Françoise NORE

Françoise NORE

Apports germaniques au français


Introduction à l'étude lexicale

Après l'étude grammaticale conduite dans l’article précédent, nous commençons ici l’étude du lexique français d'origine germanique. Les articles suivants analyseront chacun, à tour de rôle, les différentes catégories dont relèvent ces mots :

 

  • mots germaniques entrés dans la langue du IIIe au XVe siècle : il s'agit de mots d'usage courant, généralement connus de tous, transmis par les tribus germaniques des premiers siècles de notre ère puis par les Francs ;

 

  • mots germaniques entrés dans la langue depuis le XVIe siècle : ici sont répertoriés les mots empruntés à l'allemand, la plupart d’entre eux étant également connus de tous ;

 

  • mots transmis par d'autres langues : ces mots arrivèrent en français principalement par l'italien ou par le provençal ; ce sont des mots de formation ancienne, qui remontent en grande partie au longobard, au burgonde ou au gotique ;

 

  • mots à l'étymologie controversée ou incertaine : nous présentons dans cette partie des mots dont l'étymologie n'est pas assurée, mais au sujet desquels certains chercheurs évoquent une possible origine germanique ;

 

  • mots argotiques et familiers : dans cette section, nous examinerons les mots que l'allemand transmit au français dans ces registres de langue ;

 

  • mots dialectaux, rares ou spécialisés : cette partie traitera de mots d'origine germanique généralement inconnus du public le plus large. Il existe en effet, dans plusieurs dialectes français, et particulièrement dans ceux du nord et de l'est de la France, une quantité assez importante de mots germaniques qui, pour la plupart d'entre eux, entrèrent dans la langue à date ancienne. À côté de ces mots dialectaux, nous avons incorporé les mots dits rares ou spécialisés, d'usage didactique ou relevant d'une connaissance approfondie du lexique français. Ce sont pour la plupart des mots appartenant aux domaines techniques ou scientifiques ;

 

  • mots disparus : de très nombreux mots d’origine germanique sont sortis du vocabulaire français, notamment durant le XVIe siècle, lorsque certains auteurs de la Renaissance s’attachèrent à redonner au français une coloration latine.

 

Chaque article sera suivi d'un tableau présentant le corpus sur lequel il s’appuie. Si l'on excepte les mots d'étymologie incertaine, les mots présents dans ces tableaux atteignent le nombre total d'environ un millier[1].

 

Au fil de ces articles, nous verrons qu’un certain nombre de ces mots sont encore utilisés près de deux mille ans après leur adoption. Certains se sont montrés indispensables, car, dans certains cas, le latin n'eut pas de descendants en gallo-roman ; ils comblaient ainsi des cases sémantiques vides.[2]

 

 

Différents types d’emprunts

 

Avant de développer, il nous paraît pertinent d’examiner les différents types d’emprunts en jeu :

 

  • l'emprunt pur : cette catégorie concerne la grande majorité des mots germaniques, franciques puis allemands, passés en français ;[3]

 

  • le calque : les calques de mots germaniques sont peu nombreux en français. Nous pouvons néanmoins relever compagnon, calqué sur le nom germanique *gahlaibo : com- « avec » répond à ga- « avec », et pagnon, dérivé de pain, est l’équivalent de hlaiba ou hlaifs « pain ». Est aussi attesté, en 1863, le nom croissant « viennoiserie en forme de croissant », qui est une traduction de l'allemand Hörnchen, de même sens ;

 

  • le xénisme : mot recouvrant une réalité étrangère au pays d'accueil au moment où ce mot est adopté, comme landau (1820) et schnaps (fin du XVIIIe siècle), choses inconnues en France lorsque ces appellations furent adoptées. Le xénisme garde généralement sa forme d'origine et n'est donc pas francisé.

 

 

Modalités morphologiques de l'entrée des mots germaniques

 

Avant d’entrer en détail dans cet examen, il convient d’évoquer le problème de l'absence de sources ou de sources lacunaires à haute époque. Au vu des documents dont nous disposons, il arrive que l’on soit en présence d’un verbe attesté à une date ultérieure à celle de son nom déverbal ; il devient dès lors difficile de déterminer celui des deux mots qui naquit d'abord en ancien français. Par exemple, gresilher « faire du grésil » apparaît vers 1130, dans les Psaumes d'Oxford ; or, son déverbal gresil est présent à date antérieure, dans la Chanson de Roland (1080). L'écart temporel entre les deux termes peut être jugé minime, mais il est des cas où la différence entre les dates d'attestation peut atteindre cent, voire deux cents ans.

 

En dépit de cela, il a été possible, en s’aidant de la reconstruction, d’identifier les modalités morphologiques selon lesquelles les mots germaniques les plus anciens entrèrent en gallo-roman. Ces termes abandonnèrent leur forme originelle et furent francisés, parfois par l’intermédiaire d’un processus de latinisation.[4]

 

 

Le verbe

 

Les infinitifs des verbes du germanique commun présentaient quatre suffixes différents : -jan, -an, -on et -en. Il n'est pas avéré que les verbes en -en aient eu une descendance en français. Les trois autres groupes sont, en revanche, bien représentés en ancien français. Le verbe germanique conservait son radical, tandis que sa marque d'infinitif disparaissait au profit d'un suffixe d'origine latine, selon un processus assez rigoureux :

 

  • les verbes germaniques à suffixe -an ou -on furent incorporés dans ce qui devint le premier groupe de conjugaison :

 

          *markon « marquer, imprimer un pas » > marchiermarcher

          *lekkon > lechier > lécher

          *duban « frapper » > adober > adouber

 

  • les verbes à suffixe infinitif -jan rejoignirent en majorité le deuxième groupe de conjugaison :

 

          *bannjan « proclamer, convoquer des troupes » > bannir

 

On recense toutefois quelques exceptions à cette catégorie :

 

          *blattjan > *blettiare > blecier > blesser

          *waidanjan « faire paître le bétail » > gaaigniergagner

 

Nous voyons donc que ces verbes germaniques subirent d'abord une transformation morphologique qui les adapta au système gallo-roman, avant de suivre la même évolution que celle qui affecta les verbes d'origine latine.

 

 

Substantifs et adjectifs

 

Dans un article précédent, nous avons vu la façon dont les mots germaniques commençant par g- furent modifiés lors de leur entrée dans le lexique gallo-roman. Nous nous contenterons ici de noter l'importance des deux phénomènes principaux qui contribuèrent à métamorphoser ces mots :

 

  • la palatalisation[5], qui affecta aussi bien les mots germaniques que les mots d'origine latine ;
  • le passage de l'accent de hauteur à l'accent d'intensité, ce qui contribua, comme pour les mots latins, à la chute de la syllabe finale du mot germanique.

 

Ces remarques s'appliquent évidemment aussi aux verbes. Notons toutefois que plusieurs substantifs ainsi que quelques adjectifs présents aujourd'hui en français standard furent d'abord des mots dialectaux qui s'imposèrent face à leurs équivalents en français d'Ile-de-France ; c'est le cas notamment de louche, forme dialectale normano-picarde de loce ou lousse, ainsi que de falaise, transmis par le même dialecte, ou de hameau, venu par le picard. D'autres mots ont été relayés par d'autres dialectes, lorrains ou alémaniques principalement. On constate ainsi que des dialectes de régions proches de zones germanophones ont servi de véhicule entre l'étymon germanique et l'aboutissement français.

 

 

Mots composés avec éléments latins et germaniques

 

Plusieurs verbes, substantifs ou adjectifs ont été formés sur des radicaux germaniques à l’aide d’affixes latins :

 

effrayer

Latin ex- + germanique *fridu « paix » + latin -are > *exfridare esfreder effrayer

 

émoi

Latin ex- + germanique *magan « pouvoir » + latin -are esmaier « troubler, inquiéter » > esmoi > émoi

 

souhaiter

Germanique *haitan « promettre » > latin populaire *haitare

> Latin sub + *haitare > latin populaire *subtus-haitare « promettre sans trop s'engager » > soushaidier sohaidier (v. 1175), soushaitier (v. 1119), souhaitier (v. 1350), sohaitier souhaiter

 

Parfois, deux substantifs, l'un latin, l'autre germanique, s'unirent pour former un mot français :

 

cormoran

Latin corvus « corbeau » + francique *maringu « marin » > ancien français cormareng, cormareg, cormaran cormoran

 

Néanmoins, la grande majorité des mots étudiés sont des emprunts de mots simples, non des mots composés de deux mots ou d'un mot et d'un morphème grammatical d'origine non germanique.

 

 

Bibliographie

 

  • Allières J. (2e éd. 1988[1982]), La formation de la langue française, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Banniard M. (1997), Du latin aux langues romanes, Paris, Nathan, collection 128.
  • Brunot F. (1966[1905]), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Cerquiglini B. (2e éd. 1993, 1e éd. 1991), La naissance du français, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Chaurand J. (1977), Introduction à l'histoire du vocabulaire français, Paris, Bordas.
  • Coseriu E. (1964), « Pour une sémantique diachronique structurale », in Travaux de linguistique et de littérature, II, I.
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Ve siècle), Paris, Klincksieck.
  • Guiraud P. (1965), Les mots étrangers, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • INALF (version numérisée du dictionnaire sur www.atilf.inalf.fr).
  • Mitterand H. (1976, 5e éd.), Les mots français, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Rey A. (sous la direction de) (1999), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Le Robert.
  • Von Wartburg W. (1967), La fragmentation linguistique de la Romania, Paris, Klincksieck.
  • Zink G. (1987), L'ancien français, Paris, PUF, Que Sais-Je.

 

 

 



[1]  Nous ne prenons en compte que les mots directement issus des langues germaniques : adouber est traité, mais non son dérivé adoubement. Ceci, évidemment, ne s'applique pas dans le cas où un mot et son dérivé sont identifiés comme étant tous les deux des dérivés directs de deux mots d'origine germanique, comme soin et soigner.

 

[2]  Nous étudierons plus loin cette notion de case sémantique ; le lecteur peut se reporter à l'article fondamental de Coseriu cité dans la bibliographie. Notons cependant, d'ores et déjà, l'opinion de Chaurand : « Les apports germaniques font plus qu'ajouter à l'ensemble lexical gallo-roman quelques détails ; ils comblent des vides, et, parfois, mieux adaptés au type de société qui s'était formé, ils supplantent d'autres termes. » [1977:36].

 

[3]  À ce sujet, Brunot écrit : « Il n'y a donc pas eu des emprunts du roman au germanique, mais dans une certaine mesure une véritable pénétration de l'un par l'autre. Elle a pu se faire lentement. Il importe toutefois de retenir qu'elle a été plus profonde et plus générale qu'aucune autre. » [1905:129].

 

[4]  Nous utiliserons le terme germanique pour désigner l'origine de ces mots, verbes, substantifs ou adjectifs, en gardant à l'esprit le fait que plusieurs d'entre eux sont plus particulièrement d'origine germanique. En effet, au regard des nouvelles connaissances apportées par les recherches en phonétique historique, il apparaît aujourd'hui qu'une grande quantité de mots réputés auparavant d'origine francique furent en fait empruntés antérieurement à la conquête franque.

 

[5]  Sur ce thème, nous renvoyons à l'ouvrage de Guinet, qui étudie en détail chaque type de palatalisation survenu à haute époque.


23/10/2021
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Influences germaniques sur la syntaxe

Après avoir étudié les influences des anciennes langues germaniques sur l’ancien français dans les domaines de la phonologie et de la morphologie, il convient d’examiner ces mêmes influences sur la syntaxe. L’analyse qui suit détaille les faits syntaxiques communs aux anciennes langues germaniques et à l’ancien français

 

 

Le français, une langue latine germanisée ?

 

La question des influences germaniques sur la syntaxe de l’ancien français semble être celle qui provoque le plus de controverses entre les chercheurs, avec d'un côté les partisans d'une évolution parallèle des deux langues sans interférences ni influences et, d’un autre côté, les tenants d'une influence de la syntaxe germanique sur la langue française en formation. Ainsi, Wartburg écrit : « L'ancien français occupe une position tout à fait isolée pour la place du verbe dans la phrase. On sait que la même place est parvenue à s'imposer en allemand dans la proposition principale et qu'elle domine dès le vieux-haut-allemand, quoique le verbe puisse également s'y rencontrer en position initiale ou finale, précisément, du reste, comme dans la poésie en ancien français. » [1967:103].[1]

 

Wartburg relève également d'autres points de grammaire historique française au sujet desquels, selon lui, une influence germanique dans le processus d'élaboration ne peut être évacuée [1967:103-106] :

 

–       la particularité d'exprimer le sujet se fait à la fois par la désinence verbale et par le pronom personnel dans les langues romanes sur le sol desquelles les implantations germaniques furent importantes ;

 

–       la réduction de trois démonstratifs à deux est probablement due à l'influence des Germains (Francs, Lombards, Alamans) car ceux-ci ne possédaient qu'un système binaire (contrairement au système trinaire latin hic - ipse - ille) ;

 

–       l’utilisation de l'adverbe introducteur si : « On est assurément frappé, en ancien français, par la fréquence des cas où, dans des phrases hypothétiques ou temporelles, la proposition principale est introduite par l'adverbe si (...), ce qui correspond précisément à l'emploi de l'allemand so. » ;

 

–       l’utilisation du pronom on ; Wartburg estime que les langues germaniques sont probablement à l'origine de « l'emploi particulièrement fréquent que fait le français du pronom indéfini issu du latin homo », même si la formation même du mot est romane ;

 

–       l’emploi de particules séparées : « Dans sa pénétrante étude intitulée L'effacement des adverbes de lieu, L. Foulet fait remonter, à juste titre semble-t-il, à une influence franque l'emploi si fréquent, en ancien français, d'expressions composées d'un adverbe du type de "jus", etc., et d'un verbe. ».

 

En dépit de toutes ces remarques, de nombreux chercheurs estiment que la syntaxe de l'ancienne langue française est, en de nombreux points, un quasi-calque de la syntaxe latine. Or, s’appuyant sur l’étude des plus anciens textes en français, notamment les Serments de Strasbourg, M. Banniard[2] souligne certes l'étroite parenté syntaxique entre l'ancien français et l’ancien haut allemand des Serments et les textes latins juridiques, mais il postule, pour expliquer ces similitudes, une volonté des scripteurs des Serments d’imiter le latin, langue de prestige et seul modèle de langue juridique dont disposaient ces rédacteurs ; il convenait en effet de donner un caractère solennel à ce texte, dont l’enjeu politique était de première importance.

 

Il nous semble donc nécessaire d'examiner les textes littéraires, car ceux-ci apparaissent dépourvus d'enjeux politiques. Cette étude permettra de mettre en lumière des faits syntaxiques similaires dans les deux langues et sans correspondants dans les autres langues latines.[3]

 

Dans les parties qui suivent, nous étudions les différents points grammaticaux qui montrent des structures similaires en ancien français et dans les anciennes langues germaniques.

 

 

Place du participe passé

 

Les similitudes syntaxiques entre l’ancien haut allemand et l’ancien français sont prononcées dans ce domaine ; on observe en effet une stricte correspondance avec la syntaxe de la phrase allemande, où, en proposition indépendante ou principale, le participe passé du verbe conjugué se trouve rejeté en fin de phrase. Prenons quelques exemples dans la poésie :

 

M'unt […] de lur sovent doné

Maintenu an e jurz e entr' els governé

Guernes de Pont-Sainte-Maxence, Vie de saint Thomas Becket, v.18 et 19 du satisfecit (vers 1175)

 

Jo sui vers Deu et vers toi mult mesfeite

Le Jeau d'Adam, v.563 (2e moitié du XIIe s.)

 

N'a pas grant vasselaige / Fait, s'ele m'a traï

Conon de Béthune, Chanson, v.25-26 (fin du XIIe s.)

 

On trouve également des exemples dans la prose :

 

Tant avoit le jour traveillé qu'il s'endormi

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

Mes il n'i a nului trouvé

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

Quelle gloire li donra renommée ? sera-elle donc de lorier couronnée ?

Christine de Pisan, Livre des faits et bonnes mœurs de Charles V (fin du XIVe s.)

 

Ce fait se rencontre fort avant dans le temps puisqu'on peut lire, dans La Farce de Maître Pathelin (vers 1460) :

 

Car j'ay a luy parlé, sans faulte (v.597)

Il ne m'a pas pour bien gabbé (v.1014)

 

Le participe passé est cependant positionné avant son complément si celui-ci présente une certaine longueur :

 

La fu trové li plus des haltes dames del monde qui estoient fuies el chastel

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, par.249 (vers 1207)

 

La tendance semble s'inverser à partir de la fin du XIIe siècle, le participe passé se positionnant plus fréquemment en avant-dernière place, avant le complément :

 

M'unt fet mult grant sucurs

Guernes de Pont-Sainte-Maxence, Vie de saint Thomas Becket, v.18 du satisfecit (vers 1175)

 

Se li fu renduz salves les vies a cels qui dedenz estoient

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, par.249 (vers 1207)

 

 

Place de l'infinitif

 

 

Propositions à auxiliaire de mode

 

La place de l'infinitif est elle aussi la même dans les deux langues, qui le positionnent en fin de proposition dans le cas d'une proposition indépendante ou principale, tout particulièrement dans les propositions à verbe modal ou dans celles qui complètent le verbe faire. Cette construction traverse tout le Moyen Âge, de La Cantilène de sainte Eulalie (vers 880) à des œuvres datant du XVe siècle. Citons quelques exemples représentatifs de cette tournure courante dans la langue médiévale :

 

Uoldrent la faire diaule seruir

Cantilène de Sainte Eulalie, v.4 (vers 880)

 

Ne volst li enfes sum pere currucier

Vie de saint Alexis (vers 1050)

 

Asoldrai vos pur voz anmes guarir

Chanson de Roland, v.1133 (1080)

 

Grimberz va son message faire

Le Roman de Renart (XIIe s.)

 

Je ne puis au mostier venir

Ne le servise Dieu oïr

Se ge peüsse a gent parler,

Ne en aucun deduit aler

Marie de France, Lai d'Yonet, v.79-82 (vers 1160)

 

Ensi porrons aler au bois / arbres trenchier e prendre a chois

Wace, Le Roman de Rou, v.889-890 (1160-1170)

 

Diex se lessa en crois por nos pener

Thibaut de Champagne, Chanson de croisade (vers 1235-1239)

 

Qui peut face a face / La ses amours veoir

Christine de Pisan, Le Dit de Poissy, v.196-197 (1400)

 

Cette formulation n'apparaît pas comme ressortissant uniquement à la langue poétique, puisque nous avons des exemples tirés de textes en prose :

 

Chascuns garni le chastel qui li fu renduz de sa gent et fist le tresor garder

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, par.250 (vers 1207)

 

Si les mist on a chel avoir warder

Robert de Clari, La Conquête de Constantinople, chap. LXXXI (avant 1206)

 

pource que je doi avoir honte de tous preudomes veoir

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

Cil vaillant bacheler [...] qui sagement vuelent à Dieu aler

Thibaut de Champagne, Chanson de croisade (1235-1239)

 

Certes il n'i eut adonc en le place signeur [...] qui peuist en grant pièce parler

Froissart, Chroniques (fin XIVe s.)

 

Cette construction dure plusieurs siècles, puisque nous lisons, dans La Farce de Maître Pathelin (vers 1460) :

 

Se je vueil mon sens esprouver (v.35)

Quand je veulx mon sens applicquer (v.1130)

Il cuide a son propos venir (v.1268)

 

La littérature allemande de la même époque présente des phrases à structure similaire :

 

Got sende si zesammne, die gerne geliep wellen sin

« que Dieu unisse ceux qui veulent être amants »[4]

 

Cependant, on rencontre également des cas où le verbe à l'infinitif n'occupe pas la dernière place de la proposition, notamment dans la poésie, où des impératifs de versification peuvent expliquer cette position :

 

A czo no's uoldret concreidre li rex pagiens

Eulalie, v.21 (vers 880)

 

Ne pot intrer en la ciutat

Saint Léger, XXIV (début du XIe s.)

 

Ce dist li pere filz kar te uai culchier / auoc tespuse al cumant deu del ciel

Vie de saint Alexis (vers 1050)

 

Sin deit hom perdre del sanc e de la char

Chanson de Roland, v.1119 (1080)

 

Ne puis ge donc haïr ma vie ?

Eneas, v.1978 (vers 1160)

 

Cette construction a presque totalement disparu en français moderne. Il n'en reste plus que quelques rares traces, dans des formules figées comme Il faut raison garder.

 

 

Propositions complétives de but

 

Cette structure est également présente dans les propositions de but d'ancien français, comme elle est encore la norme en allemand moderne. On la rencontre dans les textes poétiques :

 

asoldrai vos pur voz anmes guarir

Le Roman de Roland, v.1133 (1080)

 

Cette structure est également présente dans des textes en prose, et à une date relativement tardive :

 

ces honestes bourgois, qui de lor propre volenté se sont mis en vostre merci pour les aultres sauver

Froissart, Chroniques (fin du XIVe s.)

 

 

Place du verbe conjugué

 

 

Propositions principales

 

Rappelons que, dans les propositions principales d'ancien français, un adverbe ou un complément placé à la tête d’une phrase (complément d'objet ou de phrase) entraîne le rejet du sujet après le verbe qui occupe une place centrale dans la phrase, la deuxième position [Foulet 1928:308]. Tout comme en allemand, ni les conjonctions de coordination, ni les conjonction de subordination, n'entrent dans le décompte des segments de phrase. Nous ne donnerons que quelques exemples, tant cette construction syntaxique est commune en ancien français :

 

Pur nostre rei devum nus ben murir

Chanson de Roland, v.1128 (1080)

 

Ja te seroient tuit li menbre tranchié

Raoul de Cambrai, v.1701 (fin du XIIe s.)

 

Cele nuit ot il bien negié / Que mult froide estoit la contree

Chrestien de Troyes, Perceval, v.4162-4163 (vers 1180)

 

Ajoutons que les deux langues présentent un autre trait syntaxique commun, en ce qu'elles commencent volontiers leurs propositions principales par un embrayeur bref, or ou car en ancien français, do, nu, da, etc., en ancien haut allemand.

 

L'ancien haut allemand connaît également cette construction en ce qui concerne le verbe conjugué en proposition principale : le premier élément de la phrase est le sujet, nom ou pronom, un complément ou un adverbe [Jolivet-Mossé 1947:205] :

 

vor einer vesperzite huop sich gross ungemach[5]

« au début d'une soirée s'éleva un grand tumulte »

 

Des textes de la fin du Moyen Âge contiennent eux aussi ce genre de construction ; on peut citer les Mémoires de Philippe de Commynes, ce qui est d'autant plus intéressant qu'il s'agit là de prose, et non de poésie :

 

Pour lors avoit envoyé le roy devers l'empereur Jean Tiercelin

Avec ceste fable paya l'empereur nostre roy

Philippe de Commynes, Mémoires (fin du XVe s.)

 

Mais même les textes en vers, à date avancée, présentent cette tournure syntaxique, notamment dans La Farce de Maître Pathelin :

 

Parmi le col soy je pendu / s'il n'est blanc comme ung sac de plastre (v.366-367)

Et la recevray je pecune (v.503)

Encor ay je denier et maille (v.216)

Au mains viendriez vous assaier / quel vin je boy (v.322-323)

 

Ce genre de tournure, dans laquelle la proposition s'ouvre par un adverbe de concession, n'a pas disparu du français moderne :

 

Il n'a pas réussi, mais au moins pourra-t-il dire qu'il a tout tenté. [6]

 

 

Propositions subordonnées

 

Dans les propositions subordonnées, qu’elles soient hypothétiques, temporelles ou conditionnelles, les deux langues présentent le verbe conjugué à la fin de la phrase :

 

e cume la nef porter en pout

Voyage de saint Brendan, v.180 (vers 1120)

 

li brachet, qui la rote sut, / Quant son seignor vit et connut,

Beroul, Roman de Tristan, v.1541-1542 (fin du XIIe s.)

 

Se je avoie le brun elme lacié

Raoul de Cambrai, v.1706 (fin du XIIe s.)

 

On observe néanmoins que la proposition subordonnée de conséquence présente toujours le schéma que – sujet – verbe :

 

La refu li tresor si tres granz trovez que il n'en met mie mains

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, par.250 (vers 1207)

 

Tant i avoit de rike vaisselemente d'or [...] que ch'estoit une fine merveille

Robert de Clari, La Conquête de Constantinople, chap. LXXXI (avant 1206)

 

 

Propositions relatives

 

Dans les propositions relatives, en ancien français comme en allemand, le verbe conjugué est de manière quasi systématique placé à la fin de la phrase.[7] Cette construction, qui est présente durant tout le Moyen Âge, n'offre que de très rares exceptions.[8] Les segments de la phrase s'organisent selon le schéma suivant : pronom relatif – sujet – complément(s) – verbe conjugué :

 

[qu'il n'est bastars] c'il n'a Dieu renoié

Raoul de Cambrai, v.1709

 

qui tal exercite vidist

Saint Léger, XXIV (début XIe s.)

 

Li empere, ki Franceis nos laisat,

Chanson de Roland, v.1114 (1080)

 

Ma bone espee, que li reis me dunat

Chanson de Roland, v.1121 (1080)

 

Que trestuit li autre a lui soient

Chrestien de Troyes, Erec et Enide, v.5500 (vers 1168)

 

Qui a cest jalos me donnerent

Et a son cors me marierent !

Marie de France, Lai d'Yonet, v.87-88 (vers 1160)

 

Li brachet, qui la rote sut,

Quant son seignor vit et connut,

Beroul, Roman de Tristan, v.1541-1542 (fin XIIe s.)

 

Jusqu'à la fin du Moyen Âge, cette tournure reste fréquente dans les textes en vers, même à une date avancée :

 

Par l'ame qui en moy repose

La Farce de Maître Pathelin, v.478 (vers1460)

 

Les textes en prose présentent également cette structure, que l’on peut donc considérer comme étant alors profondément enracinée dans la langue, dans la mesure où la prose n’est pas soumise à des contraintes semblables à celles que l’on rencontre dans la versification. De plus, la position dernière occupée par le verbe conjugué de la proposition relative se rencontre dans des textes relativement tardifs, et il serait douteux que cette position ne fît pas partie de longue date de la langue courante. Nous avons relevé les quelques exemples suivants :

 

Se li fu renduz salves les vies a cels qui dedenz estoient

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, par.249 (v. 1207)

 

Apres si kemanda on que [...] a une abeie qui en le cité estoit

Robert de Clari, La Conquête de Constantinople, chap. LXXXI (avant 1206)

 

Lancelot saut sus et met la main a l'espee qui a son chevés estoit

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

lors vient mesires Gavains qui levez fu

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

Les vapeurs et les buees qui en l'air montent sont coulourees de diverses couleurs

Mahieu Le Vilain, Les Méthéores d'Aristote (avant 1260)

 

Estraignant à grant paine les lermes qui ma veue troublent

Christine de Pisan, Livre des faits et bonnes mœurs de Charles V (fin XIVe s.)

 

Il est remarquable que la prose de la fin du XVe siècle fût encore témoin d'une tournure syntaxique présente depuis environ cinq siècles, puisqu'on peut lire, chez Molinet :

 

Rabota et essarta les malvais neudz et zizanieux plantages qui la clarté de l'ostel empeschoyent

Jean Molinet, Chroniques (après 1474)

 

Mais on la rencontre encore plus tardivement, toujours dans certains textes en prose, notamment chez Rabelais :

 

Par le plaisir de luy qui tout regist et modere

Rabelais, Pantagruel, II, 8 (1532)

 

Les exceptions semblent ne concerner que les propositions relatives à compléments longs, que ceux-ci soient compléments d'objet direct ou complément d’objet indirect : le verbe conjugué passe alors de la dernière à l'avant-dernière place afin, semble-t-il, de se rapprocher du sujet :

 

[qu'elle Deo raneiet] chi maent sus en ciel

Séquence de sainte Eulalie, v.6 (vers 880)

 

Ki nus reeinst de sun sanc preciuz

Vie de saint Alexis (1050)

 

Que s'en ralgent in lor honors

(...) Quae s'en ralat en s'evesquet

Saint Léger, XXI (début XIe s.)

 

Que plus ad chier que tute rien terrestre

Vie de saint Alexis (1050)

 

Puis errache la piece qui estoit en terre fichiee

Le Conte de la Charrette (env. 1221-1225)

 

Princes, le plant qui bon fruit portera / De viel estoc

Eustache Deschamps, Balade

 

La fu trové li plus des haltes dames del monde qui estoient fuies el chastel

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, par.249 (vers 1207)

 

L'ancien haut allemand présente une structure identique : le verbe conjugué de la proposition relative ou de la subordonnée occupe généralement la dernière place, sauf s'il est accompagné d'un ou de plusieurs compléments importants : en effet, Il arrive souvent que certains éléments de la proposition subordonnée soient rejetés après le verbe ; ceci se produit surtout dans les phrases longues chargées d'éléments lourds, mais on en trouve aussi des exemples dans les phrases brèves :

 

riet mir min unwiser muot, dass ich goss uf den stein [9]

« ma folie me conseilla de verser de l'eau sur la pierre »

 

 

Propositions impératives

 

L'impératif est rarement traité dans les grammaires historiques. Or, nous trouvons dans quelques textes les formes suivantes :

 

dormez-vous

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

vous soyez le bien venu, sire

La Farce de Maître Pathelin, v.1217 (vers 1460)

 

La première de ces formes apparaît comme un calque parfait de l'allemand schlafen Sie[10], la seconde, bien qu'elle ne présente pas l'inversion du verbe et du sujet, contient néanmoins le pronom sujet du verbe. Aucune ascendance latine ne peut être invoquée pour expliquer la forme de ces impératifs, puisque le latin construisait ce mode à l'aide des seules désinences verbales.

 

 

Particules verbales séparées

 

L'étude que nous conduisons ci-dessous s'appuie en partie sur le texte de Claude Buridant, déjà cité[11], texte dont le thème principal concerne l'étude de ce qu'il est convenu d'appeler les particules séparées d'ancien français. À partir de cette étude, nous avons élargi le champ de l'étude en comparant l'ancien français et l'ancien haut allemand[12].

 

 

Place de la particule verbale séparée dans la phrase

 

L'ancien français développa un système de particules séparées qui ressemble au système allemand. Notons les faits suivants, qui concernent la place des particules séparées relativement à la place du verbe :

 

–       avec les formes conjuguées, la particule se place généralement après le verbe ;

–       avec infinitif ou participe, la particule se place généralement avant cet élément, « dans l'immense majorité des cas », pour citer Buridant. Les exemples suivants, tirés sauf mention contraire de cette étude, mettent en évidence le parallélisme de la construction entre les deux langues :

 

je ne puis mes avant aller (Le Roman de Renart) (ich kann nicht mehr weiter gehen)

 

encor parla la dame avant (Vie du pape saint Grégoire) (nochmal sprach die Dame weiter)

 

La construction est rigoureusement semblable en allemand, comme le montrent nos traductions. De plus, et Buridant en convient, ces formes verbales, infinitif ou participe, sont très souvent situées à la fin de la proposition, tout comme en allemand.

 

 

Rôle sémantique des particules verbales séparées

 

Dans les deux derniers exemples, avant est une des nombreuses particules séparées avec lesquelles l'ancien français précisait le sens de certains verbes à sémantisme imprécis comme aller ou venir (verbes « sans couleur » ou « farblose Verbe » pour reprendre la terminologie allemande) dont le sens absolu pouvait être modulé par ces particules. Si nous considérons de nouveau l'un des exemples que nous venons de citer, nous pouvons observer la structure syntaxique et sémantique suivante :

 

je ne puis mes avant aller (Le roman de Renart ) (ich kann nicht mehr fortgehen)

 

Ici, avant complète le sémantisme vague et indéfini de aler, lui donnant le sens de « progresser », tout comme la particule fort précise le sens de gehen « aller ».

 

Nous avons recueilli d'autres exemples dans la littérature, notamment dans la prose, ce qui nous semble être l'indice d'une structure syntaxique inhérente à la langue et dégagée des contraintes formelles, phoniques ou rythmiques imposées par la poésie :

 

Tristan estoit el bois aval

Beroul, Tristan, v.1531 (entre 1160 et 1200)

 

Lors descent une lance parmi le feste de la maison contreval

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

Elle vint contreval bruiant

Le Conte de la Charrette (1221-1225)

 

La particule, employée avec un verbe de mouvement indéterminé, précise donc la direction du déplacement, comme dans venir avant, arriere. Buridant cite d'ailleurs R.L. Wagner pour lequel, dans certains cas, arriere, doublant le préfixe -re, a le sens de l'allemand zurück.

 

 

Rôle aspectuel des particules verbales

 

Les particules séparées d'ancien français avaient également un rôle aspectuel ; selon Buridant, elles pouvaient en effet, lorsqu'elles étaient employées avec des verbes autres que des verbes de mouvement, exprimer différents aspects du procès. Ainsi, l'aspect perfectif pouvait être rendu par une particule. Dans l'exemple suivant, cité par Buridant, c'est l'idée d'achèvement que la particule traduit : mangier fors. Or, cette construction se rencontre en allemand, où le verbe aus-essen a les mêmes sens : « tout manger » ou « achever de manger ».

 

Également dans ce domaine des particules séparées d'ancien français, les chercheurs sont en désaccord ; si certains seraient en faveur de l'influence germanique, une majorité d'entre eux nient cette influence. Cependant, Buridant note dans sa communication qu'aucune autre langue romane ne présente ou n'a présenté des exemples de particules séparées, sinon l'italien du Nord et le toscan[13]. Or, ces régions furent à date ancienne des terres de conquête germanique, avec la présence des Longobards, et sont de longue date limitrophes des régions germanophones de la Suisse et de l'Autriche. Dans les langues et dialectes latins méridionaux, cette construction est inconnue. L'influence germanique sur l’utilisation des particules séparées en ancien français serait donc une hypothèse recevable.

 

 

Particules verbales séparées et redondance

 

Par ailleurs, dans l'introduction de sa communication, Buridant fait observer que, dès le latin, on rencontre des formes comme ascendere sursum, où sursum est redondant et, ceci, vraisemblablement dans la langue parlée. Dans sa conclusion, l'auteur évoque le trait populaire du français moderne qui consiste à utiliser un adverbe redondant avec le sémantisme du verbe auquel il est joint : monte en haut, descends en bas. On trouve en effet, en ancien français, des exemples d'utilisation redondante de particules séparées :

 

Puis ist fors de la chambre sun pere

Vie de saint Alexis (environ 1050)

 

La nef fu prest u il dut enz entrer

Vie de saint Alexis (environ 1050)

 

Dist as freres : "Entrez enenz (...)"

Voyage de saint Brendan, v.185 (environ 1120)

 

Cette formulation se rencontre même au XVIe siècle, par exemple chez Rabelais :

 

À son entrée, tout le monde sortit hors pour le veoir

Pantagruel, II, 7 (1532)

 

En français moderne, on peut entendre couramment, comme le souligne Buridant, « Je descends en bas » ou « Je monte en haut ». Une méconnaissance de la grammaire ne nous paraît pas une explication suffisante pour ce type de formulation qui reste une faute de grammaire, car des locuteurs lettrés peuvent également l'employer. Peut-être la précision supplémentaire, même redondante, apportée par l'utilisation de l'adverbe de lieu est-elle ressentie comme nécessaire pour renforcer l'information, particulièrement pour la phrase « Je monte en haut », où la brièveté du verbe peut donner au locuteur l'impression de transmettre une information insuffisante[14]. Par ailleurs, le fait que ces tournures se rencontrent jusque dans les plus anciens textes conservés nous fait supposer qu'il ne faut pas y voir uniquement une inattention du locuteur ou une méconnaissance de la langue, mais plutôt une survivance de l'ancien français qui utilisait couramment ces adverbes de lieu, afin de renforcer l'information sémantique déjà fournie par le verbe.

 

 

Participe présent avec rôle de particule verbale

 

Le participe présent a parfois une valeur de particule, dans la mesure où il complète le sémantisme du verbe conjugué :

 

A foc, a flamma uai ardant, / et a gladies percutan

Saint Léger, XXIII (début XIe s.)

 

Puis uint curant dreitement a la mer

Vie de saint Alexis (environ 1050)

 

Cette utilisation du participe présent perdure pendant plusieurs siècles, puisque on peut lire, dans La Farce de Maître Pathelin (environ 1460) (vers 733-734) :

 

Ne scay quoy qu'i va flageolant :

Il s'en va si fort grumelant

 

Dans tous ces exemples, le participe présent agit comme une particule qui précise un verbe de mouvement au sémantisme particulièrement large, aller ou venir en général.

 

 

Particules verbales et verbes modaux

 

Dans sa communication, Buridant évoque la possibilité pour la seule particule séparée d'ancien français d'indiquer le mouvement lorsqu'elle accompagne le verbe pooir. Comparons un exemple en ancien français et notre traduction en allemand :

 

il ne peult hors[15]

er kann nicht aus

 

Dans l'exemple d'ancien français, le verbe, issir ou aller, est sous-entendu, tout comme le verbe gehen dans l'équivalent allemand. Buridant cite d'ailleurs un seul exemple dans une autre langue latine présentant une construction similaire, un exemple en italien, tiré de Boccace.

 

La plupart de ces constructions n'ont presque pas survécu en moyen français (voir notre exemple tiré de Rabelais, cité plus haut), ni a fortiori en français moderne. Nous posons l'hypothèse qu'elles se sont maintenues pendant plusieurs siècles en raison du bilinguisme de la population, bilinguisme qui entretenait, dans une certaine mesure, l'utilisation de ces constructions syntaxiques.

 

 

Particules verbales et prépositions-préverbes

 

A. Rouseau [1995:205-213] évoque quant à lui la question des prépositions-adverbes, issues de la disjonction d'un groupe prépositionnel, et donne l'exemple suivant :

 

il court après lui > il lui court après.

 

L'auteur écrit ensuite [1995:206] : « ces tournures, souvent jugées familières ou vulgaires, sont extrêmement importantes car le modèle syntaxique sous-jacent est dans le droit fil de constructions bien connues en allemand ». L'exemple ci-dessous, également indiqué par Rousseau, nous semble éclairant :

 

er läuft ihm nach > il lui court après.

 

Pour Rousseau, la parenté typologique entre les deux constructions est incontestable, bien qu'il avance la restriction suivante : « Toutefois, ces constructions restent très différentes de celles rencontrées en allemand : elles utilisent certes le même schéma syntaxique, mais sont limitées aux cas où l'objet est un déictique ou un anaphorique et peut occuper, de ce fait, une position seconde dans l'énoncé. » [Rousseau 1995-208].

 

De plus, ajoute l'auteur, « ces ellipses ne sont généralement possibles qu'à la finale et non à l'initiale d'un énoncé : *sans je ne peux lire ». Et, un peu plus loin : « Ce trait de position a son importance : il indique que ces prépositions isolées sont devenues proches de véritables préverbes ou plus exactement de postverbes (comme en anglais), car elles figurent dans la zone du prédicat. »

 

La conclusion de Rousseau sur ce thème nous semble néanmoins mériter une certaine prise en considération : « il est sûr que le français possède, comme l'allemand, des préverbes affectés à la dérivation. » Il conviendrait donc d'approfondir, dans ce domaine comme dans d'autres, la comparaison entre les deux langues.

 

 

Autres faits syntaxiques

 

On et homme

 

Un autre fait qu’il convient d’examiner est illustré dans plusieurs textes littéraires médiévaux et jusqu'à une époque assez tardive. Parallèlement au pronom français on, qui provient, tout comme homme, du latin homo, l'allemand possède le pronom man « on », qui dérive du nom Mann « homme ». Nous avons trouvé, dans la littérature, plusieurs exemples dans lesquels homme est utilisé avec la valeur de l'indéfini :

 

–       dans les Serments de Strasbourg (842) :

          si cum om per dreit son fradra salvar dift

 

–       deux siècles et demi plus tard, dans La Chanson de Roland (1080) :

          pur sun seignur deit hom susfrir granz mals (v.1117)

          sin deit hom perdre del sanc e de la char (v.1119)

 

–       dans Le Jouvencel de Jean de Bueil, texte rédigé entre 1463 et 1466 :

         ung bon troppeau de gens d'armes pour garder que homme ne reculle

 

Il semble difficile de supposer que ces occurrences de homme ne représentent pas le pronom indéfini. En effet, dans le texte de Jean de Bueil, nous aurions dû trouver *pour garder que nului ne reculle. On notera qu’il n'existe pas d'équivalent de on dans les autres langues romanes voisines du français, l’espagnol et l’italien, si ce n'est dans certains dialectes de l'italien, comme le fait remarquer Pfister : « On trouve, dans des dialectes du nord de l'Italie, un pronom impersonnel semblable à ceux qu'ont l'allemand et le français » [Pfister:1984-68]. L'italien standard, lui, ignore cette construction.

 

 

Mais et ainz

 

L'ancien français connaissait un système de double conjonction de coordination négative, mais et ainz « mais au contraire », utilisées selon que la proposition précédente était affirmative ou négative. Le rapprochement avec la grammaire allemande, qui connaît une opposition similaire avec les conjonctions aber et sondern, s'impose[16]. L'utilisation de ainz après proposition négative se rencontre dans tous les textes de l'ancienne langue, comme dans cet exemple :

 

Sachiez, [...] / Que je n'en reprenderai mie, / Ainz l'avera ma douce amie

Jean Renart, Le Lai de l'Ombre, v.884-886 (1222)

 

Il est néanmoins remarquable de rencontrer ainz dans un texte du XVIe siècle, de Rabelais en l'occurrence :

 

Je ne me reputeray totalement mourir, ainz passer d'un lieu en aultre

Pantagruel, II, 8 (1532)

 

 

Conclusion

 

Pour faire un bilan rapide de cette partie, nous noterons que l'ancien français est parcouru de traits grammaticaux similaires à ceux de l'allemand. Il est également à remarquer que certaines de ces constructions syntaxiques perdurèrent jusqu'au XVIe siècle, dans la prose et dans la poésie. Or, la coupure semble se produire durant ce même siècle ; ce que nous pourrions appeler une dégermanisation de l'ancienne langue se produisit alors, notamment dans la littérature. Nous reviendrons dans des articles ultérieurs sur les raisons de ce changement ; nous ne pouvons que constater que l'ancien français, relativement à certains aspects de sa syntaxe, semble se situer à la croisée de l’ancien haut allemand et du latin, même si, à partir du XVIe siècle, la plupart de ces constructions d'ancien français sont devenues agrammaticales, comme la place particulière de l'infinitif et du participe dans la phrase ou le rôle sémantique des particules séparées.

 

Il reste néanmoins à étudier le lexique général de la langue ; en effet, si plusieurs centaines de mots d'origine germanique ne survécurent pas à la fin du Moyen Âge, comme nous le verrons dans les articles à venir, un fort contingent de ces mots est encore présent en français moderne.

 

 

Bibliographie

 

  • Anonyme, La Chanson de Roland, Paris, Le Livre de Poche, collection Lettres Gothiques, édition de Ian Short, 2e édition 1990.
  • Anonyme, La Farce de maître Pierre Pathelin, Paris, Garnier-Flammarion, édition de Jean Dufournet, 1986.
  • Anonyme, Le Roman de Renart, volumes I et II, Paris, Garnier-Flammarion, édition de Jean Dufournet et Andrée Méline, 1985.
  • Banniard M. (2003), « Latinophones, romanophones, germanophones : interactions identitaires et construction langagière (VIIIe - Xe s.) », contribution à la journée d'études de Médiévales, 8 novembre 2002, Médiévales, 45 (en ligne).
  • Banniard M. (éd.) (1997), Langages et peuples d'Europe. Cristallisation des identités romanes et germaniques (VIIe - XIe s.). Actes du colloque international organisé par le Centre Européen d'Art et Civilisation médiévale de Conques et l'Université de Toulouse-Le Mirail (Toulouse-Conques), CNRS-Université de Toulouse-Le Mirail, UMR 5136.
  • Brunot F., Bruneau Ch. (1964, 3e éd.), Précis de grammaire historique de la langue française, Paris, Masson.
  • Buridant C. (2000), Grammaire nouvelle de l'ancien français, Paris, SEDES.
  • Duden Etymologie. Herkunftswörterbuch der deutschen Sprache (1963), Bibliographisches Institut, Mannheim, Dudenverlag.
  • Foulet L. (1928, 3e éd.), Petite syntaxe de l'ancien français, Paris, Champion.
  • France (Marie de), Lais, Paris, Folio, édition de Philippe Walter, 2000.
  • Jolivet A., Mossé F. (1947, 1e éd. 1941), Manuel de l'allemand du Moyen Âge (des origines au XIVe siècle), Paris, Aubier.
  • Kluge (24e éd. 2002, revue et augmentée, 1e éd. 1883), Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Berlin, Walter de Gruyter.
  • Rabelais, Gargantua, Paris, Garnier-Flammarion, édition de Françoise Joukovsky, 1993.
  • Rabelais, Pantagruel, Paris, Garnier-Flammarion, édition de Françoise Joukovsky, 1993.
  • Rousseau A. (sous la direction de) (1995), Les préverbes dans les langues d'Europe. Introduction à l'étude de la préverbation, Lille, Presses Universitaires du Septentrion.
  • Wagner R.L. (1949), Textes d'étude (ancien et moyen français), Genève, Droz.

 



[1]  Chaurand remarque également la place centrale du verbe dans la phrase d'ancien français, sans faire toutefois de commentaire particulier sur ce sujet [Chaurand 1999:51].

 

[2]  M. Banniard [2003].

 

[3]  Nous garderons néanmoins toujours en mémoire le fait que l'ancienne langue poétique n'est peut-être pas un témoin infaillible de la langue parlée. Aussi avons-nous fait des recherches dans de nombreux textes en prose qui, tout en étant incontestablement de véritables textes littéraires, ne sont pas soumis aux contraintes rythmiques de la poésie, lesquelles contraintes peuvent être à l'origine de formulations syntaxiques différentes de celles de la langue parlée.

 

[4]  Poésies du sire de Kürenberg (vers 1170) [Jolivet-Mossé 1947:207]

 

[5]  Nibelungenlied (vers 1210) (cité par Jolivet-Mossé 1947-205).

 

[6]  André Rousseau fait également remarquer une similitude de constructions entre français et allemand, notamment en ce qui concerne les particules séparées, tout en soulignant que la ressemblance s'arrête au fait que le français ne permet ce type de formulation uniquement dans le cas où l'objet est un déictique ou un anaphorique. Il y a là, selon nous, une similitude bornée par la catégorie grammaticale du sujet (« À propos des préverbes du français. Pour une méthodologie d'approche syntaxique », in Les préverbes dans les langues d'Europe, sous la direction de A. Rousseau, 1995, p.208).

 

[7]  Dans le cas d'un temps composé, c'est le participe passé qui occupe cette place finale de la proposition.

 

[8]  Selon Buridant [2000:747 sq.], l'ordre S-X-V est présent lorsque l'information apportée par X (complément) est mineure ou déjà connue ; en revanche, l'ordre S-V-X prévaudrait dans le cas où une information nouvelle est fournie par le complément.

 

[9]  Hartmann von Aue, Iwein (fin du XIIe s.) (cité par Jolivet-Mossé 1947:206)

 

[10]  Pour Buridant [2000:310], l'insertion du pronom personnel désignant l'allocutaire dans une phrase à l'impératif est seulement une marque d' « expressivité renforcée ». Il serait judicieux d'effectuer une étude systématique des occurrences de cette formulation en ancien français afin de vérifier si l'on trouve régulièrement cette volonté d'expressivité.

 

[11]  Romanistique-Germanistique : une confrontation, Actes du colloque de Strasbourg, 1984, C. Buridant éd., pp.167 sqq.

 

[12]  L'ouvrage de référence, en ce qui concerne la grammaire de l'ancien haut allemand, reste celui de A. Jolivet et F. Mossé, Manuel de l'allemand du Moyen Âge (des origines au XIV° siècle), Paris, Aubier (édition de 1947, première édition en 1941).

 

[13]  Voir néanmoins la note 7 où, parlant de « coloration germanique » donnée à l'ancien français par l'utilisation des particules séparées, l'auteur nie une authentique influence germanique. Buridant évoque cependant Foulet, pour lequel l'influence germanique en ce domaine était une hypothèse tout à fait recevable.

Malgré tout, dans Les préverbes dans les langues d'Europe, Buridant affirme : « La concurrence faite aux préverbes par les particules séparées s'intègre dans l'ensemble des caractéristiques dites "germaniques" de l'ancien français, qui touchent aussi bien la morphologie que la syntaxe. À mesure de l'évolution de la langue, marquée par une latinisation croissante qui favorise les formations savantes synthétiques (circon-, super-), cette concurrence diminuera, et s'éliminera progressivement la palette des emplois comme particules, jusqu'à l'élimination des particules séparées » [Rousseau 1995:321].

 

[14]  Nous savons que les verbes brefs ont été souvent éliminés par la langue, comme ouïr, remplacé par entendre.

 

[15] Mistere de Saint Quentin, cité par Buridant.

 

[16]  Ce rapprochement est d'ailleurs noté par plusieurs auteurs, parmi lesquels J. Allières [1988:94] et Brunot-Bruneau [1964:421]. Notons également qu'une opposition similaire existe en espagnol [Buridant:2000-561].


10/10/2021
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Influences germaniques sur la morphologie

        L’apport des langues germaniques au très ancien français ne concerne pas uniquement les modifications phonétiques examinées précédemment, mais aussi les outils grammaticaux et la syntaxe. Ce nouvel article s’attache à l’étude des outils et éléments grammaticaux d’origine germanique.

 

 

Outils grammaticaux

 

          Avec la guerre de Cent Ans (1337-1453) contre les rois anglais de la dynastie des Plantagenêt et les guerres d’Italie (1494-1559), qui favorisèrent l’introduction de la Renaissance italienne en France, le français connut de nouvelles vagues d'arrivées de mots étrangers dans son lexique. De forts contingents de mots intégrèrent alors le français, mais cette influence, contrairement à ce qui se produisit avec les apports germaniques, fut purement lexicale. En effet, seules les langues germaniques transmirent au français ce que l’on appelle des outils ou mots grammaticaux ; il s’agit des mots autres que les noms, les adjectifs, les verbes et une partie des adverbes. Ces outils grammaticaux qui proviennent des langues germaniques sont les suivants :

 

  • guère : adverbe issu de l’ancien bas francique *waigaro « beaucoup », guère est présent sous les formes guaires, gueres et guares dès La Chanson de Roland (1080), mais il est employé uniquement dans des tournures négatives, comme cela est toujours le cas en français moderne[1]. Cette date de 1080 est indice d'une entrée ancienne dans le vocabulaire français ;

 

  • trop : attesté lui aussi pour la première fois dans La Chanson de Roland (1080), trop dérive du germanique *throp « amas, entassement » mais aussi « village »[2] ; en ancien français, il signifia « beaucoup », « assez », puis « extrêmement », « excessivement ». C'est cette dernière acception qui est parvenue jusqu'à l'époque contemporaine.[3] On notera que le mot germanique *throp a aussi donné les substantifs troupe et troupeau ;

 

  • maint (à comparer avec l’adjectif allemand manch « plus d’un ») provient du germanique *manigito ou *manigipo « grande quantité »[4]. Il est attesté dès 1121.

 

          La transmission de ces outils grammaticaux nous semble plaider en faveur de l'importance des langues germaniques en protoroman, car ce fait dépasse le simple legs de lexèmes que l’on observe généralement dans le cadre des échanges lexicaux entre langues.

 

 

Affixes

 

       Outre ces outils grammaticaux, les langues germaniques ont transmis plusieurs affixes au protoroman, la plupart étant toujours vivaces en français moderne. La transmission de morphèmes grammaticaux est un fait rare ; les seuls autres exemples identifiés relèvent des contacts du français avec l’italien, puis avec l’anglais. Il en va ainsi du suffixe -issime, qui provient de l’italien. Sa vitalité reste bien vivante ; néanmoins, il semble n'être utilisable que dans certains contextes emphatiques, à valeur méliorative ou plaisante : si richissime est admis, il semble difficile de créer *pauvrissime. Un autre suffixe italien acclimaté au français est le suffixe -esque, également productif, à connotations toutefois dépréciatrices[5]. Enfin, l'influence anglaise, dans le domaine des affixes, est sensible dans la transmission du suffixe -ing, utilisé pour former de nouveaux substantifs. On notera toutefois que ces néologismes sont souvent de faux anglicismes, comme caravaning ou footing ; l’unique fonction de -ing semble être d'affecter un caractère formel anglais à un substantif, français ou anglais.

 

       L'influence germanique en la matière fut plus profonde ; son héritage s'élève à deux préfixes et trois suffixes, que nous allons présenter en détail.

 

 

Préfixe *missi-

 

          Le germanique a légué au français le préfixe *missi- (miß- en allemand moderne), préfixe péjoratif ou négatif, devenu mes- en ancien français et mé- en français moderne[6]. Ce préfixe connut une grande fortune dès le protoroman. Une quantité considérable de substantifs, d'adjectifs et de verbes ont été formés à l'aide de mes- et, si beaucoup d'entre eux n'ont pas survécu en français moderne, il en reste malgré tout un certain nombre. Ce préfixe, généralement ajouté à un radical latin, transforme le sens de celui-ci de trois façons[7] :

 

en notant l'imperfection du procès :

     mesentendre = « entendre mal »

     mesveoir = « mal voir »

 

en lui opposant un sens contradictoire ou détrimentaire :

     mesaesmer (mes- + aesmer) = « mépriser »

     mesfaire = « faire du tort à »

 

en soulignant l'absence du procès :

     mesoïr = « ne pas écouter »

 

          Ce préfixe est toujours vivace en français moderne. Il est surtout utilisé avec ces valeurs de péjoration ou de contradiction.

 

 

Préfixe *bi-

 

          On trouve en ancien français, et également en français moderne mais à un degré moindre, les traces résiduelles du préfixe bi-, à l’origine du préfixe be- en allemand moderne,[8] qui introduit une idée d'achèvement, d'accomplissement, de renforcement ou de répétition de l'action induite par le radical. Des traces de ce préfixe sont présentes dans les couples suivants :

 

     behanter / hanter

     besogner / sogner, qui donna besogner / soigner

 

          Les exemples de couples en ancien français sont peu nombreux. On rencontre en revanche quelques exemples de verbes isolés avec ce préfixe, comme besuchier « épargner », « musarder ».

 

 

Suffixe -ard

 

          Le germanique est également à l'origine de la création d'un suffixe nouveau, et ce, dès le plus ancien français : il s'agit du suffixe -ard, dérivé de hard, adjectif germanique signifiant « fort », « hardi », également à l’origine de hart en allemand moderne. Toujours très vivant[9], -ard (ou sa variante -aud) a cependant survécu avec un certain glissement sémantique : à l'origine, il apportait une nuance plutôt admirative ; aujourd'hui, il connote le mot qu'il suffixe de manière familière (banlieusard, smicard) ou nettement péjorative (chauffard, richard). Il est, de plus, largement utilisé pour la création d'unités argotiques (taulard) en apportant également une valeur dépréciative à l'unité lexicale ainsi suffixée.

 

 

Suffixe -ais, -ois

 

          L'influence germanique est également présente dans le suffixe français -ais ou -ois, dérivé du germanique *-isk[10] : comme son descendant français, il s’agit d’un suffixe ethnique servant à former des gentilés. Son processus d'évolution est le suivant :

 

     Germanique *-isk > latin -iscu > ancien français -eis > -ois > -ais.

 

          Le suffixe féminin -isca donna le suffixe d'ancien français -esche, mais cette forme fut supplantée par -oise ou par -aise, formes refaites sur les masculins -ois et -ais. Néanmoins, le français, ancien ou moderne, a conservé quelques mots d'origine germanique formés avec ce suffixe, comme revêche, qui a survécu : cet adjectif aujourd'hui épicène présentait anciennement une forme de masculin revesc, refaite à partir de son féminin.

 

 

Suffixe -tt

 

          Il convient de signaler un suffixe diminutif dérivé du suffixe germanique *-tt-, attesté en latin sous la forme -it(t)us ou -it(ta) au IIIe s. Les formes gallo-romanes ont abouti en ancien français à -et, -ot et -at pour le masculin, -ette et -otte pour le féminin, donnant ainsi naissance à un schéma dérivationnel d’usage courant, car ce suffixe est assez bien productif en français. En effet, si le germanique et le latin utilisaient ce suffixe uniquement avec des anthroponymes, ce n'est pas le cas du gallo-roman : -et, -ot, -at est certes utilisé pour former des diminutifs de noms humains (Pierrot, Lucette), mais il a également servi à donner naissance à des dérivés de substantifs (mulet [11], verrat [12]) ou de verbes (voleter, crachoter) ; dans ce dernier cas, le verbe augmenté de ce suffixe gagne un sens itératif. Il convient d'ajouter que ce diminutif a servi et sert toujours à former des mots d'argot ou des mots familiers, à valeur souvent hypocoristique (petiot).

 

 

Conclusion

 

          Nous venons de voir que les anciennes langues germaniques ont transmis plusieurs outils grammaticaux au très ancien français. La présence de ces éléments allogènes tendrait à prouver l’importance et les conséquences des contacts entre ces langues, ce qui, d’ailleurs, est confirmé par les autres domaines que sont la syntaxe et le lexique.

 

 

Bibliographie

 

  • Bloch O., von Wartburg W. (1932), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF.
  • Brunot F. (1966[1905]), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Buridant C. (1995), « Préverbes en ancien français », in Rousseau (A.) (sous la direction de), Les préverbes dans les langues d'Europe. Introduction à l'étude de la préverbation, Lille, Presses Universitaires du Septentrion.
  • Chaurand J. (sous la direction de) (1999), Nouvelle histoire de la langue française, Paris, Le Seuil.
  • Chaurand J. (8e éd. 1996, 1e éd. 1969), Histoire de la langue française, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Dauzat A., Dubois J., Mitterand H. (1989), Nouveau dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse.
  • Godefroy F. (1881-1902), Dictionnaire de l'ancienne langue française et de ses dialectes, XIe -XVe siècles, Paris, Vieweg, puis Émile-Bouillon.
  • Greimas A.J. (1997[1968]), Dictionnaire de l'ancien français, Paris, Larousse.
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Vsiècle), Paris, Klincksieck.
  • INALF (version numérisée du dictionnaire sur www.atilf.inalf.fr).
  • Kluge (24e éd. 2002, revue et augmentée, 1e éd. 1883), Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Berlin, Walter de Gruyter.

 



[1]  Néanmoins, on trouve aussi dans les textes la forme affirmative gaire « beaucoup » (1188).

 

[2]  Le nom germanique *throp a aussi donné le nom allemand Dorf « village ».

 

[3]  Trop présente un phénomène de grammaticalisation dès l’ancien français, puisque cet adverbe a pour étymon un substantif.

 

[4]  Des cognats allemands possibles sont manch « plus d’un » et Menge « foule », « grande quantité ».

 

[5]  À ce sujet, l’ATILF écrit : « En général, -ien [avec lequel -esque entre parfois en concurrence] dénote le génie, le style personnel d'œuvres, d'hommes illustres ou notoires ; c'est un suffixe essentiellement laudatif [...]. Au contraire, -esque révèle et accentue l'originalité sinon l'étrangeté de ces créateurs ou de ces créations : on peut admettre p. ex. que hugolien évoque le poète-mage, le penseur, et hugolesque ridiculise la démesure, la luxuriance de son œuvre. » (version numérisée du Trésor de la Langue Française, www.inalf.atilf.fr).

 

[6]  Brunot [1905:286] donne mes- comme aboutissement du latin minus. La recherche a infirmé cette affirmation. Gamillscheg, pour sa part, tient ce préfixe pour francique. Or, Guinet [1982:144] démontre, en faisant appel à la phonétique historique, qu'il s'agit d'un préfixe introduit en gallo-roman, à date très ancienne, par les premières populations germaniques présentes sur le territoire de la Gaule.

 

[7]  Cl. Buridant [1995: 301-302].

 

[8]  Contrairement au français moderne, l'allemand be- est resté productif ; son sémantisme est similaire à celui de son étymon germanique et du descendant en ancien français de ce dernier.

 

[9]  J. Chaurand évoque d'ailleurs sa « bonne productivité » [Chaurand 1999:701].

 

[10]  À ce sujet, voir Guinet [1982:68-69] et Chaurand [1996:43].

 

[11]  Mulet (Roland, 1080) est le diminutif de mul « mulet » (Roland, 1080).

 

[12]  Verrat (1334) est dérivé du nom d’ancien français ver « verrat, sanglier » (première moitié du XIIe s.).


13/06/2021
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Influences germaniques sur le phonétisme

           La population gallo-romaine des premiers siècles de notre ère parlait la « lingua romana rustica », c'est-à-dire la langue romane rustique. En l’absence de toute centralisation, la prononciation du latin classique évolua au sein de la Romania, et le latin de Gaulle [1] n'échappa pas à ce phénomène, qui s’accentua avec l'arrivée des peuples germaniques ; ceux-ci en effet imprimèrent leur propre prononciation au latin parlé par les autochtones.[2] Ces transformations affectèrent certains points particuliers, comme cela va être détaillé dans les paragraphes suivants.

 

 

Le h initial

 

          Le h initial avait disparu de la prononciation du latin depuis environ le Ier siècle avant notre ère. Le latin importé en Gaule ignorait donc ce phonème. Sous l'influence des langues germaniques qui possédaient ce phonème, le gallo-roman gagna une consonne supplémentaire.

 

          L’entrée de cette consonne dans la prononciation influença la forme de certains mots d'origine latine, comme haut : venu du latin classique altus, l'adjectif français, attesté sous la forme alt à la fin du Xe siècle, reçut un h à l’initiale sous l'influence de l’ancien bas francique hauh, *hoh, de même sens. En outre, il semblerait que certains mots aient reçu ce h initial afin d'ajouter une valeur expressive supplémentaire à leur contenu sémantique ; c'est le cas de hurler, dont l'étymologie, incertaine, laisse cependant penser à un étymon latin ul(l)orare : le h initial lui aurait été ajouté à fin d'expressivité, à l'instar d’autres mots germaniques déjà connus du protoroman. Ce h est largement présent dans le gallo-roman septentrional, dans les zones de fort peuplement d’origine germanique, alors qu’il est absent de l’ancien provençal et des autres langues romanes en gestation. La prononciation de cette initiale perdura durant plusieurs siècles, tout en s’atténuant [3] ; on estime sa disparition totale vers le XVIe siècle.

 

          Le français contemporain conserve de nombreuses traces de l'entrée de cette consonne dans la prononciation : en effet, la très grande majorité des mots français actuels qui commencent par un h dit aspiré sont des mots d'origine germanique, comme héron, hâte, hamster ou hameau. Les exceptions à cette règle sont très rares ; elles concernent généralement des mots d'origine grecque ou latine (héros), anglaise (handicap), hongroise (hussard) ou arabe (haschisch).

 

 

Le w initial

 

          Un autre phénomène eut une importance notable dans la prononciation du gallo-roman. Il s'agit du w initial, prononcé /w/ comme l'ancien v latin, qui avait disparu du latin vulgaire et évolué vers la prononciation /v/. Ce w initial était précédé, dans son articulation, par un /g/. Par la suite, le w ne fut plus prononcé, mais le g se maintint. L’exemple suivant montre l’évolution allant du germanique *werra « guerre » au français guerre :

 

          /wera/ > /gwera/ > /gεr/

 

          Ce phénomène n'affecta pas uniquement les mots d'origine germanique. Il se transmit à de nombreux mots latins hérités par le protoroman, qui virent leur prononciation altérée selon ce processus. Citons quelques exemples :

 

          Lat vespa > guêpe : /wεspa/ > /gwεspa/ > /gεp/

          Lat vastare > gâter : /wastare/ > /gwastare/ > /gate/ [4]

          Lat vadum > gué : /wadu/ > /gwadu/ > /ge/ [5]

          Lat viscum > gui : /wisku/ > /gwi/ > /gi/

 

 

L'accent d'intensité

 

          Le latin était une langue à accent de hauteur : la syllabe accentuée, qu’elle affectât un mot seul ou un syntagme, était prononcée un ton plus haut que les autres ; l’italien a d’ailleurs conservé cet accent de hauteur. Mais l'influence germanique sur le gallo-roman tel qu'il était articulé dans les régions de contact entre les deux communautés fit que cet accent de hauteur devint un accent d'intensité, également appelé accent tonique, conservé par le français moderne.

 

          Ce passage d’un accent de hauteur à un accent d’intensité est bien identifié[6]. Il eut une importance considérable : en raison de cette modification, les finales en -a s’atténuèrent, disparurent et furent remplacées par ce que l’on appelle le e muet, tandis que les autres voyelles disparurent totalement, sans être remplacées ; ainsi, cantus devint tout d’abord canto, avant de prendre la forme chant.

 

          Le français a donc perdu toutes ses finales en -a, contrairement aux autres langues romanes qui, hormis le catalan, les ont conservées. Ainsi, et pour reprendre l’expression de Coseriu [1964:165], le français ne présente pas la même « figure matérielle » que les autres langues du même groupe.

 

          Les voyelles situées à l’avant-dernière syllabe et après la syllabe portant l’accent tonique disparurent également ; c’est pourquoi tabula, accentué sur la première syllabe, aboutit à table, après disparition de la voyelle de sa deuxième syllabe.

 

            Le renforcement de cet accent tonique ou d'intensité au milieu d’un mot eut donc pour conséquences la chute des voyelles finales et de certaines voyelles internes, comme cela vient d’être montré, mais aussi la diphtongaison des voyelles longues présentes au milieu d’un mot. Ce phénomène est très ancien, puisqu’on le date du IIIe ou du IVe siècle :

 

         /e:/ > /ie/ : pedem > *piede > pied

         /ò/ > /uò/ : bovem > *buòve > bœuf

 

         Toutes ces transformations eurent pour effet l’assourdissement des consonnes finales sonores : grand fut prononcé /grãt/ [7], bovem /bove/ [8] prit la forme bœuf.

 

 

Les constrictives dentales

 

         Une autre influence des langues germaniques sur l’ancien français est moins connue, mais tout aussi importante : le gallo-roman acquit en effet les constrictives dentales /θ/ et /δ/, présentes en anglais comme dans thing et this respectivement. On peut conjecturer que ces consonnes furent prononcées en ancien français durant un certain nombre de siècles, puisqu’elles sont transcrites dans plusieurs textes :

 

–       les Serments de Strasbourg (842) comportent des mots comprenant la graphie dh utilisée pour transcrire la consonne /δ/ : aiudha « aide », cadhuna « chaque » (au féminin) ;

–       la Vie de saint Alexis (vers 1050) contient des mots présentant le graphème th, qui indique parfois la consonne /θ/, notamment dans espethe « épée ».

 

         Ensuite, ces consonnes disparurent entre le Xe et le XIe siècles, apportant de nombreux changements, comme dans les exemples suivants :

 

–       disparition du /ð/ intervocalique : vitam > /viðə/ > vie ;

–       disparition du /θ/ final : cantat > /tʃɑ̃təθ/ > chante ;

–       transformation du groupe /ðr/ en rr :  videre + habet > /veðrat/ > verra.

 

 

La voyelle u

 

         Le latin ne connaissait pour ainsi dire pas la voyelle u, prononcée /y/ comme dans mur, hormis dans certains mots importés du grec. Or, on observe que, concomitamment à l’arrivée des langues germaniques sur le territoire de la Gaule, ce phonème, présent également en occitan et dans les dialectes du nord de l’Italie, réapparut dans le matériel phonétique du gallo-roman.

 

 

Conclusion

 

         Les paragraphes précédents montrent les conséquences phonétiques de l’arrivée de langues germaniques sur le territoire de l’ancienne Gaule, à tel point que le français, qui est pourtant une langue indéniablement romane, présente une physionomie différente des autres grandes langues de ce groupe. De tout ce qui précède, il est possible d’inférer que l’influence linguistiques des peuples germaniques fut plus prégnante en Gaule que dans les territoires voisins.

 

 

Bibliographie

 

  • Allières J. (2e éd. 1988[1982]), La formation de la langue française, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Banniard M. (1997a), Du latin aux langues romanes, Paris, Nathan, collection 128.
  • Banniard M. (éd.) (1997b), Langages et peuples d'Europe. Cristallisation des identités romanes et germaniques (VIIe - XIe s.). Actes du colloque international organisé par le Centre Européen d'Art et Civilisation médiévale de Conques et l'Université de Toulouse-Le Mirail (Toulouse-Conques), CNRS-Université de Toulouse-Le Mirail, UMR 5136.
  • Bloch O., von Wartburg W. (1932), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF.
  • Brunot F. (1966[1903]), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Cerquiglini B. (2e éd. 1993[1991]), La naissance du français, Paris, PUF, Que Sais-Je.
  • Chaurand J. (1977), Introduction à l'histoire du vocabulaire français, Paris, Bordas.
  • Coseriu E. (1964), « Pour une sémantique diachronique structurale », in Travaux de linguistique et de littérature, II, I.
  • Godefroy F., Dictionnaire de l'ancienne langue française et de ses dialectes, XIe -XVe siècles (version numérisée sur www.gallica.fr).
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Ve siècle), Paris, Klincksieck.
  • INALF (version numérisée du dictionnaire sur www.atilf.inalf.fr).
  • Rey A. (sous la direction de) (1999), Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, Le Robert.
  • Von Wartburg W. (1967), La fragmentation linguistique de la Romania, Paris, Klincksieck.

 

 



[1]  On considère généralement le VIIIe siècle comme la date du passage du latin au roman, mais cette date est toute théorique, car le latin parlé alors en Gaule n’était pas uniforme, et les changements ne se produisirent pas partout au même moment.

 

[2]  Ce que confirme J. Chaurand : « À la faveur d'une époque de bilinguisme, même des termes provenant du latin ont été pourvus d'un trait de prononciation germanique […] et ces faits laissent à penser qu'il y a eu non pas juxtaposition, mais interpénétration de deux vocabulaires. » [Chaurand 1977:25-26].

 

[3]  Comme cela a été indiqué dans le premier article de cette série, les langues germaniques furent longtemps parlées dans ce qui deviendrait la France. Il faudra attendre l’avènement de Hugues Capet en 987 pour que la France ait un roi, encore désigné comme « roi des Francs », dont la langue maternelle est la langue romane, et non le germanique.

 

[4]  Le latin vastare a été, de plus, influencé par le germanique *wast « ravager ».

 

[5]  L'influence fut ici le germanique *wad « endroit guéable ».

 

[6]  Notamment par Wartburg [1967:72], qui écrit : « Au cours de la seconde moitié du Ve siècle et de la première moitié du VIe, l'allongement des voyelles accentuées en position libre, amorcé dès le latin vulgaire, s'est donc implanté et intensifié tout particulièrement dans le nord de la Galloromania. » Un peu plus loin, Wartburg évoque l' « allongement considérable des voyelles, lié au fort accent expiratoire, propre aux Germains » [1967:98], ce qui contribua à la disparition des voyelles finales.

 

[7]  Cela explique la prononciation du syntagme grand homme, qui présente un /t/ à la liaison.

 

[8]  La consonne finale -m, marque de l’accusatif masculin singulier, disparut très tôt de la prononciation.


03/06/2021
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Introduction à l'étude des apports germaniques au français

          La série d’articles que nous consacrons aux influences des anciennes langues germaniques sur l’ancien français concerne les apports d'ordre lexicologique, syntaxique et morphologique hérités de ces mêmes langues germaniques. La finalité de ce travail ne consiste pas en un simple enregistrement de ces faits ; il s’agit de délimiter l'importance réelle qu'eurent les langues germaniques anciennes dans la gestation du français. Si la plupart des linguistes ne nient pas l'apport germanique dans la langue française[1], la lecture des différentes grammaires historiques pourrait laisser à penser que cette influence concernerait uniquement le simple emprunt de mots, phénomène non exceptionnel, connu de la plupart des langues. Or, l'adoption de tournures grammaticales venant d'une langue étrangère est révélatrice d'une influence bien plus profonde. Le français provient certes du latin, mais il est témoin, dans son lexique et sa grammaire, de l'importance qu'eut le superstrat germanique, qui peut donc être considéré comme son second parent.[2]:

 

          Les trois articles suivants seront consacrés aux faits phonologiques et syntaxiques hérités des anciennes langues germaniques ; le nombre de ces faits, notamment ceux relevant de la syntaxe, nous semble être une bonne base à l'appui de notre thèse[3]. Les articles suivants présenteront une étude lexicale des mots d'origine germanique présents en français moderne, toutes langues germaniques considérées, mais également des termes disparus de la langue vers la fin du Moyen Âge. Enfin, une autre série d’articles tentera d’expliquer l'importance de ce superstrat germanique pour l'ancienne langue ainsi que pour le français moderne. Nous examinerons également les raisons pour lesquelles certains de ces mots ont disparu.

 

 

Le français, une langue germanique ?

 

          Il nous semble que l'influence germanique sur notre langue a été bien plus importante que ce qu'il est communément admis : la langue des tribus germaniques n'a pas investi quelques domaines sémantiques bien précis, mais tous les champs lexicaux. De plus, si l'on considère les apports franciques en matière de phonologie, de syntaxe et de morphologie, cet héritage germanique prend une certaines ampleur. Les faits sur lesquels nous basons notre postulat sont les suivants :

 

–       Une longue cohabitation des langues germaniques et du latin

 

Il est avéré que le nord de la Loire connut un bilinguisme qui dura environ huit cents ans[4], si l'on prend pour bornes temporelles de ce bilinguisme l'arrivée des premières tribus germaniques aux environs du IIe siècle de notre ère et, à l'autre extrémité, l'avènement de Hugues Capet (941-996), premier roi de France à parler français dès son plus jeune âge[5].

Or, on sait que deux langues ne peuvent cohabiter sur un même territoire sans que naisse une pénétration de l'une par l'autre, surtout lorsque cette cohabitation s’étend sur plusieurs siècles, comme cela fut le cas en Gaule, et surtout dans des temps où l'écrit ne fixait pas la langue dans des cadres rigides respectés par tous les utilisateurs. Le gallo-roman en gestation était donc vulnérable en raison de l'absence de toute centralisation linguistique ou de tout contrôle. Rappelons que, pendant plusieurs siècles, la Gaule fut dirigée par des monarques dont la langue maternelle était un dialecte germanique, le rhénan plus particulièrement[6].

 

–       Un latin affaibli

 

Le latin introduit en Gaule était en effet un latin éloigné de celui des Lettres classiques tel que nous le connaissons, une langue véhiculée essentiellement par les mercenaires de l'Empire. Von Wartburg met pourtant en relief une certaine qualité du latin importé en Gaule[7]. Or, cela ne peut excéder un certain niveau, car si un latin homogène avait été une langue implantée de longue date dans la population, il aurait résisté à la langue des nouveaux arrivants. Il n'en fut rien : aux premiers siècles de notre ère, le latin était quasi inconnu des Gallo-Romains ruraux du nord de la Loire, et, de plus, les troupes romaines étaient composées d'hommes venant d'horizons multiples, des différentes parties de l'Empire romain[8]. Le latin parlé en Gaule à cette époque n'était donc pas diffusé dans toute la population ; de plus, il ne présentait pas une physionomie linguistique suffisamment rigide pour résister aux langues germaniques. Par ailleurs, ceux des Gallo-Romains qui avaient accès à l'instruction ou aux fonctions administratives ne représentaient qu'une minorité de la population totale. Il convient alors de se demander si le terrain linguistique, avec cette langue fragilisée, n'était pas propice aux modifications et altérations que le superstrat germanique allait imprimer sur ce gallo-roman en gestation.

 

–       Une importance numérique et sociale supérieure à celle généralement estimée

 

Le consensus se fait généralement autour de la faible importance numérique des Francs en Gaule[9] : peu nombreux, ceux-ci étaient essentiellement agriculteurs ou soldats. Or, il nous semble douteux qu'une faible population de migrants, sans pouvoir sur la vie du pays, eût pu transmettre au pays d'accueil une telle quantité de mots, notamment de mots désignant des activités fondamentales, comme marcher, pour prendre un seul exemple. Il existe certes en français un fort contingent de mots d'origine germanique ayant trait à la vie rurale et au métier des armes. Mais ces deux champs sémantiques ne sont pas, loin s'en faut, les seuls témoins de l'influence germanique en français.

Les populations germaniques ne pouvaient donc être que plus nombreuses, toutes proportions gardées, que ce que laissent penser les estimations démographiques habituelles ; de plus, leurs représentants eurent nécessairement accès à d'importants postes de décision : une seule population d'esclaves affranchis n'eût pu transmettre un vocabulaire aussi important et aussi varié. Il suffit qu'une innovation parte d'un groupe dirigeant, quel qu'en soit le domaine, pour qu'elle ait de fortes chances de s'implanter dans le reste de la population. Et c’est ce qui se produisit, car les Francs ayant pris le pouvoir firent partie du groupe dirigeant.[10] Nous pensons que de nombreuses formes syntaxiques du français ne sont pas héritées du latin mais proviennent d’une population nombreuse, à tout le moins solidement implantée dans les sphères dirigeantes de la Gaule d'alors : seule une langue de colonisateurs a pu laisser des vestiges aussi nombreux et reconnaissables dans la syntaxe du français.

 

 

Rappels historiques

 

          Les premiers contacts entre langues germaniques et gallo-roman se firent à la faveur de la présence de mercenaires germaniques aux marges de l'Empire romain, au IIe siècle. Il s’agissait en effet de mercenaires et non d’envahisseurs, autrement dit de soldats rémunérés par les dirigeants romains afin de garantir la paix aux frontières de l'empire. C'est ainsi que les zones frontalières, les régions du nord et de l'est de la France contemporaine, furent les premières en contact avec les langues germaniques. Ici se trouve l'origine d'une grande partie du vocabulaire militaire français d'origine germanique introduit dans le français en formation.

 

          Dans un ouvrage majeur qui fait la part entre vocabulaire d'origine germanique et vocabulaire d'origine francique, Guinet [1982:7] propose la classification suivante pour les différentes vagues d'arrivées germaniques en Gaule, antérieures à l'arrivée massive de la fin du Vsiècle :

 

  • les premiers contacts se produisirent dès l'an -52, avec la conquête de la Gaule par César ; des tribus germaniques[11] s'établirent alors aux marches de la Gaule[12] ;

 

  • des contacts ultérieurs furent la conséquence de l'intégration de troupes germaniques dans les rangs de l'armée romaine : au début du Ier siècle, de Bataves et de Chauques, à la fin du IIe siècle, de Francs et de Goths ;

 

  • à partir du IIIe siècle, Lètes[13] et colons germains sont fixés par le gouvernement impérial sur toute la Romania, mais surtout en Gaule, afin d’en protéger le territoire des incursions d’autres peuples germaniques.

 

          Durant le Ve siècle eut lieu ce que l'on appelle en allemand la Völkerwanderung (littéralement « promenade des peuples »). La raison principale qui amena alors les Francs en Gaule était une question de survie : il s'agissait pour ces peuples d'agriculteurs de trouver des terres cultivables ainsi qu'un climat tempéré. L'état de déliquescence vers lequel l'Empire romain sombrait inexorablement depuis quelques siècles leur offrit l'occasion de s'installer sur les terres convoitées sans rencontrer trop de résistance, puis de s'y implanter. De là vient la grande quantité de mots français d'origine germanique relevant des champs lexicaux de la nature, de la flore et de l'agriculture.

 

          Ainsi, durant cinq siècles et de façon à peu près régulière, des populations germaniques pénétrèrent en Gaule, cinq siècles pendant lesquels arrivèrent, avec chaque nouvelle vague, des mots nouveaux et des tournures grammaticales.

 

          Des contacts ultérieurs eurent de nouveau lieu entre les deux peuples, depuis l'Ancien Régime, notamment lors des guerres du XVIIe siècle, jusqu'à nos jours. À ces occasions encore, le vocabulaire français s'enrichit d'un contingent de mots nouveaux, non seulement en rapport avec le métier des armes, mais également avec de nombreuses autres activités humaines (nous pouvons évoquer rapidement ici un champ lexical bien peu exploré, celui du vocabulaire argotique et familier ; en effet, une partie de ce pan de notre lexique est due à des apports allemands). Le français a donc entretenu des relations privilégiées avec les langues germaniques depuis la période de sa gestation.

 

 

Quelles langues pour quels peuples ?

 

          Donnons tout d'abord quelques précisions sur les termes « langues germaniques » et « francique » :

 

  • auteurs et dictionnaires étymologiques appellent « germanique commun » la langue-mère de ce groupe, reconstituée à partir des descendants que les étymons postulés ont eus dans les langues historiques de ce même groupe ;

 

  • est nommée « francique » la langue supposée des Francs qui prirent les commandes de la Gallo-Romania au Ve siècle de notre ère[14]. L'un des critères majeurs permettant d'attribuer tel ou tel mot français à un étymon germanique ou franc est ce qu'il est communément appelé la seconde mutation consonantique des langues germaniques de l'Ouest. Guinet, par exemple, propose, en vertu de l'observation des descendants dans les langues historiques (langues germaniques et ancien français), une attribution numériquement plus importante de ces mots de l'ancienne langue à une origine germanique dite commune plutôt qu'à une origine francique, historiquement définie. Ainsi, les mots introduits en gallo-roman qui affichent l'évolution due à cette mutation consonantique seraient un héritage germanique, c’est-à-dire un héritage des diverses tribus, souvent indifférenciées, présentes en Gaule dès le Ier siècle de notre ère.

 

          L'idée d'une mutation consonantique qui aurait affecté tous les dialectes germaniques à partir des dialectes alémaniques, à la source du phénomène, ne fait pas l'unanimité parmi les chercheurs. Ainsi, Keller [1964:119] nie une quelconque influence, selon la théorie des vagues, de la mutation consonantique née en alémanique sur les dialectes rhénans : « Old High German literary documents confirm only one thing, namely that Austrasian Frankish was a High German dialect which, all things considered, was amazingly homogeneous and showed no signs of having just emerged from the impact of a most powerful Alemannic thrust. » Un peu plus loin, Keller conteste l'idée d'uniformité et d'unicité de la langue des peuples appelés Francs : « Just as there was no close ethnic homogeneity among the Germanic tribes adhering to the Frankish warrior confederation there was no easily identifiable linguistic uniformity : no language of the Franks. » [Keller 1964:121].

 

          Néanmoins, l'étude de Guinet apporte une contribution indéniable à cette distinction obligatoire entre germanique commun et francique.

 

          Les études sur l'ancien français s'appuient principalement sur les textes littéraires, rédigés en ce que Cerquiglini (1993[1991]) considère comme une scripta, une koinè autour de laquelle le consensus se serait fait parmi les auteurs médiévaux.

 

          Il est évident que, si ces textes présentent souvent des traits lexicaux dialectaux, nous ne disposons d'aucun renseignement ni témoignage direct sur les langues parlées par le peuple.

 

          Car traiter de la population de la Gaule des premiers siècles de notre ère consiste bien à examiner plusieurs peuples, et non une population unique et homogène. Quelques éléments historiques peuvent aider à la réflexion, notamment le texte du concile de Tours de 813. Il est en effet notoirement connu que ce concile recommanda aux représentants de l'Église de procéder aux offices religieux « in rusticam romanam linguam aut thiotiscam » (« en langue romane ou thioise [allemande] »), autrement dit, dans les langues comprises par la population, puisque, au terme de sa longue évolution sur le territoire gallo-roman, le latin n'était plus intelligible, hormis par les rares lettrés. Ces recommandations visaient à faciliter l'accès du peuple illettré à la connaissance des textes religieux et à la compréhension des cérémonies du culte. Plusieurs auteurs citent volontiers cet extrait[15] pour souligner le clivage qui existait alors entre le vernaculaire roman et le latin. Cependant, le fait que le concile mette la langue allemande sur le même plan que le protofrançais est rarement commenté[16]. Or, ceci peut être un indice non négligeable de l'importance du peuplement d'origine germanique dans le nord de la France, entre la Loire et le Rhin, sinon de la persistance, au IXe siècle, d'un bilinguisme vivace, notamment dans les régions de plus ancien peuplement germanique : deux langues étaient vivantes au IXe de notre ère sur le territoire national : le protofrançais ainsi qu'une langue germanique, toutefois difficilement identifiable, car les documents écrits sur cette langue n'existent pas.

 

          Il conviendrait donc d'admettre que des dialectes germaniques étaient alors encore parlés, et par une population suffisamment nombreuse pour que l'Église se préoccupât de son instruction religieuse. Cela ne doit pas étonner. La quantité de mots d'ancien français d'origine germanique, ainsi que certains traits morphosyntaxiques, nous semble être une preuve de la longue persistance de ces dialectes sur le territoire national, mais également de leur enracinement dans le français. Un texte hautement littéraire comme La Chanson de Roland est parcouru de mots d'origine germanique, et il est douteux que ce texte, vraisemblablement composé en 1080, eût fait appel à ce fond germanique si toute trace de germanophonie eût disparu du royaume de France depuis plusieurs siècles.

 

 

La question des datations

 

          L'étude philologique n'est cependant pas aisée ; en effet, un mot d'origine germanique a pu être vivant en ancien français pendant plusieurs siècles avant d'apparaître dans l'écrit.

 

          Afin de dater l'apparition de ces mots en gallo-roman de la manière la plus exacte possible, il convient d'étudier d'une part les descendants que les étymons germaniques ont produits dans leur propre groupe de langues, mais également d'examiner l'évolution phonétique de l'allemand à date ancienne.

 

          Ainsi, les données dont nous disposons et qui concernent les bouleversements phonétiques ayant eu lieu en ancien haut allemand tout au début du Moyen Âge nous permettent de dater de manière vraisemblablement correcte l'introduction des mots germaniques en français. L'étude de Guinet est sur ce point précieuse, dans la mesure où l'auteur fait la part des emprunts effectués avant et après 476, en examinant à la fois les dialectes germaniques, essentiellement westiques, et les dialectes du nord et de l'est de la France.

 

          Il convient donc de ne pas juger trop rapidement, en fonction des seuls documents écrits dont nous disposons ; tout ce qui a pu être écrit à l’époque médiévale ne nous est pas parvenu. De plus, les thématiques favorites des auteurs de cette époque n'étaient pas à même de transmettre un lexique populaire.

 

          Nous allons néanmoins tenter de présenter les différentes strates lexicales des apports germaniques, puis allemands, qui s'enracinèrent dans le vocabulaire français général :

 

  • L'examen et la comparaison des mots français d'origine germanique et de leurs correspondants en allemand (et dans d'autres langues du même groupe) prouvent qu'une première vague de mots s'implanta en gallo-roman du Ier au Ve siècle de notre ère ; c'est durant cette période qu'entra en français la majorité des mots d'origine germanique principalement en rapport avec les domaines de l'agriculture et du métier des armes.

 

  • La contribution lexicale suivante fut due aux Francs, à partir de la fin du Ve siècle ; nous pensons leur devoir les mots en rapport avec les institutions féodales introduits en Gaule.

 

  • Le Moyen Âge ne fut pas la période de plus importante introduction de vocabulaire d'origine germanique en français. Il faut attendre le XVIe et surtout le XVIIe siècle pour voir arriver en français une nouvelle vague de mots allemands. Fait remarquable, ces mots concernent dorénavant un registre à peu près ignoré jusqu'alors, le vocabulaire argotique et familier. Cela est principalement dû aux contacts des armées des deux pays durant les nombreuses guerres de l'époque.

 

  • À partir du XVIIIe siècle, l'introduction de mots allemands dans le lexique général français se fait de manière sporadique. C'est surtout un vocabulaire scientifique et technique qui est transmis au français ou que celui-ci emprunte de lui-même. De nombreux domaines scientifiques sont concernés, notamment les sciences de la terre (minéralogie et géologie principalement), la chimie, l’industrie mécanique et la médecine.

 

 

Méthodologie

 

          Notre recherche lexicographique s'est appuyée sur des corpus de mots d'origine germanique que nous avons présentés sous forme de tableaux, au nombre de sept, présents dans les articles ultérieurs. Pour mettre en évidence l'influence germanique de la manière la plus fine possible, il nous a fallu constituer un corpus extrêmement précis des mots d'ancien français et de français moderne d'origine germanique, ce qui a entraîné la nécessité d'établir une sorte de compilation de ces mots.[17] Nous donnons ici une rapide présentation de ces listes :

 

  • Tableau n°1 : mots d'origine germanique

Il s'agit des mots directement entrés en gallo-roman puis en français depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à la fin du Moyen Âge

 

  • Tableau n°2 : mots d'origine allemande

Les mots répertoriés ici sont ceux entrés dans notre langue depuis le moyen français et qui sont toujours utilisés

 

  • Tableau n°3 : mots germaniques et allemands dialectaux, rares et spécialisés

Mots entrés en français, que ce soit à date ancienne ou récente, mais dont l'usage est rare ou didactique. Cette liste a été établie grâce à un relevé systématique effectué dans un dictionnaire de langue usuel

 

  • Tableau n°4 : mots d'origine germanique transmis par d'autres langues

Il s'agit de mots dont l'origine germanique ou francique est assurée, entrés en français principalement par l'intermédiaire du provençal, de l'italien, voire du néerlandais

 

  • Tableau n°5 : mots à l'étymologie controversée ou incertaine

Les mots retenus ici sont ceux dont l'étymologie reste obscure ou mal définie, pour lesquels plusieurs hypothèses furent avancées, parmi lesquelles des hypothèses évoquant une origine germanique qui semble plausible

 

  • Tableau n°6 : mots argotiques ou familiers

Ce pan du lexique est rarement étudié dans le cadre d'ouvrages généraux de lexicologie historique (il fait généralement l'objet d'études séparées et cantonnées dans un registre de paralittérature grand public). Or, l'allemand a transmis plusieurs dizaines de ses mots qui font aujourd'hui partie du français familier, voire argotique

 

  • Tableau n°7 : mots germaniques disparus avec l'ancien français

Ce tableau réunit les mots abandonnés à la fin du Moyen Âge, notamment en raison des changements survenus dans les modes de vie et des rénovations lexicales instaurées par la Renaissance.

 

          Les mots présentés dans ces sept tableaux sont uniquement ceux d'origine germanique ou francique (voire wisigothique, longobarde ou burgonde pour ceux, peu nombreux, qui sont parvenus jusqu'à nous). Nous avons volontairement exclu les mots transmis par les envahisseurs vikings de la fin du premier millénaire de notre ère ainsi que ceux, beaucoup plus nombreux, que le français emprunta au néerlandais à partir des XIIIe et XIVsiècles, notamment à la faveur des échanges commerciaux entre les deux pays. Les raisons de cette double exclusion sont les suivantes :

 

  • le vocabulaire d'origine nordique fit son apparition en français à date tardive, si l’on prend pour point de départ les toutes premières influences germaniques (le IIe siècle de notre ère) ; de plus, il concerne de manière quasi exclusive le seul champ sémantique de la vie maritime ;

 

  • les mots néerlandais furent généralement empruntés à date plus tardive encore. Il serait évidemment inexact de nier leur présence dans le lexique français, mais ils ne firent pas partie de l'apport germanique ancien.

 

 

Bibliographie

 

  • Brunot F. (1966), Histoire de la langue française, tome I, Paris, A. Colin.
  • Brunot F., Bruneau Ch. (1964, 3e éd.), Précis de grammaire historique de la langue française, Paris, Masson.
  • Cerquiglini B. (2e éd. 1993, 1e éd. 1991), La naissance du français, Paris, PUF, QSJ.
  • César, De Bello gallico, Paris, J. de Gigord, 1929 (16e édition).
  • Guinet L. (1982), Les emprunts gallo-romans au germanique (du Ier à la fin du Ve  siècle), Paris, Klincksieck.
  • Keller R.E. « The language of the Franks », in Bulletin of the John Rylands Library, 1964 (b), 47, pp.101-122.
  • Lodge R.A. (1997), Le français. Histoire d'un dialecte devenu langue, Paris, Fayard.
  • Von Wartburg W. (1967), La fragmentation linguistique de la Romania, Paris, Klincksieck.

 

 

 

 



[1]  Les exemples sont nombreux. Brunot évoque l'influence des populations germaniques sur le recul des limites du roman [1905:59] ainsi que l'importance de la pénétration lexicale germanique en ancien français [1905:129] ; Cerquiglini traite de l'influence du superstrat germanique sur le latin du nord de la France [1993:31-32) et de la précocité de l'écrit français sur les autres langues romanes grâce au bilinguisme franc [1993:53]. Plus récemment, Lodge accorde aux Germains le bénéfice d'une « extraordinaire accélération du taux de changement linguistique » [1993:36-37] : la présence germanique sur le territoire gallo-roman ne fut donc pas sans conséquences linguistiques.

 

[2]  En conclusion de son article sur l'apport des Francs au français, Keller [1964:122] écrit : « Just as Frankish and the Franks had been godfather to French, so Frankish and the Franks had participated most actively in the formation of German. » Les travaux de Wartburg soulignent eux aussi cette forte influence.

 

[3]  Wartburg [1967:12] : « la physionomie générale d'une langue et son type structural ne sont déterminés par le vocabulaire que dans une faible mesure. Bien plus essentiels et plus profondément significatifs sont de ce point de vue les bouleversements phonétiques et morphologiques dont une langue est atteinte. »

 

[4]  Voir Wartburg [1967:97] : « Il est certain qu'en Gaule septentrionale deux idiomes vécurent côte à côte plusieurs siècles durant, de l'époque de Clovis jusqu'au IXe siècle tout au moins, et plus longtemps encore dans certaines régions. Wilhelm Bruckner a déjà montré qu'au IXe siècle le francique oriental était toujours parfaitement vivant en Neustrie, tant dans l'usage oral que dans l'usage écrit. […] Pour la période qui va du Ve siècle au milieu du IXe, sinon plus, nous avons la preuve d'un bilinguisme qui était avant tout le fait des classes supérieures de la société. »

Allant plus loin, Guinet [1982:13] écrit : « Contrairement à ce qui est généralement admis, en particulier par Gamillscheg, il [le bilinguisme] ne s'instaura pas lors de la conquête franque, il lui est antérieur de trois ou quatre siècles et remonte à l'époque gallo-romane où il fut pratiqué non seulement en Gaule rhénane, comme nous l'avons vu, mais en outre sur le reste du territoire là où se trouvaient des Germains. ».

 

[5]  Lodge [1997:91] rappelle ce fait et ajoute que l'aristocratie des premiers siècles de notre ère, qu'elle fût franque ou romane, pratiquait un bilinguisme francique-protofrançais afin d'accéder aux fonctions dirigeantes de l'État mérovingien.

 

[6]  Ce que souligne Keller : « The evidence of Old High German literature makes it clear that the Carolingians themselves spoke the Rhenish Franconian dialect of High German and that this Rhenish Franconian dialect had a characteristically developed, identifiable form.  » [Keller:1964-122].

 

[7]  « [en Gaule et en Ibérie] l'école et l'administration répandirent parmi la population autochtone un latin plus littéraire que celui de l'Est. [de la Romania] » [Wartburg 1967:26].

 

[8]  Nous pourrions même, dans une certaine mesure, parler d'un latin « pidginisé », sans perdre de vue, naturellement, que le latin dit classique était représenté par ceux des Romains présents en Gaule qui avaient reçu une certaine instruction, notamment les hommes placés aux plus hauts postes de commandement. Cependant, ces lettrés ne constituaient pas la majorité des Romains envoyés en Gaule. Lodge reprend d'ailleurs cette notion de pidginisation : « dans les régions qui marquaient les frontières de la Gaule, par exemple les bords du Rhin, nous trouvons la trace d'un processus de pidginisation » [Lodge 1997:69].

 

[9]  Ce qu'admet Wartburg, qui met par ailleurs l'accent sur le caractère de « pénétration méthodique » de l'installation des populations germaniques en Gaule : il ne s'agissait pas d'une invasion violente, mais d'une installation mesurée, d'une avancée progressive, lente mais continue [Wartburg 1967:60-61].

 

[10]  Wartburg le note également, en faisant remarquer, au sujet de la prononciation du gallo-roman par les Germains : « Cette nouvelle prononciation, venue des classes supérieures de la société, se propagea aussi dans le peuple. »

 

[11]  Ces tribus sont généralement appelées « westiques », c'est-à-dire provenant des limites occidentales du monde germanique ; il s’agit en effet de les différencier des autres tribus, notamment celles des Goths et des Burgondes.

 

[12]  Ce que confirme d'ailleurs la lecture de De Bello gallico : « Caesar ex castris equitatum educi jubet, praeliumque equestre committit : laborantibus jam suis germanos equites circiter quadringentos submittit, quos ab initio secum habere instituerat. » (VII, 13).

 

[13]  Les Lètes étaient des esclaves affranchis par l'empire romain et dotés de terres.

 

[14]  Sachant néanmoins que ceux que l'on appelle les Francs représentaient une sorte de fédération de plusieurs tribus originaires d'une région commune, correspondant à l'actuelle zone basse du bassin rhénan des Pays-Bas.

 

[15]  Brunot F., Bruneau Ch. (1964:130), Cerquiglini B. (1993[1991]:41-42), Lodge R.A. (1997:125).

 

[16]  Si ce n'est par Lodge, qui évoque une population suffisamment importante pour justifier cette requête des évêques.

 

[17]  Nous ne prétendons cependant pas à l'exhaustivité, notamment en ce qui concerne le vocabulaire disparu durant le moyen français. Nos listes de mots nous semblent néanmoins suffisamment solides et représentatives pour faire l'objet d'une étude approfondie.


22/05/2021
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