Françoise NORE

Françoise NORE

Français, germanique, allemand


Influences germaniques sur la morphologie

        L’apport des langues germaniques au très ancien français ne concerne pas uniquement les modifications phonétiques examinées précédemment, mais aussi les outils grammaticaux et la syntaxe. Ce nouvel article s’attache à l’étude des outils et éléments grammaticaux d’origine germanique.

 

 

Outils grammaticaux

 

          Avec la guerre de Cent Ans (1337-1453) contre les rois anglais de la dynastie des Plantagenêt et les guerres d’Italie (1494-1559), qui favorisèrent l’introduction de la Renaissance italienne en France, le français connut de nouvelles vagues d'arrivées de mots étrangers dans son lexique. De forts contingents de mots intégrèrent alors le français, mais cette influence, contrairement à ce qui se produisit avec les apports germaniques, fut purement lexicale. En effet, seules les langues germaniques transmirent au français ce que l’on appelle des outils ou mots grammaticaux ; il s’agit des mots autres que les noms, les adjectifs, les verbes et une partie des adverbes. Ces outils grammaticaux qui proviennent des langues germaniques sont les suivants :

 

  • guère : adverbe issu de l’ancien bas francique *waigaro « beaucoup », guère est présent sous les formes guaires, gueres et guares dès La Chanson de Roland (1080), mais il est employé uniquement dans des tournures négatives, comme cela est toujours le cas en français moderne[1]. Cette date de 1080 est indice d'une entrée ancienne dans le vocabulaire français ;

 

  • trop : attesté lui aussi pour la première fois dans La Chanson de Roland (1080), trop dérive du germanique *throp « amas, entassement » mais aussi « village »[2] ; en ancien français, il signifia « beaucoup », « assez », puis « extrêmement », « excessivement ». C'est cette dernière acception qui est parvenue jusqu'à l'époque contemporaine.[3] On notera que le mot germanique *throp a aussi donné les substantifs troupe et troupeau ;

 

  • maint (à comparer avec l’adjectif allemand manch « plus d’un ») provient du germanique *manigito ou *manigipo « grande quantité »[4]. Il est attesté dès 1121.

 

          La transmission de ces outils grammaticaux nous semble plaider en faveur de l'importance des langues germaniques en protoroman, car ce fait dépasse le simple legs de lexèmes que l’on observe généralement dans le cadre des échanges lexicaux entre langues.

 

 

Affixes

 

       Outre ces outils grammaticaux, les langues germaniques ont transmis plusieurs affixes au protoroman, la plupart étant toujours vivaces en français moderne. La transmission de morphèmes grammaticaux est un fait rare ; les seuls autres exemples identifiés relèvent des contacts du français avec l’italien, puis avec l’anglais. Il en va ainsi du suffixe -issime, qui provient de l’italien. Sa vitalité reste bien vivante ; néanmoins, il semble n'être utilisable que dans certains contextes emphatiques, à valeur méliorative ou plaisante : si richissime est admis, il semble difficile de créer *pauvrissime. Un autre suffixe italien acclimaté au français est le suffixe -esque, également productif, à connotations toutefois dépréciatrices[5]. Enfin, l'influence anglaise, dans le domaine des affixes, est sensible dans la transmission du suffixe -ing, utilisé pour former de nouveaux substantifs. On notera toutefois que ces néologismes sont souvent de faux anglicismes, comme caravaning ou footing ; l’unique fonction de -ing semble être d'affecter un caractère formel anglais à un substantif, français ou anglais.

 

       L'influence germanique en la matière fut plus profonde ; son héritage s'élève à deux préfixes et trois suffixes, que nous allons présenter en détail.

 

 

Préfixe *missi-

 

          Le germanique a légué au français le préfixe *missi- (miß- en allemand moderne), préfixe péjoratif ou négatif, devenu mes- en ancien français et mé- en français moderne[6]. Ce préfixe connut une grande fortune dès le protoroman. Une quantité considérable de substantifs, d'adjectifs et de verbes ont été formés à l'aide de mes- et, si beaucoup d'entre eux n'ont pas survécu en français moderne, il en reste malgré tout un certain nombre. Ce préfixe, généralement ajouté à un radical latin, transforme le sens de celui-ci de trois façons[7] :

 

en notant l'imperfection du procès :

     mesentendre = « entendre mal »

     mesveoir = « mal voir »

 

en lui opposant un sens contradictoire ou détrimentaire :

     mesaesmer (mes- + aesmer) = « mépriser »

     mesfaire = « faire du tort à »

 

en soulignant l'absence du procès :

     mesoïr = « ne pas écouter »

 

          Ce préfixe est toujours vivace en français moderne. Il est surtout utilisé avec ces valeurs de péjoration ou de contradiction.

 

 

Préfixe *bi-

 

          On trouve en ancien français, et également en français moderne mais à un degré moindre, les traces résiduelles du préfixe bi-, à l’origine du préfixe be- en allemand moderne,[8] qui introduit une idée d'achèvement, d'accomplissement, de renforcement ou de répétition de l'action induite par le radical. Des traces de ce préfixe sont présentes dans les couples suivants :

 

     behanter / hanter

     besogner / sogner, qui donna besogner / soigner

 

          Les exemples de couples en ancien français sont peu nombreux. On rencontre en revanche quelques exemples de verbes isolés avec ce préfixe, comme besuchier « épargner », « musarder ».

 

 

Suffixe -ard

 

          Le germanique est également à l'origine de la création d'un suffixe nouveau, et ce, dès le plus ancien français : il s'agit du suffixe -ard, dérivé de hard, adjectif germanique signifiant « fort », « hardi », également à l’origine de hart en allemand moderne. Toujours très vivant[9], -ard (ou sa variante -aud) a cependant survécu avec un certain glissement sémantique : à l'origine, il apportait une nuance plutôt admirative ; aujourd'hui, il connote le mot qu'il suffixe de manière familière (banlieusard, smicard) ou nettement péjorative (chauffard, richard). Il est, de plus, largement utilisé pour la création d'unités argotiques (taulard) en apportant également une valeur dépréciative à l'unité lexicale ainsi suffixée.

 

 

Suffixe -ais, -ois

 

          L'influence germanique est également présente dans le suffixe français -ais ou -ois, dérivé du germanique *-isk[10] : comme son descendant français, il s’agit d’un suffixe ethnique servant à former des gentilés. Son processus d'évolution est le suivant :

 

     Germanique *-isk > latin -iscu > ancien français -eis > -ois > -ais.

 

          Le suffixe féminin -isca donna le suffixe d'ancien français -esche, mais cette forme fut supplantée par -oise ou par -aise, formes refaites sur les masculins -ois et -ais. Néanmoins, le français, ancien ou moderne, a conservé quelques mots d'origine germanique formés avec ce suffixe, comme revêche, qui a survécu : cet adjectif aujourd'hui épicène présentait anciennement une forme de masculin revesc, refaite à partir de son féminin.

 

 

Suffixe -tt

 

          Il convient de signaler un suffixe diminutif dérivé du suffixe germanique *-tt-, attesté en latin sous la forme -it(t)us ou -it(ta) au IIIe s. Les formes gallo-romanes ont abouti en ancien français à -et, -ot et -at pour le masculin, -ette et -otte pour le féminin, donnant ainsi naissance à un schéma dérivationnel d’usage courant, car ce suffixe est assez bien productif en français. En effet, si le germanique et le latin utilisaient ce suffixe uniquement avec des anthroponymes, ce n'est pas le cas du gallo-roman : -et, -ot, -at est certes utilisé pour former des diminutifs de noms humains (Pierrot, Lucette), mais il a également servi à donner naissance à des dérivés de substantifs (mulet [11], verrat [12]) ou de verbes (voleter, crachoter) ; dans ce dernier cas, le verbe augmenté de ce suffixe gagne un sens itératif. Il convient d'ajouter que ce diminutif a servi et sert toujours à former des mots d'argot ou des mots familiers, à valeur souvent hypocoristique (petiot).

 

 

Conclusion

 

          Nous venons de voir que les anciennes langues germaniques ont transmis plusieurs outils grammaticaux au très ancien français. La présence de ces éléments allogènes tendrait à prouver l’importance et les conséquences des contacts entre ces langues, ce qui, d’ailleurs, est confirmé par les autres domaines que sont la syntaxe et le lexique.

 

 

Bibliographie

 

  • Bloch O., von Wartburg W. (1932), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF.
  • Brunot F. (1966[1905]), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Buridant C. (1995), « Préverbes en ancien français », in Rousseau (A.) (sous la direction de), Les préverbes dans les langues d'Europe. Introduction à l'étude de la préverbation, Lille, Presses Universitaires du Septentrion.
  • Chaurand J. (sous la direction de) (1999), Nouvelle histoire de la langue française, Paris, Le Seuil.
  • Chaurand J. (8e éd. 1996, 1e éd. 1969), Histoire de la langue française, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Dauzat A., Dubois J., Mitterand H. (1989), Nouveau dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse.
  • Godefroy F. (1881-1902), Dictionnaire de l'ancienne langue française et de ses dialectes, XIe -XVe siècles, Paris, Vieweg, puis Émile-Bouillon.
  • Greimas A.J. (1997[1968]), Dictionnaire de l'ancien français, Paris, Larousse.
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Vsiècle), Paris, Klincksieck.
  • INALF (version numérisée du dictionnaire sur www.atilf.inalf.fr).
  • Kluge (24e éd. 2002, revue et augmentée, 1e éd. 1883), Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Berlin, Walter de Gruyter.

 



[1]  Néanmoins, on trouve aussi dans les textes la forme affirmative gaire « beaucoup » (1188).

 

[2]  Le nom germanique *throp a aussi donné le nom allemand Dorf « village ».

 

[3]  Trop présente un phénomène de grammaticalisation dès l’ancien français, puisque cet adverbe a pour étymon un substantif.

 

[4]  Des cognats allemands possibles sont manch « plus d’un » et Menge « foule », « grande quantité ».

 

[5]  À ce sujet, l’ATILF écrit : « En général, -ien [avec lequel -esque entre parfois en concurrence] dénote le génie, le style personnel d'œuvres, d'hommes illustres ou notoires ; c'est un suffixe essentiellement laudatif [...]. Au contraire, -esque révèle et accentue l'originalité sinon l'étrangeté de ces créateurs ou de ces créations : on peut admettre p. ex. que hugolien évoque le poète-mage, le penseur, et hugolesque ridiculise la démesure, la luxuriance de son œuvre. » (version numérisée du Trésor de la Langue Française, www.inalf.atilf.fr).

 

[6]  Brunot [1905:286] donne mes- comme aboutissement du latin minus. La recherche a infirmé cette affirmation. Gamillscheg, pour sa part, tient ce préfixe pour francique. Or, Guinet [1982:144] démontre, en faisant appel à la phonétique historique, qu'il s'agit d'un préfixe introduit en gallo-roman, à date très ancienne, par les premières populations germaniques présentes sur le territoire de la Gaule.

 

[7]  Cl. Buridant [1995: 301-302].

 

[8]  Contrairement au français moderne, l'allemand be- est resté productif ; son sémantisme est similaire à celui de son étymon germanique et du descendant en ancien français de ce dernier.

 

[9]  J. Chaurand évoque d'ailleurs sa « bonne productivité » [Chaurand 1999:701].

 

[10]  À ce sujet, voir Guinet [1982:68-69] et Chaurand [1996:43].

 

[11]  Mulet (Roland, 1080) est le diminutif de mul « mulet » (Roland, 1080).

 

[12]  Verrat (1334) est dérivé du nom d’ancien français ver « verrat, sanglier » (première moitié du XIIe s.).


13/06/2021
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Influences germaniques sur le phonétisme

           La population gallo-romaine des premiers siècles de notre ère parlait la « lingua romana rustica », c'est-à-dire la langue romane rustique. En l’absence de toute centralisation, la prononciation du latin classique évolua au sein de la Romania, et le latin de Gaulle [1] n'échappa pas à ce phénomène, qui s’accentua avec l'arrivée des peuples germaniques ; ceux-ci en effet imprimèrent leur propre prononciation au latin parlé par les autochtones.[2] Ces transformations affectèrent certains points particuliers, comme cela va être détaillé dans les paragraphes suivants.

 

 

Le h initial

 

          Le h initial avait disparu de la prononciation du latin depuis environ le Ier siècle avant notre ère. Le latin importé en Gaule ignorait donc ce phonème. Sous l'influence des langues germaniques qui possédaient ce phonème, le gallo-roman gagna une consonne supplémentaire.

 

          L’entrée de cette consonne dans la prononciation influença la forme de certains mots d'origine latine, comme haut : venu du latin classique altus, l'adjectif français, attesté sous la forme alt à la fin du Xe siècle, reçut un h à l’initiale sous l'influence de l’ancien bas francique hauh, *hoh, de même sens. En outre, il semblerait que certains mots aient reçu ce h initial afin d'ajouter une valeur expressive supplémentaire à leur contenu sémantique ; c'est le cas de hurler, dont l'étymologie, incertaine, laisse cependant penser à un étymon latin ul(l)orare : le h initial lui aurait été ajouté à fin d'expressivité, à l'instar d’autres mots germaniques déjà connus du protoroman. Ce h est largement présent dans le gallo-roman septentrional, dans les zones de fort peuplement d’origine germanique, alors qu’il est absent de l’ancien provençal et des autres langues romanes en gestation. La prononciation de cette initiale perdura durant plusieurs siècles, tout en s’atténuant [3] ; on estime sa disparition totale vers le XVIe siècle.

 

          Le français contemporain conserve de nombreuses traces de l'entrée de cette consonne dans la prononciation : en effet, la très grande majorité des mots français actuels qui commencent par un h dit aspiré sont des mots d'origine germanique, comme héron, hâte, hamster ou hameau. Les exceptions à cette règle sont très rares ; elles concernent généralement des mots d'origine grecque ou latine (héros), anglaise (handicap), hongroise (hussard) ou arabe (haschisch).

 

 

Le w initial

 

          Un autre phénomène eut une importance notable dans la prononciation du gallo-roman. Il s'agit du w initial, prononcé /w/ comme l'ancien v latin, qui avait disparu du latin vulgaire et évolué vers la prononciation /v/. Ce w initial était précédé, dans son articulation, par un /g/. Par la suite, le w ne fut plus prononcé, mais le g se maintint. L’exemple suivant montre l’évolution allant du germanique *werra « guerre » au français guerre :

 

          /wera/ > /gwera/ > /gεr/

 

          Ce phénomène n'affecta pas uniquement les mots d'origine germanique. Il se transmit à de nombreux mots latins hérités par le protoroman, qui virent leur prononciation altérée selon ce processus. Citons quelques exemples :

 

          Lat vespa > guêpe : /wεspa/ > /gwεspa/ > /gεp/

          Lat vastare > gâter : /wastare/ > /gwastare/ > /gate/ [4]

          Lat vadum > gué : /wadu/ > /gwadu/ > /ge/ [5]

          Lat viscum > gui : /wisku/ > /gwi/ > /gi/

 

 

L'accent d'intensité

 

          Le latin était une langue à accent de hauteur : la syllabe accentuée, qu’elle affectât un mot seul ou un syntagme, était prononcée un ton plus haut que les autres ; l’italien a d’ailleurs conservé cet accent de hauteur. Mais l'influence germanique sur le gallo-roman tel qu'il était articulé dans les régions de contact entre les deux communautés fit que cet accent de hauteur devint un accent d'intensité, également appelé accent tonique, conservé par le français moderne.

 

          Ce passage d’un accent de hauteur à un accent d’intensité est bien identifié[6]. Il eut une importance considérable : en raison de cette modification, les finales en -a s’atténuèrent, disparurent et furent remplacées par ce que l’on appelle le e muet, tandis que les autres voyelles disparurent totalement, sans être remplacées ; ainsi, cantus devint tout d’abord canto, avant de prendre la forme chant.

 

          Le français a donc perdu toutes ses finales en -a, contrairement aux autres langues romanes qui, hormis le catalan, les ont conservées. Ainsi, et pour reprendre l’expression de Coseriu [1964:165], le français ne présente pas la même « figure matérielle » que les autres langues du même groupe.

 

          Les voyelles situées à l’avant-dernière syllabe et après la syllabe portant l’accent tonique disparurent également ; c’est pourquoi tabula, accentué sur la première syllabe, aboutit à table, après disparition de la voyelle de sa deuxième syllabe.

 

            Le renforcement de cet accent tonique ou d'intensité au milieu d’un mot eut donc pour conséquences la chute des voyelles finales et de certaines voyelles internes, comme cela vient d’être montré, mais aussi la diphtongaison des voyelles longues présentes au milieu d’un mot. Ce phénomène est très ancien, puisqu’on le date du IIIe ou du IVe siècle :

 

         /e:/ > /ie/ : pedem > *piede > pied

         /ò/ > /uò/ : bovem > *buòve > bœuf

 

         Toutes ces transformations eurent pour effet l’assourdissement des consonnes finales sonores : grand fut prononcé /grãt/ [7], bovem /bove/ [8] prit la forme bœuf.

 

 

Les constrictives dentales

 

         Une autre influence des langues germaniques sur l’ancien français est moins connue, mais tout aussi importante : le gallo-roman acquit en effet les constrictives dentales /θ/ et /δ/, présentes en anglais comme dans thing et this respectivement. On peut conjecturer que ces consonnes furent prononcées en ancien français durant un certain nombre de siècles, puisqu’elles sont transcrites dans plusieurs textes :

 

–       les Serments de Strasbourg (842) comportent des mots comprenant la graphie dh utilisée pour transcrire la consonne /δ/ : aiudha « aide », cadhuna « chaque » (au féminin) ;

–       la Vie de saint Alexis (vers 1050) contient des mots présentant le graphème th, qui indique parfois la consonne /θ/, notamment dans espethe « épée ».

 

         Ensuite, ces consonnes disparurent entre le Xe et le XIe siècles, apportant de nombreux changements, comme dans les exemples suivants :

 

–       disparition du /ð/ intervocalique : vitam > /viðə/ > vie ;

–       disparition du /θ/ final : cantat > /tʃɑ̃təθ/ > chante ;

–       transformation du groupe /ðr/ en rr :  videre + habet > /veðrat/ > verra.

 

 

La voyelle u

 

         Le latin ne connaissait pour ainsi dire pas la voyelle u, prononcée /y/ comme dans mur, hormis dans certains mots importés du grec. Or, on observe que, concomitamment à l’arrivée des langues germaniques sur le territoire de la Gaule, ce phonème, présent également en occitan et dans les dialectes du nord de l’Italie, réapparut dans le matériel phonétique du gallo-roman.

 

 

Conclusion

 

         Les paragraphes précédents montrent les conséquences phonétiques de l’arrivée de langues germaniques sur le territoire de l’ancienne Gaule, à tel point que le français, qui est pourtant une langue indéniablement romane, présente une physionomie différente des autres grandes langues de ce groupe. De tout ce qui précède, il est possible d’inférer que l’influence linguistiques des peuples germaniques fut plus prégnante en Gaule que dans les territoires voisins.

 

 

Bibliographie

 

  • Allières J. (2e éd. 1988[1982]), La formation de la langue française, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Banniard M. (1997a), Du latin aux langues romanes, Paris, Nathan, collection 128.
  • Banniard M. (éd.) (1997b), Langages et peuples d'Europe. Cristallisation des identités romanes et germaniques (VIIe - XIe s.). Actes du colloque international organisé par le Centre Européen d'Art et Civilisation médiévale de Conques et l'Université de Toulouse-Le Mirail (Toulouse-Conques), CNRS-Université de Toulouse-Le Mirail, UMR 5136.
  • Bloch O., von Wartburg W. (1932), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF.
  • Brunot F. (1966[1903]), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Cerquiglini B. (2e éd. 1993[1991]), La naissance du français, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Chaurand J. (1977), Introduction à l'histoire du vocabulaire français, Paris, Bordas.
  • Coseriu E. (1964), « Pour une sémantique diachronique structurale », in Travaux de linguistique et de littérature, II, I.
  • Godefroy F., Dictionnaire de l'ancienne langue française et de ses dialectes, XIe -XVe siècles (version numérisée sur www.gallica.fr).
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Ve siècle), Paris, Klincksieck.
  • INALF (version numérisée du dictionnaire sur www.atilf.inalf.fr).
  • Rey A. (sous la direction de) (1999), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Le Robert.
  • Von Wartburg W. (1967), La fragmentation linguistique de la Romania, Paris, Klincksieck.

 

 



[1]  On considère généralement le VIIIe siècle comme la date du passage du latin au roman, mais cette date est toute théorique, car le latin parlé alors en Gaule n’était pas uniforme, et les changements ne se produisirent pas partout au même moment.

 

[2]  Ce que confirme J. Chaurand : « À la faveur d'une époque de bilinguisme, même des termes provenant du latin ont été pourvus d'un trait de prononciation germanique […] et ces faits laissent à penser qu'il y a eu non pas juxtaposition, mais interpénétration de deux vocabulaires. » [Chaurand 1977:25-26].

 

[3]  Comme cela a été indiqué dans le premier article de cette série, les langues germaniques furent longtemps parlées dans ce qui deviendrait la France. Il faudra attendre l’avènement de Hugues Capet en 987 pour que la France ait un roi, encore désigné comme « roi des Francs », dont la langue maternelle est la langue romane, et non le germanique.

 

[4]  Le latin vastare a été, de plus, influencé par le germanique *wast « ravager ».

 

[5]  L'influence fut ici le germanique *wad « endroit guéable ».

 

[6]  Notamment par Wartburg [1967:72], qui écrit : « Au cours de la seconde moitié du Ve siècle et de la première moitié du VIe, l'allongement des voyelles accentuées en position libre, amorcé dès le latin vulgaire, s'est donc implanté et intensifié tout particulièrement dans le nord de la Galloromania. » Un peu plus loin, Wartburg évoque l' « allongement considérable des voyelles, lié au fort accent expiratoire, propre aux Germains » [1967:98], ce qui contribua à la disparition des voyelles finales.

 

[7]  Cela explique la prononciation du syntagme grand homme, qui présente un /t/ à la liaison.

 

[8]  La consonne finale -m, marque de l’accusatif masculin singulier, disparut très tôt de la prononciation.


03/06/2021
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Introduction à l'étude des apports germaniques au français

          La série d’articles que nous consacrons aux influences des anciennes langues germaniques sur l’ancien français concerne les apports d'ordre lexicologique, syntaxique et morphologique hérités de ces mêmes langues germaniques. La finalité de ce travail ne consiste pas en un simple enregistrement de ces faits ; il s’agit de délimiter l'importance réelle qu'eurent les langues germaniques anciennes dans la gestation du français. Si la plupart des linguistes ne nient pas l'apport germanique dans la langue française[1], la lecture des différentes grammaires historiques pourrait laisser à penser que cette influence concernerait uniquement le simple emprunt de mots, phénomène non exceptionnel, connu de la plupart des langues. Or, l'adoption de tournures grammaticales venant d'une langue étrangère est révélatrice d'une influence bien plus profonde. Le français provient certes du latin, mais il est témoin, dans son lexique et sa grammaire, de l'importance qu'eut le superstrat germanique, qui peut donc être considéré comme son second parent.[2]:

 

          Les trois articles suivants seront consacrés aux faits phonologiques et syntaxiques hérités des anciennes langues germaniques ; le nombre de ces faits, notamment ceux relevant de la syntaxe, nous semble être une bonne base à l'appui de notre thèse[3]. Les articles suivants présenteront une étude lexicale des mots d'origine germanique présents en français moderne, toutes langues germaniques considérées, mais également des termes disparus de la langue vers la fin du Moyen Âge. Enfin, une autre série d’articles tentera d’expliquer l'importance de ce superstrat germanique pour l'ancienne langue ainsi que pour le français moderne. Nous examinerons également les raisons pour lesquelles certains de ces mots ont disparu.

 

 

Le français, une langue germanique ?

 

          Il nous semble que l'influence germanique sur notre langue a été bien plus importante que ce qu'il est communément admis : la langue des tribus germaniques n'a pas investi quelques domaines sémantiques bien précis, mais tous les champs lexicaux. De plus, si l'on considère les apports franciques en matière de phonologie, de syntaxe et de morphologie, cet héritage germanique prend une certaines ampleur. Les faits sur lesquels nous basons notre postulat sont les suivants :

 

–       Une longue cohabitation des langues germaniques et du latin

 

Il est avéré que le nord de la Loire connut un bilinguisme qui dura environ huit cents ans[4], si l'on prend pour bornes temporelles de ce bilinguisme l'arrivée des premières tribus germaniques aux environs du IIe siècle de notre ère et, à l'autre extrémité, l'avènement de Hugues Capet (941-996), premier roi de France à parler français dès son plus jeune âge[5].

Or, on sait que deux langues ne peuvent cohabiter sur un même territoire sans que naisse une pénétration de l'une par l'autre, surtout lorsque cette cohabitation s’étend sur plusieurs siècles, comme cela fut le cas en Gaule, et surtout dans des temps où l'écrit ne fixait pas la langue dans des cadres rigides respectés par tous les utilisateurs. Le gallo-roman en gestation était donc vulnérable en raison de l'absence de toute centralisation linguistique ou de tout contrôle. Rappelons que, pendant plusieurs siècles, la Gaule fut dirigée par des monarques dont la langue maternelle était un dialecte germanique, le rhénan plus particulièrement[6].

 

–       Un latin affaibli

 

Le latin introduit en Gaule était en effet un latin éloigné de celui des Lettres classiques tel que nous le connaissons, une langue véhiculée essentiellement par les mercenaires de l'Empire. Von Wartburg met pourtant en relief une certaine qualité du latin importé en Gaule[7]. Or, cela ne peut excéder un certain niveau, car si un latin homogène avait été une langue implantée de longue date dans la population, il aurait résisté à la langue des nouveaux arrivants. Il n'en fut rien : aux premiers siècles de notre ère, le latin était quasi inconnu des Gallo-Romains ruraux du nord de la Loire, et, de plus, les troupes romaines étaient composées d'hommes venant d'horizons multiples, des différentes parties de l'Empire romain[8]. Le latin parlé en Gaule à cette époque n'était donc pas diffusé dans toute la population ; de plus, il ne présentait pas une physionomie linguistique suffisamment rigide pour résister aux langues germaniques. Par ailleurs, ceux des Gallo-Romains qui avaient accès à l'instruction ou aux fonctions administratives ne représentaient qu'une minorité de la population totale. Il convient alors de se demander si le terrain linguistique, avec cette langue fragilisée, n'était pas propice aux modifications et altérations que le superstrat germanique allait imprimer sur ce gallo-roman en gestation.

 

–       Une importance numérique et sociale supérieure à celle généralement estimée

 

Le consensus se fait généralement autour de la faible importance numérique des Francs en Gaule[9] : peu nombreux, ceux-ci étaient essentiellement agriculteurs ou soldats. Or, il nous semble douteux qu'une faible population de migrants, sans pouvoir sur la vie du pays, eût pu transmettre au pays d'accueil une telle quantité de mots, notamment de mots désignant des activités fondamentales, comme marcher, pour prendre un seul exemple. Il existe certes en français un fort contingent de mots d'origine germanique ayant trait à la vie rurale et au métier des armes. Mais ces deux champs sémantiques ne sont pas, loin s'en faut, les seuls témoins de l'influence germanique en français.

Les populations germaniques ne pouvaient donc être que plus nombreuses, toutes proportions gardées, que ce que laissent penser les estimations démographiques habituelles ; de plus, leurs représentants eurent nécessairement accès à d'importants postes de décision : une seule population d'esclaves affranchis n'eût pu transmettre un vocabulaire aussi important et aussi varié. Il suffit qu'une innovation parte d'un groupe dirigeant, quel qu'en soit le domaine, pour qu'elle ait de fortes chances de s'implanter dans le reste de la population. Et c’est ce qui se produisit, car les Francs ayant pris le pouvoir firent partie du groupe dirigeant.[10] Nous pensons que de nombreuses formes syntaxiques du français ne sont pas héritées du latin mais proviennent d’une population nombreuse, à tout le moins solidement implantée dans les sphères dirigeantes de la Gaule d'alors : seule une langue de colonisateurs a pu laisser des vestiges aussi nombreux et reconnaissables dans la syntaxe du français.

 

 

Rappels historiques

 

          Les premiers contacts entre langues germaniques et gallo-roman se firent à la faveur de la présence de mercenaires germaniques aux marges de l'Empire romain, au IIe siècle. Il s’agissait en effet de mercenaires et non d’envahisseurs, autrement dit de soldats rémunérés par les dirigeants romains afin de garantir la paix aux frontières de l'empire. C'est ainsi que les zones frontalières, les régions du nord et de l'est de la France contemporaine, furent les premières en contact avec les langues germaniques. Ici se trouve l'origine d'une grande partie du vocabulaire militaire français d'origine germanique introduit dans le français en formation.

 

          Dans un ouvrage majeur qui fait la part entre vocabulaire d'origine germanique et vocabulaire d'origine francique, Guinet [1982:7] propose la classification suivante pour les différentes vagues d'arrivées germaniques en Gaule, antérieures à l'arrivée massive de la fin du Vsiècle :

 

  • les premiers contacts se produisirent dès l'an -52, avec la conquête de la Gaule par César ; des tribus germaniques[11] s'établirent alors aux marches de la Gaule[12] ;

 

  • des contacts ultérieurs furent la conséquence de l'intégration de troupes germaniques dans les rangs de l'armée romaine : au début du Ier siècle, de Bataves et de Chauques, à la fin du IIe siècle, de Francs et de Goths ;

 

  • à partir du IIIe siècle, Lètes[13] et colons germains sont fixés par le gouvernement impérial sur toute la Romania, mais surtout en Gaule, afin d’en protéger le territoire des incursions d’autres peuples germaniques.

 

          Durant le Ve siècle eut lieu ce que l'on appelle en allemand la Völkerwanderung (littéralement « promenade des peuples »). La raison principale qui amena alors les Francs en Gaule était une question de survie : il s'agissait pour ces peuples d'agriculteurs de trouver des terres cultivables ainsi qu'un climat tempéré. L'état de déliquescence vers lequel l'Empire romain sombrait inexorablement depuis quelques siècles leur offrit l'occasion de s'installer sur les terres convoitées sans rencontrer trop de résistance, puis de s'y implanter. De là vient la grande quantité de mots français d'origine germanique relevant des champs lexicaux de la nature, de la flore et de l'agriculture.

 

          Ainsi, durant cinq siècles et de façon à peu près régulière, des populations germaniques pénétrèrent en Gaule, cinq siècles pendant lesquels arrivèrent, avec chaque nouvelle vague, des mots nouveaux et des tournures grammaticales.

 

          Des contacts ultérieurs eurent de nouveau lieu entre les deux peuples, depuis l'Ancien Régime, notamment lors des guerres du XVIIe siècle, jusqu'à nos jours. À ces occasions encore, le vocabulaire français s'enrichit d'un contingent de mots nouveaux, non seulement en rapport avec le métier des armes, mais également avec de nombreuses autres activités humaines (nous pouvons évoquer rapidement ici un champ lexical bien peu exploré, celui du vocabulaire argotique et familier ; en effet, une partie de ce pan de notre lexique est due à des apports allemands). Le français a donc entretenu des relations privilégiées avec les langues germaniques depuis la période de sa gestation.

 

 

Quelles langues pour quels peuples ?

 

          Donnons tout d'abord quelques précisions sur les termes « langues germaniques » et « francique » :

 

  • auteurs et dictionnaires étymologiques appellent « germanique commun » la langue-mère de ce groupe, reconstituée à partir des descendants que les étymons postulés ont eus dans les langues historiques de ce même groupe ;

 

  • est nommée « francique » la langue supposée des Francs qui prirent les commandes de la Gallo-Romania au Ve siècle de notre ère[14]. L'un des critères majeurs permettant d'attribuer tel ou tel mot français à un étymon germanique ou franc est ce qu'il est communément appelé la seconde mutation consonantique des langues germaniques de l'Ouest. Guinet, par exemple, propose, en vertu de l'observation des descendants dans les langues historiques (langues germaniques et ancien français), une attribution numériquement plus importante de ces mots de l'ancienne langue à une origine germanique dite commune plutôt qu'à une origine francique, historiquement définie. Ainsi, les mots introduits en gallo-roman qui affichent l'évolution due à cette mutation consonantique seraient un héritage germanique, c’est-à-dire un héritage des diverses tribus, souvent indifférenciées, présentes en Gaule dès le Ier siècle de notre ère.

 

          L'idée d'une mutation consonantique qui aurait affecté tous les dialectes germaniques à partir des dialectes alémaniques, à la source du phénomène, ne fait pas l'unanimité parmi les chercheurs. Ainsi, Keller [1964:119] nie une quelconque influence, selon la théorie des vagues, de la mutation consonantique née en alémanique sur les dialectes rhénans : « Old High German literary documents confirm only one thing, namely that Austrasian Frankish was a High German dialect which, all things considered, was amazingly homogeneous and showed no signs of having just emerged from the impact of a most powerful Alemannic thrust. » Un peu plus loin, Keller conteste l'idée d'uniformité et d'unicité de la langue des peuples appelés Francs : « Just as there was no close ethnic homogeneity among the Germanic tribes adhering to the Frankish warrior confederation there was no easily identifiable linguistic uniformity : no language of the Franks. » [Keller 1964:121].

 

          Néanmoins, l'étude de Guinet apporte une contribution indéniable à cette distinction obligatoire entre germanique commun et francique.

 

          Les études sur l'ancien français s'appuient principalement sur les textes littéraires, rédigés en ce que Cerquiglini (1993[1991]) considère comme une scripta, une koinè autour de laquelle le consensus se serait fait parmi les auteurs médiévaux.

 

          Il est évident que, si ces textes présentent souvent des traits lexicaux dialectaux, nous ne disposons d'aucun renseignement ni témoignage direct sur les langues parlées par le peuple.

 

          Car traiter de la population de la Gaule des premiers siècles de notre ère consiste bien à examiner plusieurs peuples, et non une population unique et homogène. Quelques éléments historiques peuvent aider à la réflexion, notamment le texte du concile de Tours de 813. Il est en effet notoirement connu que ce concile recommanda aux représentants de l'Église de procéder aux offices religieux « in rusticam romanam linguam aut thiotiscam » (« en langue romane ou thioise [allemande] »), autrement dit, dans les langues comprises par la population, puisque, au terme de sa longue évolution sur le territoire gallo-roman, le latin n'était plus intelligible, hormis par les rares lettrés. Ces recommandations visaient à faciliter l'accès du peuple illettré à la connaissance des textes religieux et à la compréhension des cérémonies du culte. Plusieurs auteurs citent volontiers cet extrait[15] pour souligner le clivage qui existait alors entre le vernaculaire roman et le latin. Cependant, le fait que le concile mette la langue allemande sur le même plan que le protofrançais est rarement commenté[16]. Or, ceci peut être un indice non négligeable de l'importance du peuplement d'origine germanique dans le nord de la France, entre la Loire et le Rhin, sinon de la persistance, au IXe siècle, d'un bilinguisme vivace, notamment dans les régions de plus ancien peuplement germanique : deux langues étaient vivantes au IXe de notre ère sur le territoire national : le protofrançais ainsi qu'une langue germanique, toutefois difficilement identifiable, car les documents écrits sur cette langue n'existent pas.

 

          Il conviendrait donc d'admettre que des dialectes germaniques étaient alors encore parlés, et par une population suffisamment nombreuse pour que l'Église se préoccupât de son instruction religieuse. Cela ne doit pas étonner. La quantité de mots d'ancien français d'origine germanique, ainsi que certains traits morphosyntaxiques, nous semble être une preuve de la longue persistance de ces dialectes sur le territoire national, mais également de leur enracinement dans le français. Un texte hautement littéraire comme La Chanson de Roland est parcouru de mots d'origine germanique, et il est douteux que ce texte, vraisemblablement composé en 1080, eût fait appel à ce fond germanique si toute trace de germanophonie eût disparu du royaume de France depuis plusieurs siècles.

 

 

La question des datations

 

          L'étude philologique n'est cependant pas aisée ; en effet, un mot d'origine germanique a pu être vivant en ancien français pendant plusieurs siècles avant d'apparaître dans l'écrit.

 

          Afin de dater l'apparition de ces mots en gallo-roman de la manière la plus exacte possible, il convient d'étudier d'une part les descendants que les étymons germaniques ont produits dans leur propre groupe de langues, mais également d'examiner l'évolution phonétique de l'allemand à date ancienne.

 

          Ainsi, les données dont nous disposons et qui concernent les bouleversements phonétiques ayant eu lieu en ancien haut allemand tout au début du Moyen Âge nous permettent de dater de manière vraisemblablement correcte l'introduction des mots germaniques en français. L'étude de Guinet est sur ce point précieuse, dans la mesure où l'auteur fait la part des emprunts effectués avant et après 476, en examinant à la fois les dialectes germaniques, essentiellement westiques, et les dialectes du nord et de l'est de la France.

 

          Il convient donc de ne pas juger trop rapidement, en fonction des seuls documents écrits dont nous disposons ; tout ce qui a pu être écrit à l’époque médiévale ne nous est pas parvenu. De plus, les thématiques favorites des auteurs de cette époque n'étaient pas à même de transmettre un lexique populaire.

 

          Nous allons néanmoins tenter de présenter les différentes strates lexicales des apports germaniques, puis allemands, qui s'enracinèrent dans le vocabulaire français général :

 

  • L'examen et la comparaison des mots français d'origine germanique et de leurs correspondants en allemand (et dans d'autres langues du même groupe) prouvent qu'une première vague de mots s'implanta en gallo-roman du Ier au Ve siècle de notre ère ; c'est durant cette période qu'entra en français la majorité des mots d'origine germanique principalement en rapport avec les domaines de l'agriculture et du métier des armes.

 

  • La contribution lexicale suivante fut due aux Francs, à partir de la fin du Ve siècle ; nous pensons leur devoir les mots en rapport avec les institutions féodales introduits en Gaule.

 

  • Le Moyen Âge ne fut pas la période de plus importante introduction de vocabulaire d'origine germanique en français. Il faut attendre le XVIe et surtout le XVIIe siècle pour voir arriver en français une nouvelle vague de mots allemands. Fait remarquable, ces mots concernent dorénavant un registre à peu près ignoré jusqu'alors, le vocabulaire argotique et familier. Cela est principalement dû aux contacts des armées des deux pays durant les nombreuses guerres de l'époque.

 

  • À partir du XVIIIe siècle, l'introduction de mots allemands dans le lexique général français se fait de manière sporadique. C'est surtout un vocabulaire scientifique et technique qui est transmis au français ou que celui-ci emprunte de lui-même. De nombreux domaines scientifiques sont concernés, notamment les sciences de la terre (minéralogie et géologie principalement), la chimie, l’industrie mécanique et la médecine.

 

 

Méthodologie

 

          Notre recherche lexicographique s'est appuyée sur des corpus de mots d'origine germanique que nous avons présentés sous forme de tableaux, au nombre de sept, présents dans les articles ultérieurs. Pour mettre en évidence l'influence germanique de la manière la plus fine possible, il nous a fallu constituer un corpus extrêmement précis des mots d'ancien français et de français moderne d'origine germanique, ce qui a entraîné la nécessité d'établir une sorte de compilation de ces mots.[17] Nous donnons ici une rapide présentation de ces listes :

 

  • Tableau n°1 : mots d'origine germanique

Il s'agit des mots directement entrés en gallo-roman puis en français depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à la fin du Moyen Âge

 

  • Tableau n°2 : mots d'origine allemande

Les mots répertoriés ici sont ceux entrés dans notre langue depuis le moyen français et qui sont toujours utilisés

 

  • Tableau n°3 : mots germaniques et allemands dialectaux, rares et spécialisés

Mots entrés en français, que ce soit à date ancienne ou récente, mais dont l'usage est rare ou didactique. Cette liste a été établie grâce à un relevé systématique effectué dans un dictionnaire de langue usuel

 

  • Tableau n°4 : mots d'origine germanique transmis par d'autres langues

Il s'agit de mots dont l'origine germanique ou francique est assurée, entrés en français principalement par l'intermédiaire du provençal, de l'italien, voire du néerlandais

 

  • Tableau n°5 : mots à l'étymologie controversée ou incertaine

Les mots retenus ici sont ceux dont l'étymologie reste obscure ou mal définie, pour lesquels plusieurs hypothèses furent avancées, parmi lesquelles des hypothèses évoquant une origine germanique qui semble plausible

 

  • Tableau n°6 : mots argotiques ou familiers

Ce pan du lexique est rarement étudié dans le cadre d'ouvrages généraux de lexicologie historique (il fait généralement l'objet d'études séparées et cantonnées dans un registre de paralittérature grand public). Or, l'allemand a transmis plusieurs dizaines de ses mots qui font aujourd'hui partie du français familier, voire argotique

 

  • Tableau n°7 : mots germaniques disparus avec l'ancien français

Ce tableau réunit les mots abandonnés à la fin du Moyen Âge, notamment en raison des changements survenus dans les modes de vie et des rénovations lexicales instaurées par la Renaissance.

 

          Les mots présentés dans ces sept tableaux sont uniquement ceux d'origine germanique ou francique (voire wisigothique, longobarde ou burgonde pour ceux, peu nombreux, qui sont parvenus jusqu'à nous). Nous avons volontairement exclu les mots transmis par les envahisseurs vikings de la fin du premier millénaire de notre ère ainsi que ceux, beaucoup plus nombreux, que le français emprunta au néerlandais à partir des XIIIe et XIVsiècles, notamment à la faveur des échanges commerciaux entre les deux pays. Les raisons de cette double exclusion sont les suivantes :

 

  • le vocabulaire d'origine nordique fit son apparition en français à date tardive, si l’on prend pour point de départ les toutes premières influences germaniques (le IIe siècle de notre ère) ; de plus, il concerne de manière quasi exclusive le seul champ sémantique de la vie maritime ;

 

  • les mots néerlandais furent généralement empruntés à date plus tardive encore. Il serait évidemment inexact de nier leur présence dans le lexique français, mais ils ne firent pas partie de l'apport germanique ancien.

 

 

Bibliographie

 

  • Brunot F. (1966), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Brunot F., Bruneau Ch. (1964, 3e éd.), Précis de grammaire historique de la langue française, Paris, Masson.
  • Cerquiglini B. (2e éd. 1993, 1e éd. 1991), La naissance du français, Paris, PUF, QSJ.
  • César, De Bello gallico, Paris, J. de Gigord, 1929 (16e édition).
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Ve  siècle), Paris, Klincksieck.
  • Keller R.E. « The language of the Franks », in Bulletin of the John Rylands Library, 1964 (b), 47, pp.101-122.
  • Lodge R.A. (1997), Le français. Histoire d'un dialecte devenu langue, Paris, Fayard.
  • Von Wartburg W. (1967), La fragmentation linguistique de la Romania, Paris, Klincksieck.

 

 

 

 



[1]  Les exemples sont nombreux. Brunot évoque l'influence des populations germaniques sur le recul des limites du roman [1905:59] ainsi que l'importance de la pénétration lexicale germanique en ancien français [1905:129] ; Cerquiglini traite de l'influence du superstrat germanique sur le latin du nord de la France [1993:31-32) et de la précocité de l'écrit français sur les autres langues romanes grâce au bilinguisme franc [1993:53]. Plus récemment, Lodge accorde aux Germains le bénéfice d'une « extraordinaire accélération du taux de changement linguistique » [1993:36-37] : la présence germanique sur le territoire gallo-roman ne fut donc pas sans conséquences linguistiques.

 

[2]  En conclusion de son article sur l'apport des Francs au français, Keller [1964:122] écrit : « Just as Frankish and the Franks had been godfather to French, so Frankish and the Franks had participated most actively in the formation of German. » Les travaux de Wartburg soulignent eux aussi cette forte influence.

 

[3]  Wartburg [1967:12] : « la physionomie générale d'une langue et son type structural ne sont déterminés par le vocabulaire que dans une faible mesure. Bien plus essentiels et plus profondément significatifs sont de ce point de vue les bouleversements phonétiques et morphologiques dont une langue est atteinte. »

 

[4]  Voir Wartburg [1967:97] : « Il est certain qu'en Gaule septentrionale deux idiomes vécurent côte à côte plusieurs siècles durant, de l'époque de Clovis jusqu'au IXe siècle tout au moins, et plus longtemps encore dans certaines régions. Wilhelm Bruckner a déjà montré qu'au IXe siècle le francique oriental était toujours parfaitement vivant en Neustrie, tant dans l'usage oral que dans l'usage écrit. […] Pour la période qui va du Ve siècle au milieu du IXe, sinon plus, nous avons la preuve d'un bilinguisme qui était avant tout le fait des classes supérieures de la société. »

Allant plus loin, Guinet [1982:13] écrit : « Contrairement à ce qui est généralement admis, en particulier par Gamillscheg, il [le bilinguisme] ne s'instaura pas lors de la conquête franque, il lui est antérieur de trois ou quatre siècles et remonte à l'époque gallo-romane où il fut pratiqué non seulement en Gaule rhénane, comme nous l'avons vu, mais en outre sur le reste du territoire là où se trouvaient des Germains. ».

 

[5]  Lodge [1997:91] rappelle ce fait et ajoute que l'aristocratie des premiers siècles de notre ère, qu'elle fût franque ou romane, pratiquait un bilinguisme francique-protofrançais afin d'accéder aux fonctions dirigeantes de l'État mérovingien.

 

[6]  Ce que souligne Keller : « The evidence of Old High German literature makes it clear that the Carolingians themselves spoke the Rhenish Franconian dialect of High German and that this Rhenish Franconian dialect had a characteristically developed, identifiable form.  » [Keller:1964-122].

 

[7]  « [en Gaule et en Ibérie] l'école et l'administration répandirent parmi la population autochtone un latin plus littéraire que celui de l'Est. [de la Romania] » [Wartburg 1967:26].

 

[8]  Nous pourrions même, dans une certaine mesure, parler d'un latin « pidginisé », sans perdre de vue, naturellement, que le latin dit classique était représenté par ceux des Romains présents en Gaule qui avaient reçu une certaine instruction, notamment les hommes placés aux plus hauts postes de commandement. Cependant, ces lettrés ne constituaient pas la majorité des Romains envoyés en Gaule. Lodge reprend d'ailleurs cette notion de pidginisation : « dans les régions qui marquaient les frontières de la Gaule, par exemple les bords du Rhin, nous trouvons la trace d'un processus de pidginisation » [Lodge 1997:69].

 

[9]  Ce qu'admet Wartburg, qui met par ailleurs l'accent sur le caractère de « pénétration méthodique » de l'installation des populations germaniques en Gaule : il ne s'agissait pas d'une invasion violente, mais d'une installation mesurée, d'une avancée progressive, lente mais continue [Wartburg 1967:60-61].

 

[10]  Wartburg le note également, en faisant remarquer, au sujet de la prononciation du gallo-roman par les Germains : « Cette nouvelle prononciation, venue des classes supérieures de la société, se propagea aussi dans le peuple. »

 

[11]  Ces tribus sont généralement appelées « westiques », c'est-à-dire provenant des limites occidentales du monde germanique ; il s’agit en effet de les différencier des autres tribus, notamment celles des Goths et des Burgondes.

 

[12]  Ce que confirme d'ailleurs la lecture de De Bello gallico : « Caesar ex castris equitatum educi jubet, praeliumque equestre committit : laborantibus jam suis germanos equites circiter quadringentos submittit, quos ab initio secum habere instituerat. » (VII, 13).

 

[13]  Les Lètes étaient des esclaves affranchis par l'empire romain et dotés de terres.

 

[14]  Sachant néanmoins que ceux que l'on appelle les Francs représentaient une sorte de fédération de plusieurs tribus originaires d'une région commune, correspondant à l'actuelle zone basse du bassin rhénan des Pays-Bas.

 

[15]  Brunot F., Bruneau Ch. (1964:130), Cerquiglini B. (1993[1991]:41-42), Lodge R.A. (1997:125).

 

[16]  Si ce n'est par Lodge, qui évoque une population suffisamment importante pour justifier cette requête des évêques.

 

[17]  Nous ne prétendons cependant pas à l'exhaustivité, notamment en ce qui concerne le vocabulaire disparu durant le moyen français. Nos listes de mots nous semblent néanmoins suffisamment solides et représentatives pour faire l'objet d'une étude approfondie.


22/05/2021
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Mots français d'origine germanique - tableau

Le tableau des mots français d'origine germanique peut être consulté en cliquant sur ce lien.


21/05/2021
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