la cour, de la justice et de l’Église. Intégrant des mots et des tournures issus de l’anglais, il devint l’anglo-normand. Ainsi, ce dialecte français qu’était l’anglo-normand continua d’être la langue de l’aristocratie et de la royauté de l’Angleterre jusqu’au XIVe siècle.

 

          On notera avec intérêt que de nombreuses devises ou expressions officielles anglaises, toujours utilisées en 2020, sont en français :

 

–       Honi soit qui mal y pense (graphie d’époque) : devise de l’ordre de la Jarretière, créé en 1348 par le roi Édouard III d’Angleterre ;

–       Dieu et mon droit : devise de la monarchie britannique depuis Henri V, qui régna de 1413 à 1422, jusqu’aujourd’hui ;

–       La Reyne le veult ou Le Roy le veult (graphie d’époque) : phrase datée d’avant 1488 et employée au parlement du Royaume pour signifier que la reine ou le roi a donné sa sanction à une proposition de loi.

 

          Si le français cessa d’être la langue officielle de l’Angleterre en 1362, ni son prestige ni son utilisation dans de nombreux domaines ne faiblirent. Jusqu’au XVIIe siècle, le français s’impose dans toute l’Europe comme langue de culture et de communication, donc également en Angleterre. Aujourd’hui, le pourcentage de mots anglais d’origine française est estimé, selon les méthodes de calcul, entre 40 et 70 % du lexique anglais total.

 

 

Une hégémonie en perte de vitesse

 

          Au XVIIIe siècle, la France s’intéresse aux sciences et aux techniques. Mais le français manque de vocabulaire dans certains domaines ; aussi emprunte-t-il des mots au latin et au grec, mais également à l’anglais, car l’Angleterre est alors la référence en ce qui concerne la politique, les techniques et l’industrie. Après la Révolution française, le français n’est plus langue de communication aristocratique et industrielle ; l’anglais le supplante progressivement, les anglicismes commencent à faire souche en France. Et, en 1919, la rédaction du Traité de Versailles en français et en anglais sonne la fin de l’hégémonie du français comme langue de la diplomatie. Ensuite, en raison notamment du développement massif des sciences, de l’importance économique des États-Unis et de la diffusion du mode de vie de ce pays, l’anglais s’impose comme langue internationale.

 

 

Des échanges dans les deux sens

 

          Le français a donc considérablement enrichi le vocabulaire anglais, comme nous l’avons vu, mais l’anglais nous a également fourni une certaine quantité de mots. Le phénomène des anglicismes est ancien ; on peut citer, par exemple, le nom fellow, qui a donné l’adjectif falot (vers 1450), et paquet boat, à l’origine de paquebot (1647). Tout comme ces deux mots, une partie des mots anglais qui sont passés dans le français aux XVIIIe et XIXe siècles se sont fondus dans la graphie et la prononciation françaises : riding coat a donné redingote (1725) ; bowl est devenu bol (1760) et partner a été francisé en partenaire (1760). Cependant, cette francisation cessa ; depuis lors et jusqu’à nos jours, les mots anglais, sauf rarissimes exceptions, conservent leur forme d’origine.

 

          Cela fait donc longtemps que l’anglais donne des mots au français. Mais, dans la mesure où les deux pays furent constamment en contact durant de nombreux siècles, il était inévitable que des mots français partis en Angleterre reviennent sur notre sol. Au vu de leur origine française, il est difficile de leur attribuer l’étiquette d’anglicismes. Ces mots ayant fait deux fois le voyage sont de deux sortes :

 

–       ceux qui ont conservé une forme anglaise, parmi lesquels bacon ; badge ; blister ; budget ; challenge ; charter ; coach ; design ; flirt ; gadget ; glamour ; jury ; mail ; mug ; poney ; rush ; spleen ; stress ; ticket ; toast ; vintage ;

 

 

–       ceux qui ont été francisés de telle sorte que leur passage dans la langue anglaise n’est plus discernable aujourd’hui, comme dans les exemples suivants :

 

 

* ancien français pinace « péniche » → anglais pinnace « id. » → français péniche (1804) ;

* français tonnelle → anglais tonnel ou tunnel → français tunnel (1825).

 

 

Des anglicismes hier, aujourd’hui et demain

 

          Toutefois, le vocabulaire n’est pas gravé dans le marbre, et un anglicisme peut tomber en désuétude ou être remplacé par son équivalent sémantique français. En 1793 apparut fashionable « personne élégante », qui devint ensuite l’adjectif fashionable « élégant, chic, à la mode » (1804). Ce mot connut une certaine fortune durant la première moitié du XIXe siècle, puis il disparut de notre lexique. Plus près de nous, computer et software ont été supplantés par ordinateur et par logiciel. D’autres mots, qui furent en faveur durant les Trente Glorieuses, ne sont plus en usage : les teenagers sont redevenus des adolescents ; on ne se rend plus aux water-closets mais aux WC ou aux toilettes ; on prend aujourd’hui plus volontiers un verre qu’un drink, avec des glaçons plutôt que on the rocks ; ce qui était smart est ressenti comme élégant.

 

 

          À l’instar de ce qu’il se produit dans d’autres domaines, il existe aussi un effet de mode pour les mots. Les médias, dont on connaît la place considérable dans la vie contemporaine, peuvent assurer la fortune de tel ou tel mot en le diffusant largement, et certains pans de l’activité humaine sont particulièrement friands de lexèmes anglo-américains, notamment l’informatique et le monde du spectacle.

 

         Naturellement, nous pouvons difficilement prévoir quels anglicismes présents aujourd’hui dans notre vocabulaire seront toujours utilisés dans les années ou les décennies à venir ; la prédiction en matière de lexicologie est impossible. Nous avons cependant voulu procéder à un état des lieux, en espérant offrir une image la plus fidèle possible de la réalité ; c’est la raison pour laquelle nous avons constitué un corpus comprenant plus d’un millier de mots et tournures empruntés à l’anglais. Nous avons ensuite opéré une classification des anglicismes présents en 2020 dans la langue française ; les articles ultérieurs offriront une étude détaillée de ces anglicismes, catégorie par catégorie.

 

 

Les différentes catégories d’anglicismes

 

          Les anglicismes identifiés en français peuvent être répartis en six catégories :

 

 

Les anglicismes intégraux

 

Ce sont des mots anglais, importés sans modification de forme ni de sens, que l’on appelle aussi xénismes. Ces mots se répartissent de la façon suivante :

 

–       emprunts abusifs : management, pour gestion ;

 

–       emprunts intraduisibles : rock ‘n roll, jazz ;

 

–       emprunts traduisibles : buzz, cool, underground.

 

 

Les anglicismes hybrides

 

Il s’agit de mots anglais francisés, selon deux façons :

 

–       francisation morphologique : le mot anglais reçoit un suffixe français de même fonction grammaticale : to customize devient customiser, doping devient dopage. Ici aussi, l’emprunt peut être abusif : personnaliser peut remplacer customiser ;

 

–       francisation lexicale : cette sous-catégorie concerne les mots composés, dont une seule partie est francisée : adresse e-mail pour e-mail address.

 

 

Les calques sémantiques

 

Un mot anglais, ayant une forme identique ou quasi identique à un mot français, donne son sens au mot français, alors que celui-ci avait jusque-là une autre signification. En outre, généralement, il existe déjà une expression française de même sens. Ce sont donc des anglicismes abusifs :

 

–       domestic flight traduit par vol domestique, alors qu’il existe vol intérieur et que domestique ne signifie pas « intérieur » en français.

 

 

Les calques syntaxiques

 

Ces calques reproduisent la structure syntaxique anglaise, au mépris de la structure française :

 

–       the current situation, traduit par l'actuelle situation, au lieu de la situation actuelle ;

 

–       the human rights, traduit par les droits humains, au lieu de les droits de l’Homme.

 

 

Les calques lexicaux

 

Les calques de cette catégorie consistent en la traduction littérale d’un syntagme, souvent une locution, voire une expression figée.

 

Ces calques peuvent être légitimes s’ils nomment une réalité ou un concept nouveaux :

 

–       skyscraper a été traduit par gratte-ciel ;

 

–       point of non return a été traduit par point de non-retour ;

 

Mais ils peuvent aussi être illégitimes s’il existe une expression française préexistante à leur emprunt :

 

–       green space a donné espace vert, alors que le français avait déjà jardin public.

 

 

Les calques phraséologiques

 

Il s’agit de la traduction de phrases entières. Ces calques ne sont pas utiles, car le français possède déjà des tournures de sens identique :

 

–       it’s not my cup of tea, traduit par ce n'est pas ma tasse de thé, alors que l’on peut dire Ce n’est pas ce que je préfère ;

 

–       to make sense, traduit par faire du sens, alors que l’on dit Avoir du sens ;

 

–       don’t even think about it, traduit par n'y pense même pas, alors qu’il existe Tu peux toujours courir.

 

 


25/11/2014
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Les emprunts

 

 

      L’emprunt linguistique consiste en l’adoption d’un mot ou d’un trait linguistique provenant d’une autre langue (un sens, une prononciation ou une structure syntaxique). Les emprunts lexicaux concernent généralement les noms, les verbes et les adjectifs, que l’on appelle des classes lexicales ouvertes, car leur vocabulaire peut être enrichi. En effet, il est très rare qu’une langue emprunte des mots relevant de ce que l’on appelle les classes fermées, c’est-à-dire les mots-outils, comme les articles, les pronoms ou les conjonctions.[1] Dans les lignes qui suivent, nous nous attacherons à examiner particulièrement l’emprunt des noms.

 

 

Des noms pour de nombreux domaines

 

      Plusieurs noms empruntés servent à désigner des réalités étrangères. Ces emprunts portent le nom de xénismes, car ils nomment un objet, un concept ou une réalité inconnus en France au moment de leur arrivée. Les xénismes se rapportent à différents domaines[2] :

 

–      la géographie : cañon, djebel, fjord, foehn, mistral, pampa, sierra, simoun, sirocco, steppe, toundra ;

–      l’habitat : ashram, datcha, favella, igloo, tipi, yourte ;

–      les humains : apparatchik, cow-boy, gaucho, gourou, kaiser, punk, samouraï, tsar ;

–      la musique et la danse : bossa nova, djembé, fado, flamenco, jazz, kazatchok, rock ‘n roll, samba, sirtaki ;

–      les vêtements et accessoires vestimentaires : bandana, djellaba, kilt, kimono, sari, sombrero ;

–      les aliments, boissons, spécialités culinaires et ustensiles : brownie, carpaccio, couscous, feta, ketchup, nem, paella, samovar, sushi, vodka, whisky.

 

 

Adaptation morphologique des noms étrangers

 

      Généralement, la graphie d’origine des noms étrangers est maintenue, comme le montrent les exemples précédents. Mais certains noms peuvent voir leur graphie modifiée et adaptée à la prononciation française : ainsi, pizzéria, scénario et téquila ont pris un accent aigu. En ce qui concerne les noms provenant de langues qui ne s’écrivent pas avec l’alphabet latin, la transcription est la plus simple possible ; elle peut même être strictement phonétique. Parfois, le nom est totalement francisé ; ainsi, un mafioso est devenu un mafieux.

 

      Les noms italiens ont pu voir leur pluriel d’origine conservé en français ; c’est pourquoi des mafiosi a été employé dans le passé. Aujourd’hui, le pluriel se fait communément par l’adjonction d’un s : des agios, des altos, des confettis, des duos, des fiascos, des graffitis, des imbroglios, des imprésarios, des lazzis, des mezzo-sopranos, des raviolis, des scénarios, des solos, des spaghettis. Mais on rencontre encore des graffiti et des lazzi.

      Quelques rares noms italiens ne prennent pas le -s du pluriel français : des pianoforte, des prima donna. D'autres sont parfois employés avec leur pluriel italien d'origine, comme des impresarii, des prime donne, déjà cité, des scenarii, des soli, des soprani, mais cette façon de parler n’est plus guère en usage.

      On notera que certains noms italiens portant la marque du pluriel français affichent en réalité un double pluriel. C'est par exemple le cas du pluriel spaghettis, car spaghetti est en italien le pluriel de spaghetto. Dire un spaghetti serait donc incorrect, si l'on voulait respecter la grammaire italienne. Mais l’adaptation à la grammaire française prime sur cet aspect.

 

      Les noms anglais simples qui ne se terminent pas au singulier par un s dans leur langue d’origine prennent le -s du pluriel français : des cocktails. Ceux qui se terminent par man ont un pluriel avec -mans ou -men : des barmans ou des barmen, des businessmans ou des businessmen. Les noms qui se terminent par un y font généralement leur pluriel avec un s (des dandys, des jurys), mais certains noms peuvent prendre les deux pluriels, anglais et français : des whiskies ou des whiskys. Enfin, ceux qui se terminent par -ch ou par -sh peuvent aussi prendre soit le pluriel anglais avec -ches ou -shes, soit le pluriel français avec -chs ou -shs : des sandwiches ou des sandwichs, des flashes ou des flashs. Mais la tendance est, comme pour les mots venus d'autres langues, à l'adoption du pluriel français.

 

      La plupart des noms allemands suivent les règles du français : des blockhaus, des diktats, des ersatz, des kaisers, des talwegs. De rares noms ont le double pluriel, allemand et français, comme des lieds ou des lieder.

 

      Enfin, pour les noms venus d’autres langues, la règle du pluriel français avec un -s final s'applique également : des anoraks, des judokas, des nems, des paellas, des samovars. On notera que zakouski est le pluriel du nom russe zakouska. Ainsi, tout comme pour les noms italiens des pâtes, zakouski est une forme de pluriel qui peut être employé en français au singulier. Il en va de même pour blini, qui est le pluriel russe du nom singulier блин, à prononcer /blin/, c’est-à-dire en le faisant rimer avec mine. On peut écrire aussi bien des zakouski ou des zakouskis, ainsi que des blini ou des blinis.

 

 

Des noms étrangers devenus français

 

      Un nombre important de noms d’origine étrangère ont fait l’objet d’une francisation telle qu’il semble difficile, voire impossible, de déceler leur origine étrangère dans leur forme contemporaine. Les listes qui suivent ne sont bien sûr pas exhaustives, mais elles montrent que le processus de francisation peut parvenir à effacer toute trace d’une origine étrangère :

 

–      noms d’origine anglaise : bateau, bol, paquebot, péniche, redingote, socquette, train, tunnel ;

–      noms d’origine italienne : appartement, biscotte, bricole, costume, douche, flageolet, guirlande, plage ;

–      noms d’origine espagnole : canari, caramel, jonquille, moustique, piment, rafale, vanille ;

–      noms d’origine néerlandaise : blague, bouquin, cabaret, échoppe, matelot, pamplemousse, vacarme ;

–      noms d’origine allemande : auberge, fauteuil, gant, garçon, gâteau, jardin, nouille, poche, quenelle ;

–      noms d’autres origines : édredon (du danois ederdun), goéland (du breton gwelan), rutabaga (du suédois rotabaggar).

 

 

Raisons de l’emploi de noms étrangers

 

Nommer des nouveautés

 

      Comme nous l’avons dit, les noms étrangers qui n’ont pas été francisés sont entrés dans le lexique français afin de nommer des objets ou des réalités inconnus jusque-là en France : l’objet et son nom sont arrivés en même temps sur notre territoire. Par convention, on ne les traduit donc pas, car l’exercice est généralement impossible ; il semblerait en effet difficile de proposer, par exemple, un équivalent français pour rock ‘n roll.

 

      Cette règle souffre cependant quelques exceptions, notamment en ce qui concerne l’un des noms les plus employés de nos jours ; il s’agit du nom ordinateur. En 1955, IBM France souhaitait trouver un nom français pour l’appareil que l’on n’appelait pas encore computer en anglais, mais Electronic Data Processing System (computer, traduit par calculateur, nommait alors des machines scientifiques). Consulté, le philologue Jacques Perret suggéra ordinateur, qui fut rapidement adopté. Une autre exception se rapporte au walkman, pour lequel on voulut aussi trouver un équivalent français, car walkman est une marque déposée. Le nom baladeur fut proposé ; il s’imposa assez rapidement. Ordinateur et baladeur sont toutefois des singularités, car les xénismes gardent normalement leur forme d’origine.

 

Créer des distinctions sémantiques utiles

 

      Il existe toutefois des noms étrangers qui désignent des objets ou des concepts ayant déjà un nom français, mais qui sont tout de même utilisés ; ils font donc double emploi avec leur équivalent français. Ainsi, ersatz a pour synonymes substitut, succédané et produit de remplacement. On peut alors s’interroger sur le bien-fondé d’employer ersatz. Or, les noms français ne disent pas exactement la même chose que ce qui est véhiculé par ersatz : ce dernier contient une notion de péjoration absente de ses traductions en français : un succédané n’est pas connoté de façon dépréciative comme l’est un ersatz ; on emploie ersatz si l’on souhaite faire part d’une opinion négative. Cette différence de traitement s’explique aisément, car ersatz renvoie à l’Occupation, période où les produits remplaçant les produits habituels étaient de moindre valeur que ceux-ci.[3]

 

      D’autres mots ont eux aussi une traduction possible en français, mais ils sont tout de même utilisés, car le mot français et le mot étranger ont des rôles différents. Il en va ainsi d’imprésario, qui semble être réservé aux personnes qui s’occupent des intérêts des artistes, et d’agent, dont la mission est identique, mais dont les clients sont de nos jours plutôt des sportifs, sans que cela ne soit exclusif : si l’on évoque assez souvent l’agent d’un acteur, on parle rarement, sinon jamais, de l’imprésario d’un sportif.

 

      Il y a donc une utilité à employer ces noms étrangers, car ils permettent d’établir des distinctions d’ordre sémantique.

 

Préférer un nom étranger à une traduction inadéquate

 

      D’autres noms étrangers ne nomment pas non plus des réalités inconnues du domaine français. Ils pourraient donc être traduits, mais le processus de traduction peut s’avérer difficile, et, ce, pour les raisons suivantes :

 

–      il arrive en effet qu’une traduction littérale s’avère impossible : traduire folk music par musique populaire est correct du strict point de vue des mots employés, mais les deux notions ne relèvent pas du même domaine : la folk music est un genre musical bien précis, tandis que musique populaire couvre un champ bien plus vaste que ce type de musique ;

 

–      la traduction peut contenir des connotations péjoratives : apparu assez récemment, le nom slasher « personne qui cumule plusieurs emplois », aurait donc cumulard pour traduction, mais ce nom n’est pas particulièrement laudatif.

 

 

Envers et contre tout, des noms étrangers

 

      En revanche, l’emploi de noms étrangers qui ne désignent pas des réalités nouvelles en France, qui pourraient donc être traduits sans difficulté particulière mais qui font double emploi avec des noms français de sens et d’utilisation identiques, cet emploi pose un problème, car il ne se justifie pas. Or, c’est le cas de la grande majorité des noms anglais utilisés de nos jours en français ; show, toaster ou flyer sont strictement équivalents de spectacle, grille-pain ou prospectus : ces anglicismes ne nomment pas des nouveautés, ils ne peuvent être requis pour opérer des distinctions sémantiques, et ils peuvent être traduits.

 

      L’emploi en français de ces noms ne ressortit donc pas à une utilité linguistique, et les raisons pour lesquelles ils sont employés restent assez confuses. Il semblerait que, pour nombre d’utilisateurs de ces mots, ces derniers soient parés d’une aura de modernité, ce qui est une notion subjective. Une autre raison avancée, de nature plus en rapport avec la linguistique, a trait à la longueur des mots : les mots anglais sont souvent plus courts que leurs homologues français. Au fil des articles qui suivront, nous examinerons ces anglicismes, en en proposant tout d’abord une classification.

 

 

 



[1]  Cette remarque s’applique à l’époque contemporaine. En effet, à la suite des invasions germaniques, l’ancien français adopta et francisa des mots-outils provenant du francique ou de l’ancien germanique : il s'agit des adverbes guère et trop et du déterminant indéfini maint.

 

[2]  Naturellement, ces listes ne sont pas exhaustives.

 

[3]  L’emploi d’ersatz en français ne remonte pas à la Seconde Guerre mondiale : sa première attestation écrite se trouve dans un dictionnaire de termes militaires publié en 1916.


23/11/2014
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