Françoise NORE

Françoise NORE

Tics de langage et modes lexicales

 

 

 


J - K

J'ai envie de dire

          Expression qui fait partie d'une vaste famille de tournures signifiant « je meurs d’envie de dire ». À prononcer d’un air pénétré, pour attirer encore plus l’attention sur ce que l’on va proférer.

 

J'allais dire

          Autre membre de la famille à rallonge évoquée dans le paragraphe précédent, J’allais dire s’emploie pour faire croire que l’on prend des précautions oratoires alors que, en réalité, on grille d’impatience d’avancer un argument que l’on estime percutant.

 

J'avoue

          Normalement, le fait d'avouer induit que l'on admet, souvent après l’avoir nié, avoir fait quelque chose de condamnable ou de répréhensible. Or, j’avoue semble aujourd’hui signifier « oui, je suis d’accord ». Vu la fréquence d'emploi de ce tic de langage, certains ont dû grandir dans une dictature, sait-on jamais, ou dans le monde judiciaire.

 

Je dis ça je dis rien

          Mode d’emploi de cette expression : émettre quelque perfidie, puis laisser tomber cette petite phrase, censée servir d'atténuateur, alors que l’on veut en fait assener une opinion propre à accabler l’auditoire, voire à l’écraser de sa supériorité ou de son savoir. À formuler avec un sourire dans le ton, pour enfoncer le clou.

 

J'imagine

          Tournure chafouine qui exprime non un effort de conception, mais une fausse compassion aux problèmes de son interlocuteur : en rétorquant J’imagine, on assure ce dernier de son empathie, alors que l’on prie pour qu’il arrête de s’épancher. À lâcher d’un ton neutre afin de ne pas relancer le pleureur, qui devrait donc se sentir compris et se taire, mais les choses se passent rarement de la sorte. On peut alors essayer J’imagine bien ; parfois, cela suffit.

 

J'te raconte pas

          Sert généralement à annoncer une chose ou un fait que l'on brûle de narrer. Une façon comme une autre d’instiller du suspense dans la vie quotidienne.

 

 Jubilatoire

          Adjectif dont le sens authentique est « qui procure une joie vive et expansive ». Las, les adorateurs des mots à la mode s’en sont emparés, notamment dans le domaine de la critique artistique : il n’est pas un jour sans que ne sorte ou ne soit publié un livre, un film ou un disque jubilatoire. Question : toutes ces nouveautés provoquent-elles une joie vive et expansive ? Adoré des paresseux, chez qui la recherche d’un mot précis est source de migraines épouvantables.

 

Juste

          Mot à la mode particulièrement pénible. Certes, il est correct de dire Je voulais juste te dire un petit mot, mais coller juste à un adjectif est un barbarisme doublé d’un anglicisme. Notons que les gens normaux, eux, disent tout simplement ou complètement. Vénéré de certains animateurs, notamment à la télévision, qui ont largement dépassé la cinquantaine et s’imaginent rester jeunes en parlant de la sorte, ce tic de langage est juste exaspérant.

 

Kafkaïen

          Comme bien d’autres adjectifs relatifs à un écrivain ou à une œuvre littéraire, tels dantesque, gargantuesque ou ubuesque, kafkaïen a les faveurs de nombre de parleurs, qui l’utilisent à la place d’angoissant ou d’oppressant : il s’agit en effet de faire croire que l’on a du vocabulaire et que l’on a lu des ouvrages de Franz Kafka, puisque l’on se permet de se référer à cet auteur. Idée, pour débusquer les bavards adorateurs des mots dans le vent : leur demander le nom du personnage principal de La Métamorphose. Véritable jubilation garantie.

 

 


04/04/2020
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H - I

Hexagone et hexagonal

          Née dans les années 1930, la périphrase Hexagone pour désigner la France est acceptable, à cela près qu'elle ne peut s'appliquer qu'à la France métropolitaine, géométrie oblige, ce qui fait froncer les sourcils de bon nombre de nos compatriotes des DOM-TOM. Mais si cette image peut être utilisée, le remplacement de français par hexagonal est un abus d’un snobisme achevé.

 

Hôtel du département

          Depuis quelques décennies, les adeptes des expressions à rallonge ne vont plus à la préfecture, mais à l’hôtel du département. Question : sous-préfecture peut-il être remplacé par sous-hôtel du département ?

 

Hôtel de police

          En sortant de l'hôtel du département, les bavards dénoncés ci-dessus se rendent à l'hôtel de police, endroit certainement bien plus accueillant qu'un commissariat ordinaire.

 

Humoriste

          Certes, le nom humoriste n’est pas une création récente, mais il n’aura échappé à personne que, de nos jours, ceux dont la profession consiste à (essayer de) pratiquer l’humour sur une scène de théâtre sont plus volontiers désignés du nom d’humoristes que de celui de comiques. Ce dernier aurait-il des relents péjoratifs ? Serait-il trop commun ?

 

Icône

          Normalement, une icône est une peinture à caractère religieux ou une représentation artistique d’une divinité. Dans le monde enchanté de l’informatique, icône désigne aussi un symbole ou un pictogramme. Mais, on ne sait pourquoi, ce nom a aussi pris le sens de « archétype », et l’on ne compte plus les icônes de la mode, de la chanson, du cinéma, et nous en oublions ; nous voilà donc cernés de multiples divinités, toutes plus hautement symboliques les unes que les autres.

 

Improbable

          À l’origine, improbable est un adjectif plutôt littéraire, dont le sens est « qui a peu de chances d’exister, inattendu, incroyable ». De nos jours, improbable est employé à la place de qualificatifs comme curieux ou insolite, mais aussi pour éviter de dire invraisemblable, ce qui pourrait courroucer autrui. Adoré des paresseux, qui ont la flemme de chercher le juste mot pour exprimer leur pensée.

 

Incessamment

          Adverbe qui a deux sens, « continuellement » et « très prochainement ». A donné naissance au pléonasme incessamment sous peu, qui a été employé jusqu’à l’usure et qui ne fait plus rire grand monde, de nos jours, ce dont on ne peut que se réjouir.

 

Incidence

          Terme de géométrie, de physique et d’optique, incidence est employé depuis près d’un siècle là où conséquence ou effets conviendraient parfaitement. S’il ne s’agit donc pas d’une façon récente de parler, ce n’est pas une raison pour s’exprimer de la sorte.

 

Incontournable

          Auparavant, une chose pouvait être indiscutable ou inévitable, mais ce n’est plus le cas : ceux qui adorent causer à la mode emploient incontournable à tour de bras. Certes, tout mot peut théoriquement être utilisé de façon métaphorique ; cependant, il convient de ne point exagérer en la matière.

 

Indéterminé

          Tic journalistique totalement inconnu il y a encore quelques décennies. Parions que c’est sa taille gigantesque qui a contribué à son succès.

 

In fine

          Pour les gens normaux, c’est-à-dire ceux qui ne s’écoutent pas parler, l'expression latine in fine signifie « à la fin d'un écrit ». Or, de nos jours, in fine est largement utilisé à la place d’adverbes ou d’expressions comme finalement, en conclusion ou enfin. Placer des mots latins, cela fait cultivé, qu’on se le dise.

 

Infra

          Autre mot latin, infra signifie « au-dessous ». Les rédacteurs l’adorent ; pour rien au monde ils n’écriraient Lire nos commentaires ci-dessous : des commentaires infra font bien plus savant.

 

Initialiser

          Le snob n'a pas pour habitude de commencer une chose, il préfère l’initialiser. Et, lorsqu’il a l’occasion de placer initialisation, son bonheur est complet.

 

 


29/03/2020
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F - G

Faire un retour

          Dans les bureaux où l’on se sentirait humilié si l’on n’employait pas des expressions à la mode, faire un retour a une cote terrible. Bien sûr, on pourrait, selon les cas, dire donner son avis ou faire un compte rendu, mais voilà : il semble que ces tournures ne soient aujourd’hui connues que des plus de quarante ans, autrement dit des vieillards, car il ne faudrait pas oublier que l’on vit à l’ère du jeunisme.

 

Faisabilité

          Nom très chic, employé la place de possibilité. On doit se sentir important en le prononçant.

 

Film d'animation

          Certes, vu l'évolution et la diversité des techniques, tous les films contemporains qui ne sont pas joués par des humains ne relèvent pas à proprement parler du dessin animé, mais désigner un authentique dessin animé par l'expression film d'animation est un snobisme assez achevé. En outre, lorsque l’on parle d’une œuvre ancienne, c’est un anachronisme.

 

Fonctionnalité

          La fonctionnalité d'un appareil ou de tout dispositif est le fait qu'il fonctionne. Peut-être pourrait-on se contenter d’évoquer alors une fonction, mais la brièveté de ce dernier ne plaide pas pour lui : comment se faire remarquer si l’on emploie des mots aussi courts ? Impensable.

 

Frais

          Chez les plus jeunes, mot à la mode, qui est une sorte de traduction de l’anglais cool. Selon le cas, signifie « beau » ou … « cool » ! On peut donc s’interroger sur la pertinence d’avoir traduit cool.

 

Générer

          Générer a pour sens « produire » et « engendrer ». Ce n'est donc pas un équivalent du simple faire. Pourtant, on rencontre de plus en plus souvent générer à la place de ce pauvre faire, trop commun et trop minuscule pour plaire dans certains milieux.

 

Genre

          Façon politiquement correcte et horripilante d’éviter le mot sexe. Rappelons que genre s’emploie dans un contexte grammatical ou pour la classification des êtres vivants ; en outre, il peut être synonyme de style. Pas grand-chose à voir avec le sexe d’un individu, donc.

 

Gente

          En linguistique, on appelle hypercorrection le fait de corriger une forme correcte que l’on croit fautive. Exemple : ces légions de parleurs qui, pensant faire montre d'un style recherché, emploient à l'oral comme à l'écrit la locution la gente féminine. Or, dans cette expression, le nom gent a la forme gent, et puis c’est tout : ce n’est pas un adjectif qu’il faudrait mettre au féminin, qu’on se le dise.

 

Géolocalisation

          Flicage connecté. En français normal, cela s'appelle le positionnement.

 

Gouvernance

          Néologisme fourre-tout que certains utilisent à la place de noms comme administration, gestion, gouvernement ou politique, on a le choix. En un mot, c'est la façon dont un pouvoir est exercé. La mode des noms à finale en -ance est tenace.

 

Gratifiant

          Un jour, quelqu'un a trouvé ce très joli mot et, depuis, plus rien n'est valorisant, motivant ou stimulant, mais gratifiant. Ainsi va la vie.

 

Grave

          Dans le parler à la mode, notamment chez les plus jeunes, l’adjectif grave est dévalorisant. Le problème, c’est qu’il n’a pas de sens précis, et on est donc dans le flou le plus complet ; si l’on dit de quelqu’un qu’il est grave, que faut-il comprendre : qu’il est mauvais en son domaine, inefficace, qu’il n’est pas fiable ? Mais ce n’est pas tout : grave peut aussi être adverbe ; dans ce cas, il est laudatif : Il a grave aimé notre cadeau. Et, comme si tout cela n’était pas suffisant, grave est aussi employé à la place de oui, de beaucoup ou de et comment ! Exemple : A : Tu viens, demain ? B : Grave ! On ne sait d'où vient cette mode langagière, mais elle est assez agaçante.

 

 

 


20/03/2020
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E

e-

          Abréviation de l'anglais electronic, utilisé à l’origine pour désigner quelque chose de réellement électronique. Mais, bien sûr, la mode s’en est emparée, et il est hautement recommandé d’accoler cette lettre à tout nom auquel on veut donner un air de modernité : e-billet (de train), e-commerce, e-liquide (pour les e-cigarettes, évidemment).

 

Éco-

          Autre abréviation, mais bien française, celle-ci : il s’agit d’estampiller écologique un article que l’on souhaite vendre ou vanter, quel qu’il soit. Par les temps qui courent, ces trois lettres assurent la fortune du commerçant qui décide de les utiliser.

 

Écoutez

          Paradoxe contemporain, qui a la vie dure : lorsque l’on pose une question à quelqu’un, il est indubitable que l’on va prêter attention à sa réponse. Pourquoi alors commencer par Écoutez ?

 

Effectivement

         Généralement, quand on répond à une question par l’affirmative, c’est oui que l’on utilise. Mais, pour certains, oui est un peu court. Aussi un esprit malin a-t-il lancé effectivement, avec le succès que l'on connaît. Effectivement fait partie de ces adverbes ou locutions qui veulent supplanter le pauvre oui, trop petit pour notre époque, comme absolument, en effet, tout à fait, sans oublier affirmatif pour les militaires et leurs familles, il n’y a pas de raison.

 

Élément de langage

          Non, élément de langage ne fait pas partie de la nomenclature linguistique, en dépit de la présence du nom langage. Cette locution, qui fait fureur dans les médias, et généralement lorsqu’il s’agit de causer politique, est longue à souhait, ce qui explique sa popularité. Sinon, on peut aussi employer argument, tout le monde comprendra, puisque c’est de cela qu’il s’agit.

 

Elle est pas belle la vie ?

          Expression utilisée pour partager sa joie et emporter l'adhésion ou l'optimisme de son auditoire. Il est toutefois déconseillé de dire la chose suivante : « J'ai trouvé un boulot à la morgue ! Elle est pas belle la vie ? ».

 

En

          Après avoir été en réunion, les têtes pensantes se retrouvèrent en terrasse afin de réfléchir à la façon d’améliorer les choses en interne. On décida qu’il faudrait aussi passer en caisse, se rendre en mairie, voire aller en cuisine, afin de trouver celui qui lança cette mode du en à toutes les sauces, si l'on peut dire.

 

En amont

          L’utilisation de cette locution trahit-elle un désir inavoué de vivre au fil de l’eau ? Nul ne sait, mais remarquons que l’on peut dire avant, même si cela fait moins savant. Adorée des gens qui s’écoutent parler, notamment dans les bureaux.

 

En effet

          En effet a pour sens « en réalité », voire « voici pourquoi », et doit s'employer pour introduire une explication : Le ministre n'a pas pu venir : il est en effet en garde à vue pour une affaire d'escroquerie. Éviter de l'employer à la place de oui, même s'il a plus de volume sonore que ce malheureux monosyllabique.

 

En fait

          Locution adverbiale, équivalente de dans les faits, et dont le seul sens admis est « en réalité » : les autorités disent qu’elles maîtrisent l’épidémie, mais en fait celle-ci est maintenant présente sur tous les continents.

          Cela, c’est pour les gens qui ont la faiblesse de parler un français correct. Pour les autres, en fait est une béquille langagière utilisée jusqu’à plus soif : au début d’un énoncé, en une sorte de majuscule oralisée, afin de signaler que l’on commence à parler, ou à la fin de son propos, comme si l’on disait « Point final ». Il existe même des extrémistes d’en fait qui emploient cette misère lexicale non seulement au début et à la fin de leurs phrases, mais aussi au milieu, comme une sorte de virgule. En un mot, en fait est un signe typographique oral qui trahit, dans le fond, une pauvreté du discours.

          Ce qui est étonnant, c’est que cette locution ait encore des utilisateurs, tant elle est raillée urbi et orbi sur les réseaux sociaux et dans les rubriques consacrées au bon français de nombre de sites internet. En fait, certains ne se rendent même pas compte de la façon dont ils parlent, en fait.

          Concluons avec un exemple personnel, les propos d’une étudiante qui s'apprêtait à présenter l'état d'avancement de son mémoire de M2 : « En fait, je vais vous parler en fait de mon analyse du parler des jeunes, en fait. ». Précision : c’était en cours de Sciences du langage. Mais non, les diplômes ne sont pas bradés, ne faisons pas les mauvaises langues.

 

En même temps

          Pour les gens qui parlent un français normal, l'expression en même temps signifie « au même moment ». Pour les autres, elle remplace toutefois ou cela étant, qui sont, n’en doutons point, des tournures difficiles à maîtriser et à mémoriser. En même temps, tant pis pour ceux qui l’utilisent.

 

En mode

          Expression d’origine technique, très pratique pour les fainéants qui ont la paresse de chercher un équivalent correct pour s'exprimer. Aidons-les : on peut être d'humeur ou disposé à faire quelque chose, ce n’est pas douloureux.

 

Énergie renouvelable

          Snobisme contemporain pour dire énergie naturelle. Tout comme nature est devenu environnement (voir plus bas). Tout cela fait scientifique, donc sérieux, n’en doutons point.

 

Entre guillemets

          Lorsqu’ils sont utilisés à l'écrit, les guillemets servent à marquer une distance ou une ironie : Machin a dit qu’il est « normal ». Jusque-là, tout va bien.

          Mais, ce qui est drôle, c'est lorsque certains décident de mimer ces guillemets tout en parlant. Voyons comment on fait : on lève les mains au niveau de la tête, on plie index et majeur de chaque main et, quand arrive le mot que l’on souhaite mettre en valeur, on proclame « Entre guillemets ! » et on clignote des phalanges. Il faudrait tendre un miroir à ceux qui agitent leurs petits doigts de cette façon, ils verraient combien ils ont subitement l’air très intelligents.

          Amusant : certains disent entre parenthèses et miment avec leurs doigts la forme des guillemets. De quoi devenir schizophrène, d’autant plus que entre parenthèses est une expression à réserver aux typographes, et qu’il faut dire par parenthèse.

          Donc, les guillemets sont parfois soulignés oralement et par une gymnastique des doigts, et ce sont bien les seuls signes de ponctuation qui ont droit à ce double honneur. Pourquoi se limiter aux guillemets ? Le summum du comique serait d’entendre des phrases comme celles-ci : Si seulement je pouvais gagner au jeu, points de suspension ; Attends un peu que je le voie, point d’exclamation ; Mais pourquoi ne veux-tu pas venir, point d’interrogation. Imaginons le mouvement de doigts qui mimeraient des points de suspension, d’interrogation ou d’exclamation. De quoi rire durant des heures, mais aussi provoquer une crise d'arthrose dans les poignets de ceux qui se livraient à de telles gesticulations.

 

Environnement

          Ah, le bon vieux temps où l’on parlait de la nature. Mais c’est fini : aujourd'hui, environnement sévit un peu partout. Nous ferions bien remarquer aux snobs que ces deux noms sont loin d'être des synonymes, vu que environnement signifie « milieu ambiant » et que nature a pour sens « vaste ensemble constitué par la faune, la flore et les paysages naturels », mais il est douteux qu’ils en tiendraient compte : nature, c’est bien trop simple.

 

Éponyme

          Éponyme est un adjectif à la mode que ceux qui croient bien causer utilisent à satiété mais avec les sens fautifs de « synonyme » ou de « qui tire son nom de », alors qu'il signifie « qui donne son nom à ». On ne dira donc pas « Madame Bovary, roman éponyme de Gustave Flaubert », car ce chef-d'œuvre n'a pas transmis son nom au génial Rouennais, mais « Madame Bovary, personnage éponyme du roman de Gustave Flaubert ».

 

Espace

          Est-ce l'appel des vastes étendues offertes par la nature qui fait que l'humain en vient à donner le nom d'espace à tout lieu ? Le lecteur aura remarqué que presque tout endroit devient aujourd'hui un espace. Cela commence dans les maisons mêmes : après nous être attardés dans l'espace de vie ou dans l'espace à vivre, dénominations du salon, passons dans l'espace de travail, c’est-à-dire dans un bureau, ou bien, si l’on est fatigué, dans l’espace de nuit, autrement dit la chambre (expression vue dans une annonce immobilière). Mais ce n’est pas tout ; voici quelques exemples où espace supplante lieu, endroit, pièce, zone, etc. : espace fumeurs (de plus en plus rare, au demeurant), espaces verts « jardins publics », espace urbain « ville », espaces publicitaires, et on en oublie. Ah, l’espace. En tout homme sommeille un astronaute.

 

Espace culturel

          Trouvaille de certains hypermarchés afin de donner au consommateur, c’est-à-dire au client muni d’une carte bancaire dûment approvisionnée, l'impression de se cultiver.

 

Espace détente

          Probable invention d'un directeur des ressources humaines, c’est-à-dire d’un chef du personnel. L'espace détente doit certainement être plus relaxant que la commune salle de pause d'avant.

 

Espace de vente

          Endroit magique où l'argent passe d'un portemonnaie à une caisse enregistreuse sans que l'on s'en rende compte. Très en vogue dans le monde du commerce et dans celui de la publicité. On évitera toutefois de remplacer systématiquement magasin par cette expression ronflante : Et si on allait faire les espaces de vente, cet après-midi ?

 

Espèce

          Nom féminin que certains mauvais parleurs emploient au masculin lorsque son complément est masculin, ce qui leur fait dire un espèce d’idiot sans trembler.

 

Être

          Une mode langagière contemporaine consiste à remplacer des mots simples et normaux par des tournures tarabiscotées qui contiennent le verbe être. Au hasard, citons : être en état de propreté au lieu d'être propre, être dans l'action pour agir, être dans le déni pour nier, être dans le renoncement  au lieu de renoncer, être en recherche d'emploi pour chercher un emploi, être en capacité de faire quelque chose au lieu de pouvoir faire quelque chose, la liste est loin d’être close. On notera aussi l’expression être en situation de, très productive, puisqu’on peut être en situation d’attente, en situation de handicap, la locution peut être employée avec n’importe quel nom, semble-t-il. Question : ne risque-t-on pas d’être en situation d’ennui, avec ce langage stéréotypé ?

 

Être à la recherche de nouveaux défis professionnels

          Être au chômage.

 

Être en situation de recherche d'emploi

          Être au chômage.

 

Être sur un projet professionnel

          Être au chômage.

 

Exfiltrer

          Néologisme qui a tout d’abord servi aux espions, puisque son premier sens fut « faire sortir quelqu’un d’un pays secrètement ». Les médias l’ont adoré, s’en sont emparés, et exfiltrer est aujourd’hui employé dès lors qu’il s’agit de faire sortir quelqu’un de n’importe quel type de lieu, pourvu que la personne en question soit un tant soit peu menacée.

 

Exigeant

          Adjectif chéri par les chroniqueurs artistiques, qui se feraient damner plutôt que d’employer pointu, voire incompréhensible ou abscons, ce qui serait bien souvent plus honnête. Question : en quoi certaines œuvres d’art sont-elles exigeantes ? Que requièrent-elles du public ? Probablement de la patience, afin de pouvoir les supporter sans défaillir.

 

Expérience client

          Invention des communicants, ces gourous de la publicité, afin d’induire dans l’esprit de l’acheteur l’idée qu’il vit un moment inoubliable en payant pour tel objet ou tel service. Ces sorciers contemporains en appellent aux perceptions et, plus globalement, aux sens du client. On frôle l’expérience hallucinogène des années psychédéliques.

 

Expérimenter

          Équivalent snob de vivre ou d’essayer : le gouvernement a décidé d'expérimenter de nouvelles mesures économiques. Les termes scientifiques sont vénérés des rédacteurs.

 

Expliciter

          On ne dira jamais assez combien il est chic d’employer des mots à rallonge. C'est pourquoi expliquer n'a guère de succès auprès de ceux qui s’écoutent parler.

 


23/02/2020
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D

De chez

          Née vers la fin du siècle précédent, cette formule qui se veut laudative continue, ça et là, de sévir : cette fille, c'est une bombe de chez bombe ! La tournure est vraisemblablement calquée sur la désignation des noms de parfums : Sent-Bon de chez Nébouché. Elle dénote toutefois un manque de vocabulaire assez consternant, puisqu’elle pourrait être remplacée par un adjectif, mais c’est ainsi.

 

Décalé

          Fourre-tout sémantique, largement utilisé dans les médias, surtout pour évoquer des créations artistiques : un style décalé, un ton décalé, une œuvre décalée. Remplace, selon les cas, anticonformiste, étonnant, inattendu. Ceux qui l’emploient ont le sentiment de maîtriser ce monde et de donner un avis autorisé en la matière.

 

Démentir

          Façon snob de nier. Très en vogue dans les rédactions et chez les hommes politiques, et d’une façon générale chez tous les adeptes de la langue de bois.

 

Détox

          Adjectif qui, accolé à un nom, qualifie un produit dont les effets magiques annihilent les conséquences parfois désastreuses de certains excès d’ordre alimentaire. Les marchands de ces mixtures censées apporter le bien-être font fortune, et les magazines pour dames regorgent de recettes détox. Mais, attention ! Il faut aimer ingurgiter des choses parfois inconnues, voire introuvables à la supérette du coin : graines de lin, spiruline, chou kale, graines de chia, jus de bouleau, la liste n’est bien sûr pas exhaustive. On notera que les produits aux noms exotiques semblent avoir des propriétés détox plus actives que les autres, on ne sait pourquoi. Sinon, en français, on peut dire purifiant, ça ne fait pas mal à la bouche de le prononcer.

 

Développement personnel

          Autre fourre-tout sémantique contemporain, qui comprend des activités aussi variées que la méditation, le sport, la psychologie, voire un certain ésotérisme new-age, pour ceux qui n’ont ni l’envie ni les moyens de faire le voyage de Katmandou, et puis c’est tout de même passé de mode. Le développement personnel est le nouvel outil censé aider dans la quête du graal. On pourrait parler d’épanouissement, mais ce nom est probablement trop désuet. Est-ce étonnant, cette expression se dit personnal development en anglais. Seules les mauvaises langues y verront un anglicisme.

 

Dirigeant d'entreprise

         Nous n'avons plus de patrons, ni même de chefs d'entreprise, mais des dirigeants d'entreprise. Seuls quelques cégétistes utilisent encore le terme de patron, ce qui prouve bien que ce nom est péjoratif : l’employer équivaut à se promener avec un couteau entre les dents, au moins.

 

Dispositif médical

          Lunettes, appareils auditifs, dentiers … Toute prothèse amovible qui permet de mieux vivre est un dispositif médical. De là à utiliser cette expression à tour de langue dans les publicités, il y a de la marge ; comme si le simple quidam ignorait qu'une paire de lunettes a un rapport avec la médecine. Mais attention : dispositif médical ne peut en aucun cas remplacer tout le temps les mots simples qu'il représente. Ainsi, il est déconseillé de dire que l'on doit s'acheter un nouveau dispositif médical de soleil. Trop, c'est trop. On se rappellera que dispositif signifie, pour les gens normaux, « façon dont sont disposées les pièces d'un appareil » ou « moyens disposés en vue d'une fin stratégique », dans le parler militaire. Rien à voir, donc, mais le parler de la publicité ne s’embarrasse pas de telles finesses.

 

Divers et variés

          Pléonasme déjà ancien et souvent tourné en dérision, mais encore utilisé le plus sérieusement du monde par certains, qui pensent avoir du vocabulaire. À la longue, c’est fatigant.

 

Doctorant

          Cousin riche du thésard, qui n’est qu’un étudiant pauvre vivant dans un trou de 8 m2 situé à un sixième étage sans ascenseur et se nourrissant de pâtes discount, tandis que le doctorant potasse ses cours dans la chambre qu’il occupe toujours chez ses parents, au deuxième étage avec ascenseur d’un immeuble haussmannien. Ne pas dire au doctorant que le verbe *doctorer n’existe pas ; ce qui compte, c’est de ne pas être confondu avec le plébéien thésard.

 

Donc

          Conjonction de coordination à la mode, qui sert de béquille au discours, à l’instar de bref, en fait, voilà, etc., tous mots et expressions vides de sens, utilisés pour articuler son propos. Ou, bien souvent, pour remplir un propos un peu creux.

 

Du coup

          Normalement, du coup s’emploie pour indiquer la simultanéité entre deux actions. Mais, cela, c’était avant. Aujourd’hui, du coup remplace de ce fait ou c’est pourquoi. N’évoquons même par conséquent, ovni lexical pour nombre de nos contemporains, qui seraient tentés de demander un décodeur s’ils venaient à le croiser. Il arrive même que du coup ne remplace rien du tout, et n’a de ce fait aucun sens. Tout comme donc, c’est un de ces mots-béquilles qui farcissent les phrases de certains, des mots sans signification mais qui peuvent être source d’ambiguïtés. Du coup, on ne comprend rien.

 

Du tout

          Comme oui a été remplacé par absolument, tout à fait, etc., non ne pouvait que subir le même sort : trop simple, trop court, il fallait trouver quelque chose. On utilise alors du tout, troncation de pas du tout. On notera que, souvent, l’emploi de du tout, prononcé sur un ton flûté, sous-entend que l'on trouve plutôt stupide la question de son interlocuteur.

 

 


07/02/2020
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